Tout homme est une aventure (4/4)

Chaque vendredi, une nouvelle ou un bout d’histoire…

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Le lendemain Hamid marcha comme toutes les semaines dans les rues froides du douzième arrondissement de Paris. Il s’imaginait la déception des touristes qui se retrouvaient parfois par hasard dans ce quartier et devaient alors se demander ce que le monde pouvait bien trouver de particulièrement incroyable à cette ville qui finalement faisait la même choses que toutes les villes du monde, c’est à dire entasser les unes sur les autres des personnes qui n’osaient même pas se regarder dans les yeux en se croisant dans les ascenseurs. Hamid avait toujours trouvé incroyable l’énergie dépensée par ses voisins pour se convaincre mentalement qu’ils étaient eux-mêmes concentrés et perdus dans leurs propres pensées, le tout simplement pour éviter de démarrer une conversation le temps de monter ou descendre les étages. Il s’arrêta chez Ali, le type qui tenait l’épicerie de la rue des Grands-Champs, et qui passait donc ses journées à attendre que quelqu’un veuille bien venir choisir des aliments qu’il fallait alors extraire des rayons surchargés, bfmtv en fond sonore dans l’angle au-dessus de la caisse et des boîtes transparentes contenant toutes sortes de bonbons acidulés. Il acheta une bouteille d’eau et une de vin rouge qui délierait les langues tout en les laissant râpeuses. Personne ne buvait démesurément dans l’équipe, il n’y avait jamais d’incident d’ivrognes, mais il fallait quand même passer de longues heures debout ou assis près du terrain, il ne faisait pas toujours chaud, et chacun apportait de quoi s’occuper les mains et l’esprit entre les tours. 

En arrivant et en voyant sa petite troupe s’organiser pour les tournois du jour, Hamid repensa aux questions d’Alexandre et compris qu’il ne pourrait jamais y répondre proprement.

Alexandre vivait dans un monde fait de bruit et de sons s’enchaînant à toute allure, un monde fait de bitume projetant les hommes les uns contre les autres sur des interfaces fictives apparaissant sur des écrans lumineux. Hamid n’établissait pas de hiérarchie entre les habitudes d’Alexandre et ses souvenirs d’adolescence, il ne considérait pas que le monde allait à sa perte tout en proférant des litanies nostalgiques sur la vie d’antan. Il constatait simplement que l’écart entre ce qu’il avait dû vivre, entre les épreuves qui lui avaient fait prendre des décisions irréversibles et les préoccupations actuelles de son petit-fils, cet écart-là était bien trop grand pour qu’Alexandre ou lui puisse le traverser et comprendre les mondes différents qu’ils habitaient. 

Alexandre n’avait jamais mis un pied en Algérie, et il n’avait eu en héritage de ce pays que la filiation qui le liait à son grand-père et à sa grand-mère. Comment aurait-il pu d’ailleurs, quand tous s’étaient efforcés, jour après jour, années après années, de faire disparaître les souvenirs et les traditions pour mieux accepter d’avoir atterri en France, près de Paris, là où rien ne prenait jamais les lumières dorées du soleil algérien. Comment pouvait-il comprendre que ce qu’Hamid retrouvait l’après-midi sur la place circulaire de la Nation, ce n’était pas des camarades de jeu, mais la chanson des accents presque effacés au fond des bouches de ses amis, le feuillage et la roche rouge des montagnes pelées le long de la route pour les cascades d’El Ourit, le bruit du vent dans les palmes des dattiers, le contraste entre l’ocre et l’azur de la mosquée Sidi Boumediene, l’inclinaison curieuse du minaret de la Mansourah. Et pour comprendre pourquoi le cœur d’Hamid semble couler dans sa chemise au son des modulations gutturales de ses amis, il aurait fallu comprendre l’inexplicable déchirure de l’exil, la torture exercée par les silences et les mensonges forcés des harkis, ceux qui se sont retrouvés du mauvais côté de l’histoire pour avoir préféré sauver le souffle des leurs aux idées des autres. Il aurait fallu pouvoir raconter l’humiliation opérée par une France qui avait juré que la nation était aveugle à la couleur de peau et qui pourtant n’avait jamais véritablement accepté de protéger ceux qui avait choisi son parti. Il aurait fallu expliquer que s’il savait aussi bien tirer pour faire s’écarter les boules de pétanques de ses adversaires d’une après-midi, c’est parce qu’un jour il y avait eu des hommes dans son viseur et que la précision du tir avait été synonyme de survie.

Par Aimée Lazarev

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