Calendrier de l’avent féministe

Du 1er au 24 décembre 2021, Combat vous propose chaque jour de découvrir une femme, connue ou inconnue, d’horizons et origines différents.

1er décembre : Ada Lovelace. Portrait par Marion Muller

Lorsque l’on s’imagine la comtesse Ada Lovelace, née à Londres en décembre 1815, on visualise facilement la poétesse et écrivaine, fille du célèbre Lord Byron, derrière sa plume. Mais elle n’est pas seulement cette femme de lettres issue d’une famille noble : dès son plus jeune âge, sa mère, Annabella Milbanke, insiste pour qu’elle suive des enseignements scientifiques et mathématiques. Par conséquent, elle devient aussi une pionnière de la science informatique, connue pour avoir mis au point le tout premier programme destiné à être exécuté par une machine. C’est donc la première codeuse de l’histoire, bien avant l’invention de l’ordinateur. 

Accompagnée de son mari, Charles Babbage, elle traduit, annote, réfléchit au sujet de ce qu’iels nomment la machine analytique. Leurs travaux, inachevés faute de moyens financier, sont tombés dans l’oubli pendant près d’un siècle, jusqu’en 1953 : les notes d’Ada Lovelace furent publiées dans un livre sur l’informatique numérique. A titre largement posthume, cela lui permet d’accéder au statut d’inventrice de génie, véritable visionnaire. En 1979, le département américain de la Défense décide même de nommer un langage informatique en son honneur : le langage Ada.

2 décembre : Noor Inayat Khan. Portrait par Charlotte Meyer

Son nom est aujourd’hui peu connu. Pourtant, cette princesse indienne a été l’une des espionnes les plus extraordinaires du XXè siècle, résistante et pacifiste jusqu’à son dernier souffle.

Née à Moscou d’un descendant d’une famille régnante indienne et de la descendante d’une noble famille d’Inde, Noor Inayat Khan est élevée dans les principes de pacifisme et de non-violence, dans la tradition du soufisme. Pendant la première guerre mondiale, la famille s’installe à Londres avant de prendre la route pour Paris. Là, Noor étudie la psychologie de l’enfance à la Sorbonne et la musique au conservatoire de Paris. Après ses études, son père étant décédé, elle prend la responsabilité de sa famille et se lance dans une carrière de femme de lettres en écrivant de la poésie et des histoires pour enfants.

Pendant la Seconde Guerre Mondiale, Noor Inayat Khan s’engage immédiatement dans la Women’s Auxiliary Air Force (WAAF) et rejoint le renseignement. En 1942, elle est recrutée par le Special Operations Executive (SOE), service secret britannique. L’année suivante, elle est la première femme du SOE envoyée en mission en France occupée, au poste le plus dangereux : celui d’opérateur radio. Alors que les membres du réseau disparaissent progressivement, Noor Inayat Khan devient la seule opératrice radio libre de la section F en région parisienne. Le dirigeant du SOE écrit à ce sujet : « Son poste est actuellement le plus important et le plus dangereux en France ». Trahie par un agent double du SOE, elle est finalement arrêtée par la Gestapo en octobre 1943.

Le matin du 13 septembre 1944, Noor et trois autres femmes sont traînées jusqu’à un mur, à l’arrière du four crématoire. Ses vêtements sont arrachés. Elle est violemment battue et torturée. Noor ne pleure pas, ne dit rien. Elle n’aura qu’un mot, le dernier avant que l’officier SS ne lui tire une balle dans la nuque : « Liberté ! »

3 décembre : Nellie Bly. Portrait par Solène Robin.

C’était une jeune femme en manteau et bonnet à carreaux, ni grande ni petite, ni brune ni blonde, pas tout à fait assez jolie pour faire tourner la tête : le genre de femme qui pouvait, s’il le fallait, se perdre dans une foule. Sa voix résonnait du rythme des villes des collines de l’ouest de sa Pennsylvanie, natale. De ses sourcils broussailleux et de son teint de porcelaine, seul perçait le gris-vert de ses yeux. Son nez était large à sa base et délicatement retroussé à la fin. Elle avait des cheveux bruns qu’elle portait en frange sur le front. La plupart de ceux qui la connaissaient la considéraient comme jolie, bien que ce soit un sujet qui dans les mois à venir serait vivement débattu dans la presse.

Douée pour l’écriture, grattant des poèmes dans sa chambre, elle tente de devenir institutrice, mais n’a pas d’argent pour rester à l’école plus d’un semestre. Ce sera finalement le journalisme qui sera sa raison d’être. Elizabeth Jane Cochrane dite Nellie Bly est aujourd’hui considérée comme la première femme grand reporter au monde.

Aucune femme journaliste avant elle n’avait semblé aussi audacieuse, aussi prête à risquer sa sécurité personnelle à la poursuite d’une histoire. Dans son premier exposé pour The World, Nellie Bly s’était infiltrée, feignant la folie afin qu’elle puisse rapporter de première main les mauvais traitements infligés aux patientes de l’asile d’aliénés de Blackwell’s Island. Elle a essayé et réalisé un record en faisant le tour du monde en moins de quatre-vingt jours ; elle s’est entraînée avec le champion de boxe John L. Sullivan; elle s’est produite avec gaieté mais sans grand succès, en tant que chorus girl à l’Académie de musique. Elle a découvert une remarquable fille sourde, muette et aveugle de neuf ans à Boston du nom d’Helen Keller, elle a été la première correspondante de guerre aux Etats-Unis. Une fois, pour exposer les rouages ​​du commerce des esclaves blancs à New York, elle a même acheté un bébé. 

Ses articles étaient tour à tour légers, réprimandés et indignés, certains destinés à édifier et d’autres simplement à divertir, mais tous étaient imprégnés de la passion indéniable de Bly pour une bonne histoire et de son incroyable capacité à capter l’imagination du public.

4 décembre : Hildegarde de Bingen. Portrait par Charlotte Meyer.

Elle était à la fois botaniste, musicienne, femme de pouvoir et visionnaire. Au cœur du Moyen-Âge, juste avant que les femmes ne se voient retirer l’accès à de nombreuses professions, elle était une figure clé des soins corporels et spirituels.

Hildegarde de Bingen, dont les écrits sont aujourd’hui encore réputés parmi les herboristes, est née en 1098, en Hesse rhénane, en Allemagne. Il semblerait qu’elle ait eu très tôt des visions divines, d’abord gardées secrètes. A l’âge de huit ans, elle entre au couvent. Là, elle reçoit une éducation aussi solide que variée, en botanique, pharmacologie, musique, chant… Petit à petit, elle développe de réels talents de guérisseuse. Lorsqu’elle prend la direction du couvent, à 38 ans, elle est réputée pour soigner les malades.

Aujourd’hui, Hildegarde est considérée comme la première des naturopathes. Pour elle, soin de l’esprit et soin du corps allaient de pair. Ses soins prenaient autant en compte les aliments (elle avait notamment une passion pour l’épeautre que pour les tisanes, les minéraux, ou encore la musique (elle a écrit plus de 70 chants).

Parmi ses 1100 ouvrages de remèdes, deux sont encore majeurs : Physica, qui liste les vertus thérapeutiques des plantes et animaux ; et Causae et curae, un livre de remèdes contre les maux physiques et psychiques

Malgré sa popularité, Hildegarde se voit refuser la canonisation car elle avait permis l’enterrement d’un jeune homme ayant commis un crime dans son monastère. Il faudra attendre 2012 pour que l’Eglise la reconnaisse comme sainte.

5 décembre : Clara Barton. Portrait par Quentin Meyer.

Lors de ce Noël 2021 sur lequel se terminera ce calendrier de l’avent, Clara Barton aurait fêté ses deux cents ans : le 25 décembre 1821 est en effet née à Oxford une figure d’espoir de son époque.

Fille d’un éleveur de chevaux, Clara Barton a grandi au sein d’une famille qui prônait l’abolition de l’esclavage. Elle n’eût pas besoin de quitter le foyer familial pour ensemencer le terrain qui allait devenir l’étendue d’un activisme aussi farouche que diversifié : c’est à onze ans qu’elle se destina à aider l’autre, grâce aux soins qu’elle prodigua à son frère David, tombé du toit d’une étable. Par la suite, elle inculqua les lettres aux enfants défavorisés et commença à tracer son bout de chemin, ouvrant en 1853 une école publique dans la ville de Bordentown dans le New Jersey – l’école Clara Barton se tient aujourd’hui toujours debout, ses briques rouges solidement scellées par le ciment de l’engagement dévoué de sa fondatrice, ayant été restaurée par d’anciens élèves en 1921. L’année suivant l’ouverture de cet établissement dirigé par un directeur mieux rémunéré que Clara Barton elle-même, cette dernière décide donc de quitter le métier et s’installe dans la capitale ; elle a trente-trois ans.

Lorsque les premiers conflits armés de la Guerre de Sécession éclatent en 1861, Clara Barton se porte volontaire pour soigner les soldats blessés sur le front, ce qu’elle fit avec tant de bienveillance qu’elle acquit le surnom d’Angel of the battlefield, l’ange des champs de bataille. Bien qu’enrôlée dans l’armée de l’Union, elle fut réputée pour offrir son aide quelle que soit la couleur de l’uniforme des blessés de guerre. En 1862, à force de demandes et de persistance, elle obtint du matériel médical assez performant pour laisser libre cours à son altruisme sur les plus grands sièges de l’histoire de la guerre civile – Richmond, Fredericksburg, Petersburg…

Lorsque la guerre rend son dernier souffle suite à la capitulation de Lee en 1865, Clara Barton est sollicité par Abraham Lincoln lui-même pour coopérer avec le Ministère de la Guerre en retrouvant l’identité de soldats disparus ; elle serait parvenue à retracer l’histoire de 20 000 à 30 000 soldats. Sa soif de justice et de générosité dans le monde n’étant pas étanchée, elle milite pour les droits de la Femme (notamment en aidant Susan Anthony sur son projet d’un suffrage féminin aux États-Unis) et des Noirs, se révélant dans la continuité d’Olympe de Gouges près d’un siècle plus tard. Elle broda ensuite du fil doré de son combat sur la carte de l’Europe, vivant notamment à Strasbourg mais aussi à Genève où elle découvre l’institution de la Croix-Rouge ; elle fonde la Croix-Rouge américaine en 1881 et en est à la tête jusqu’en 1904, huit ans avant son décès.

6 décembre : Tarabai. Portrait par Charlotte Meyer

Son nom ne vous dit sans doute rien. Pourtant, il est digne des titres des plus grandes épopées et récits mythiques : Tarabai, la régente guerrière au courage indomptable.

Son histoire commence en 1675, au nord de l’Inde. Tarabai voit alors le jour dans l’Empire marathe, un jeune Etat créé l’année précédente en protestation contre la domination de l’empire moghol.

Issue du clan familial Mohite, Tarabai est très tôt initiée aux arts de la guerre : stratégie militaire, cavalerie, diplomatie, archerie… Pendant ce temps, l’empereur moghol Aurangzeb cherche à mater la rébellion.

Plus tard, Tarabai épouse le fils du chef militaire de l’armée du Chhatrapati, considéré comme l’empereur, Shivaji Bhonsale. Ils auront trois fils, qui subirent l’un après l’autre des règnes aussi courts que mouvementés. Le premier est mis à mort par l’armée moghole, le second doit fuir pour échapper aux occupants. Tarabai se proclame alors régente au nom de son fils âgé seulement de 4 ans.

Elle n’a alors que 25 ans mais elle n’hésite pas à prendre le contrôle des armées. Douée en stratégie militaire aussi bien que sur le champ de bataille, elle mène personnellement le combat contre les Moghols jusqu’à prendre la tête d’assauts. L’officier moghol Bhimsen ira jusqu’à écrire dans ses mémoires qu’elle était une dirigeante plus forte que son mari !

Capturée en 1706, elle parvient à s’échapper en corrompant un soldat grâce à un bijou.

A la mort d’Aurangzeb, en 1707, les Moghols libèrent le fils de l’empereur précédent, Shahu Ier, lequel récupère le trône alors occupé par le fils de Tarabai. Tarabai décide alors d’installer une cour rivale à Kolhapur.

Finalement emprisonnée avec son fils, elle se réconcilie quelques années plus tard avec Shahu Ier, sur lequel elle exercera une véritable influence politique.

Tarabai meurt en décembre 1761, à l’âge de 86 ans. La même année qui voit en janvier la défaite de l’Empire marathe contre les Afghans de l’empire Durrani, lors de la bataille de Pânipat. 

En Inde, place de Kolhapur, se dresse encore la belle statue de la reine guerrière à califourchon sur un cheval. L’un des personnages les plus fabuleux de l’histoire indienne.

7 décembre : Mary Read. Portrait par Charlotte Meyer

On la représente le sabre à la main, la démarche lourde. Cheveux défaits, elle s’approche de sa victime sur le point de succomber. Et de sa main droite, devant l’homme à l’agonie, elle dévoile son sein, seule trace de sa féminité.

Mary Read est, avec Anne Bonny, la femme pirate la plus célèbre de l’Histoire.

C’est dans une famille pauvre du Devon, en Angleterre, que Mary voit le jour vers 1690. Sa mère est une veuve d’un capitaine de la marine, qui ne peut compter pour vivre que sur la pension envoyée par la mère de son ex-mari, pension à l’origine destinée au frère aîné de Mary, Willy. Seulement, Willy décède très jeune. Pour continuer à toucher l’argent de sa belle-mère, la mère de Mary Read décide de la travestir pour la faire passer pour son frère. Voici notre Mary habillée à la garçonne, travestie toute sa jeunesse. Son déguisement lui permet de trouver un emploi de valet de pied, puis de s’engager dans l’armée britannique où elle servira notamment pendant la guerre de succession d’Espagne.

Tombée amoureuse d’un maréchal des logis, Mary laisse tomber son costume d’homme pendant quatre petites années, où elle est alors aubergiste aux côtés de son mari. Au décès de celui-ci, elle retourne en mer. La voilà capturée par des pirates dont elle intègre les rangs, puis corsaire au service du roi, avant de se retourner vers la piraterie.

C’est là qu’elle rencontre le célèbre pirate Jack Rackham et sa compagne Anne Bonny, elle aussi travestie en homme. Croyant d’abord avoir affaire à un homme, Rackham l’enrôle. Pendant des années le trio féroce et téméraire attaque et capture tous les bateaux qui se profilent sur leur chemin. Capturé dans un des navires, un charpentier du nom de Matthews deviendra l’amant de Read et le père de son enfant.

En octobre 1720, les troupes du capitaine Barnet, envoyées par le gouverneur de la Jamaïque, capturent Rackham et son équipage, dont Mary et Anne. Les deux femmes sont les dernières à rendre les armes. Rackham et son équipage sont emmenés en Jamaïque, jugés coupables de piraterie et pendus.

Anne et Mary réussissent à échapper à la pendaison en révélant qu’elles sont enceintes. Mary meurt en prison quelques semaines plus tard, d’une fausse couche ou de la fièvre jaune.

8 décembre. Florence Arthaud, la petite fiancée de l’Atlantique. Portrait par Quentin Meyer.

« Flo / Même si la pluie te mouille parfois / Les vagues tournent autour de toi / C’est toi qui les mènes en bateau » : ces quelques vers chantés par Pierre Bachelet dans son duo avec Florence Arthaud suffisent à décrire l’intéressée.

Née le 28 octobre 1957 à Boulogne-Billancourt, Florence Arthaud passe les dix-sept premières années de sa vie dans le XVIème, jusqu’à ce que les quelques tonneaux décrits par la voiture dans laquelle elle se trouvait en 1974 ne viennent déchirer le cours de sa vie. Plongée dans le coma et paralysée, la jeune fille se voit refuser la possibilité d’exercer quel sport que ce soit… à l’exception de la voile. Commençant au bas de l’échelle, mousse au sein d’une école de navigation, Florence Arthaud apprend les rudes bases du métier.

L’année 1978 marque un tournant dans l’histoire de la navigation française : la Route du Rhum, qui relie Saint-Malo à Pointe-à-Pitre, naît ; Florence Arthaud, elle, vient d’avoir ses 21 ans. Elle y participe avec son premier voilier, le X.Périmental, et se propulse à la onzième place sur trente-six participants. Elle perdure, et participe, en 1982, à la deuxième édition, qui sera remportée par Marc Pajot suivi de Bruno Peyron (noms célèbres dans le domaine de la voile française) ; « Flo », elle, arrive vingtième avec son Biotherm II (un multicoque, cette fois). En 1986, elle participe à la troisième édition qui sera la dernière pour Loïc Caradec : ce dernier lança un appel entendu par Florence Arthaud, qui retrouva son bateau vide ; pour sa part, elle termine onzième comme ce fut le cas huit ans plus tôt.

L’an 1990 marque un tournant pour elle : en août, en neuf jours et vingt-et-une heures quarante-deux minutes, elle dépasse de deux jours le record de la traversée de l’Atlantique en solitaire, alors détenu par Bruno Peyron (qui récupérera son titre deux ans plus tard en dépassant le record de Florence Arthaud d’un peu moins de deux heures). Quelques mois plus tard, celle que l’on nomme désormais « la petite fiancée de l’Atlantique » devient la première femme à remporter la Route du Rhum, battant avec ses quatorze jours et dix heures le temps mis par Philippe Poupon quatre ans plus tôt de six heures.

Elle ne participera désormais plus à cette compétition, dont la septième édition de 2002 fut également remportée par une femme. Elle meurt en 2015, à 57 ans, dans un accident d’hélicoptère lors de l’émission d’aventure suédoise Dropped.

9 décembre. Clara Schumann. Portrait par Charlotte Meyer.

L’histoire a effacé son nom au profit de son mari. Pourtant, Clara Schumann est considérée comme l’une des plus grandes pianistes et compositrice de l’époque romantique, très appréciée par ses contemporains.

Elle naît Clara Wieck, à Leipzig, le 13 septembre 1819. Sa mère décédant cinq ans plus tard, son père, un célèbre professeur de piano, s’emploie à faire d’elle une concertiste prodige et lui enseigne un répertoire de haut niveau, de Thalberg à Bach en passant par Henselt, Scarlatti et Herz. Elle suit des cours de violon, de piano, de chant, de théorie, d’harmonie, de composition et de contrepoint. Elle rencontre son premier succès à l’âge de six ans, suite à un concert auprès de la pianiste Emilie Reichhold.

En 1827, alors qu’elle est âgée de 8 ans, elle rencontre Robert Schumann, âgé de 17 ans, qui étudie auprès de son père. Lorsqu’elle atteint ses 18 ans, Schumann la demande en mariage.

Or, Wieck s’oppose vigoureusement à leur mariage. Séparés, le couple communique par le biais d’amis et de messages musicaux dans les concerts de Clara Schumann. Le mariage est finalement célébré en 1840 à Schönefeld.

Si la carrière de Clara est ralentie par l’arrivée de huit enfants, elle n’arrête pas pour autant la musique. Elle est par exemple la première à avoir interprété les œuvres de son mari et celles de Brahms. Elle est elle-même la compositrice d’une quarantaine d’œuvres. Entre 1831 et 1889, elle réalise plus de 1 300 performances dans toute l’Europe.

En 1854, Robert Schumann est interné à l’asile pour aliénés du Dr Richarz, près de Bonn. Veuve en 1856, Clara devient l’amie, la conseillère et l’inspiratrice de Brahms.  

La majeure partie des travaux de Clara Schumann n’a jamais été jouée de son vivant, puis l’artiste a été effacée des mémoires jusqu’en 1970. Un oubli dû en grande partie à son statut de femme, Clara ayant elle-même affirmé : « Il fut un temps où je croyais posséder un talent créateur, mais je suis revenue de cette idée. Une femme ne doit pas prétendre composer. Aucune encore n’a été capable de le faire, pourquoi serais-je une exception ? Il serait arrogant de croire cela, c’est une impression que seul mon père m’a autrefois donnée. »

Un cratère vénusien, Wieck, est nommé en son honneur.

10 décembre : Catherine Flon. Portrait par Charlotte Meyer

Peu connue en France, Catherine Flon est pourtant un personnage historique phare, une des quatre héroïnes de l’indépendance d’Haïti aux côtés de Sanité Belair, Cécile Fatiman et Dédée Bazile.

Elle naît au milieu du XVIIIè siècle,  à l’Arcahaie. L’histoire a retenu peu de choses de son enfance.  On sait cependant que ses parents travaillaient dans le commerce du tissu.

En août 1791, la révolution haïtienne éclate. Alors que ses parents font le choix de rester en France, Catherine, elle, retourne sur son ile pour se battre contre l’esclavagisme. Là, elle se fait « adopter » par Jean-Jacques Dessalines, connu pour son combat contre les colons français. Il est d’ailleurs surnomme « le père de la patrie haïtienne. »

Sur l’île, Catherine fonde un atelier de couture dans lequel elle formera de nombreuses jeunes filles de l’île.

Le 18 mai 1803, elle coud ensemble deux morceaux de tissus pour en faire un drapeau. C’est la naissance du drapeau haïtien.

Il existe deux versions différentes de la création de ce drapeau.

La première version veut que Jean-Jacques Dessalines avait arraché du drapeau tricolore français la partie centrale de couleur blanche, considérée comme le symbole de la race blanche et non pas de la royauté. Catherine Flon, avait pris les deux morceaux restants, le bleu et le rouge et les avait cousus ensemble pour symboliser l’union des noirs et des mulâtres et créer le nouvel étendard de la République d’Haïti.

La deuxième version veut qu’une autre fille de Dessalines fût maltraitée par un colon sur l’habitation duquel elle serait restée comme servante dans le but évident de rapporter ce qui s’y passait. Dessalines ayant vu sa fille en sang, aurait déchirée sa jupe bleue, pris son foulard rouge et demandé à Catherine Flon de les réunir en s’exclamant: «Jamais, plus jamais, un Français ne frappera nos filles. Liberté ou la mort». On présente en faveur de cette version l’argument que le bleu du drapeau haïtien ne serait pas identique au bleu français.

11 décembre : Marie Marvingt. Portrait par Inès Mahiou.

Avec des prouesses telles que celles de Marie Marvingt (1875-1963), il est aisé de marquer l’Histoire. Son nom n’est pourtant connu que du noyau dur des passionnés d’histoire militaire.

À une époque où les femmes se marient et élèvent leurs enfants, Marie Marvingt se finance seule, devient infirmière et juriste, apprend 5 langues, devient l’une des premières femmes titulaires du certificat de capacité, qui lui permet de conduire une automobile (1899) et se dévoue à briser chaque convention sociale. En 1906, elle devient la première femme à parcourir la traversée de Paris à la nage. En 1908, après le refus des organisateurs d’accepter sa participation au Tour de France, elle participera en solitaire et franchira la dernière étape alors même que 76 des 114 compétiteurs officiels ont déjà abandonné. Elle se lance également dans les sports d’hiver et s’illustre dans toutes les disciplines en décrochant une vingtaine de médailles d’or.

Mais c’est en tant que pionnière de l’aviation qu’elle a laissée des traces. Elle pilote un ballon pour la première fois en 1907 et, lors d’une tempête en octobre 1909, réalise la première traversée d’est en ouest de la mer du Nord entre l’Europe et l’Angleterre, manquant de se noyer à 52 reprises. La « Fiancée du Danger » reste à ce jour la femme la plus décorée de l’histoire de France. Lorsque la Première Guerre Mondiale éclate, elle souhaite s’engager dans l’aviation ce que refuse bien entendu l’armée. Marvingt se déguise alors en homme et intègre le 42e bataillon de chasseurs à pied. Démasquée, elle est autorisée par le maréchal Foch à rejoindre le 3e régiment des chasseurs alpins mais seulement en tant qu’infirmière. Elle conduira tout de même un aéroplane : c’est alors la troisième femme au monde titulaire d’un brevet de pilote.

Après 14-18, Marvingt devient journaliste, correspondante de guerre et officier de santé des armées au Maroc. Elle conçoit des skis métalliques pour permettre aux avions de se poser sur le sable. Invention qui sera reprise pour les atterrissages sur la neige. Elle s’investit ensuite dans l’aviation sanitaire et met au point le premier avion ambulance qui sera utilisé durant la Seconde Guerre mondiale, lors de laquelle elle invente un nouveau type de suture chirurgicale qui minimise les risques d’infections.

A sa mort en 1963, Earl G. Talbott écrira dans le New York Herald Tribune : « La mort, avec laquelle Marie Marvingt avait flirté pendant 88 ans, est finalement arrivée hier dans une maison de retraite française, et a mis fin à la carrière de l’une des femmes les plus étonnantes qui n’aient jamais vécu. »

12 décembre : Paulette Nardal. Portrait par Julie Tomiche.

Née en 1896, Paulette Nardal est une journaliste, musicienne et écrivaine martiniquaise. Féministe intersectionnelle avant l’heure, militante pour la cause noire et co-fondatrice du courant littéraire et politique de la “négritude”, son nom a longtemps été effacé par l’Histoire. Elle est la première femme noire à étudier à la Sorbonne, où elle s’inscrit en 1920. 

A Paris, elle fréquente les cercles intellectuels noirs, où elle retrouve ses repères culturels. La jeune femme partage un appartement à Clamart avec ses soeurs, et y lance un salon littéraire pour réunir les membres des diasporas noires. Elle y aborde l’émancipation des femmes noires, et commence à poser les bases du mouvement de la négritude. Chez elle se croiseront Aimé Césaire, Léopold Sédar Senghor, et bon nombre de penseurs antillais, africains et américains. Journaliste, elle contribue à la revue panafricaniste Dépêche Africaine. Elle fonde en 1931 la célèbre “Revue du Monde Noir”, avec le but de rassembler les écrits des Noirs du monde entier. D’autres écrivains – hommes – reprendront les thèmes de la “négritude”, sans lui en donner crédit. Elle écrivit : « Ils ont repris les idées que nous avons brandies et les ont exprimées avec beaucoup plus d’étincelles et de brio. Nous n’étions que des femmes, mais de véritables pionnières. Nous leur avons indiscutablement ouvert la voie”. 
Ce n’est pas tout : Paulette Nardal a lancé un parti politique féministe, travaillé pour les Nations Unies, monté une chorale pour valoriser les musiques antillaises et le negro spiritual. Elle meurt en 1985, à 89 ans. Elle est réhabilitée dans les années 2000 grâce à des chercheurs américains en black studies, qui voulurent souligner la place des femmes dans les mouvements intellectuels antiracistes et panafricains de son époque. En 2019, Anne Hidalgo a nommé une promenade du 14e arrondissement Jeanne et Paulette Nardal. A l’époque, l’édile s’est exprimée en faveur de la panthéonisation de Paulette Nardal. 

13 décembre : Lotte Reiniger. Portrait par Marion Muller

Charlotte Reiniger, surnommée Lotte, fait partie de ces femmes de cinéma à la carrière flamboyante, dont les braises ont vite été dissipées dans un milieu résolument masculin. Née à Berlin en 1899, elle n’a que 17 ans lorsque son premier livre de silhouettes d’artistes est publié. À ses débuts dans le cinéma, elle travaille en compagnie du réalisateur Paul Wegener dont elle réalise les génériques. En 1929, elle devient elle-même réalisatrice, avec Les ornements des cœurs amoureux (1919), puis Cendrillon et La Belle au Bois dormant (1922). 

Son chef d’œuvre le plus reconnu est Les Aventures du Prince Ahmed, inspiré par l’univers des contes des mille et une nuits. 300 000 images pour 65 minutes de film, justifiant ainsi trois années de travail particulièrement minutieux. Sa marque de fabrique, qui allie les ressorts du théâtre d’ombre avec la mise en mouvement image par image, lui vaut d’être considérée par son ami Jean Renoir comme la « Maîtresse des ombres », excusez du peu. 

Dans l’Allemagne des années 1920, elle donne une touche de féerie et de douceur à l’expressionnisme de l’époque. Dix ans avant Walt Disney, à qui l’on attribue souvent cette création, elle est l’inventrice du système de tournage multiplane en animation, grâce au jeu sur la superposition et la transparence. En plus de ses figures de papier finement découpées et articulées, la réalisatrice fait varier les couches de papier, utilise de l’eau savonneuse, de la peinture ou encore du sable pour donner vie à ses œuvres oniriques. À l’origine en noir et blanc, plusieurs de ses créations sont par la suite trempées dans un bain de couleur. 

Dès l’arrivée d’Hitler au pouvoir en 1933, elle et son mari sont amenés à se déplacer entre Berlin, leur ville d’origine, Paris, Londres et Rome. Proche des milieux de gauche et d’artistes de l’avant-garde qualifiés de « dégénérés » par le régime nazi, elle refuse de trahir ses convictions et choisit l’exil. Cela vaut à plusieurs de ses œuvres d’être détruites, même si elle travaille notamment aux côtés de Jean Renoir et de Visconti. Au cours de sa carrière, elle réalise 80 courts et moyens-métrages, s’intéresse de près aux costumes et décors de théâtre, mais aussi au monde de la publicité. La qualité de son travail est notamment récompensée par un Dauphin d’argent à la biennale de Venise en 1955. 

À l’heure actuelle, beaucoup de ses œuvres sont difficiles à trouver puisque les bandes ont été abîmées ou perdues. Cependant, Les Aventures du prince Ahmed et cinq courts-métrages ont été restaurés et publiés sous format DVD par Cannes Classics en 2007. 

14 décembre : Elisabeth Dmitrieff. Portrait par Charlotte Meyer.

Moins connue que Louise Michel, Elisabeth Dmitrieff a pourtant joué un rôle majeur dans l’épisode de la Commune. Cette Russe proche de Marx s’est investie dans les clubs et dans les comités, a été présente sur toutes les barricades et s’est battue pour l’autonomie des ouvrières.

Née en Russie d’un père aristocrate, Elisabeth a pu bénéficier d’une éducation de qualité et apprendre plusieurs langues. Très tôt, elle assiste aux conditions de travail très dures imposées par son père et les autres propriétaires fonciers aux paysans soumis au régime du sevrage. Elle s’engage donc très vite pour l’émancipation des serfs et des femmes, un engagement accru par ses nombreuses lectures de Karl Marx mais aussi de Nikolaï Tchernychevski, dont le roman Que faire raconte l’expérience d’une femme libre au sein d’une communauté de jeunes gens.

Après son activité dans les milieux socialistes de Saint-Pétersbourg, Elisabeth s’installe à Genève en 1868. Elle y milite auprès de la section russe de l’Association internationale des travailleurs (AIT) et codirige la publication du journal La Cause du Peuple. Elle rejoint ensuite Londres où elle rencontre Karl Marx.

En mars 1871, la Commune de Paris éclate.

Elisabeth a tout juste vingt ans lorsqu’elle arrive à Paris. Se lève alors le dixième jour de la Commune. Elle est envoyée de Londres, comme missionnaire de Marx et du Comité central de l’Association internationale des travailleurs. Envoyant régulièrement des rapports à Londres, Elisabeth s’engage aussi dans l’insurrection de la Commune. Dès le 11 avril, elle signe l’Appel aux citoyennes de Paris, pour inciter les femmes à prendre part aux combats opposant Paris et Versailles où s’est réfugié le gouvernement : « Citoyennes de Paris, descendantes des femmes de la grande révolution, nous allons défendre et venger nos frères ». À la suite de cet appel, elle co-fonde avec la militante Nathalie Lemel l’Union des femmes pour la défense de Paris et les soins aux blessés ; elle aura plus de mille adhérentes, dédiées à soigner les victimes des combats. Pendant la Semaine Sanglante de la Commune, elle sera à la tête des soutiens logistiques, menant les femmes au Combat et dressant une barricade féminine.

Après l’échec de la Commune, Elisabeth est condamnée par contumace à la déportation. Elle rentre en Russie. Là, elle noue une relation amoureuse avec l’intendant de son mari, Ivan Davidoski. Ensemble, ils auront deux filles. Elle l’épouse à la mort de son mari. Lorsqu’Ivan est arrêté puis condamné pour le meurtre d’un magistrat, elle le suit dans sa déportation en Sibérie. Après l’échec de leur entreprise à Atchinsk, elle rentre à Moscou avec ses filles où elle se consacre à leur éducation.

15 décembre : Katherine Johnson. Portrait par Capucine Schmit.

Née en 1918 en Virginie Occidentale, Katherine Johnson fût un élément indispensable pour la NASA dans les années 60. Cette mathématicienne, physicienne et ingénieure spatiale afro-américaine était un génie des sciences.

Après avoir obtenu son diplôme de fin de lycée à seulement 14 ans, elle est sélectionnée pour entrer à la Faculté d’État de Virginie Occidentale. C’est en 1952 que sa vie est bouleversée : un poste est disponible dans la section informatique d’un laboratoire de la NASA et Katherine Johnson devient alors un « colored computer » (ordinateur de couleur). Sa mission est de réaliser des calculs très précis pour les ingénieurs spatiaux et, très rapidement, tous se rendent compte de son immense potentiel. C’est comme cela qu’elle intègre le Space Task Group en 1958, groupe d’ingénieurs exclusivement blancs et uniquement composé d’hommes. A l’aide de ses connaissances mais aussi de sa persévérance contre les préjugés à son égard, elle va contribuer à l’écriture d’un rapport sur la trajectoire d’un vol spatial orbital en 1960. C’est alors la première fois qu’une femme est reconnue comme co-auteure d’un rapport de recherche. Katherine Johnson réalisera ensuite de nombreux calculs essentiels à la réussite de nombreuses missions spatiales telles que Freedom7 ou Friendship7. John Glenn, premier astronaute américain à avoir effectué un vol orbital, lui demandera même de vérifier ses propres calculs. Elle fait partie de l’équipe de la mission d’Apollo 11 et participe ainsi activement à la réussite des États-Unis dans la course spatiale contre l’URSS.

Katherine Johnson a donc montré par sa force et sa détermination qu’aucune discrimination de genre ou de couleur ne pouvait l’empêcher de réaliser ses rêves. Elle a brisé les clichés misogynes et racistes. En 2015, Barack Obama l’a récompensée de la Médaille Présidentielle de la Liberté, plus haute distinction civile américaine, pour son travail et son engagement. Son histoire, ainsi que celle de ses acolytes Dorothy Vaughan et Mary Jackson, est retracée dans le film Hidden Figures réalisé par Theodore Melfi en 2016. Elle s’est éteinte le 24 février 2020, à 101 ans, après avoir montré à toutes les femmes et personnes discriminées que rien n’était perdu d’avance.

16 décembre : Gisèle Halimi, le « malheur d’être née fille ». Portrait par Solène Robin.

Sa silhouette est fatiguée désormais, et son beau visage décharné. Mais son regard garde son incandescence et sa voix conserve son intensité qui a frappé tant de prétoires.

Droits de l’homme, droits des femmes, son parcours est ponctué par la constance et la radicalité. Militante et féministe, elle est entrée au Barreau de Tunis en 1949, à celui de Paris en 1956.

Gisèle Halimi est devenue une avocate célèbre grâce à son parcours jalonné de victoires historiques : du procès de Bobigny qui jouera un rôle clé dans la légalisation de l’avortement à celui d’Aix-en-Provence qui mènera à la criminalisation du viol.

Elle fait ainsi voler en éclats les frontières traditionnelles qui paralysent l’action politique et le recours juridique et divisent les esprits, qui court-circuitent la défense des victimes quand elles sont des femmes. Car, chez elle, le militantisme est une seconde nature, indissociable du métier d’avocate et du statut de femme libre. Gisèle Halimi n’est pas « née femme », elle a dû se battre pour le devenir, en raison du déni de sa naissance du fait de son sexe, face à ses pairs dans les tribunaux, ou en politique dans son combat pour la parité. Femme d’action elle s’est battue pour son histoire personnelle, nationale et internationale, parfois au risque de sa vie.

17 décembre : Phoolan Devi. Portrait par Quentin Meyer.

Relativement peu connue en France, Phoolan Devi n’en demeure pas moins une figure des conséquences de l’intérêt porté au droit des Femmes en Inde et dont le vécu ne peut être négligé.

Phoolan Devi naît le 10 août 1963 dans une caste très basse dans la hiérarchie. Mariée de force à onze ans à un cousin de vingt-deux ans son aîné, elle commence une vie d’épouse battue et violée. En parvenant à fuir le village de son mari, elle signe alors son propre rejet social : les mœurs de chez elle sont intransigeantes sur ce genre de sujets – à titre de comparaison, une veuve indienne risque d’être considérée porteuse de malheur. Impossible donc pour elle de rejoindre son village natal, qui la rejette ; elle se tourne alors vers un cousin possédant un terrain familial mais finit en prison suite à la plainte de ce dernier.

Dès sa sortie de prison, les choses s’accélèrent : elle est capturée par une bande de pillards, que l’on nomme des dacoïts en Inde, envoyés par le même cousin qui l’a envoyée devant la justice. Elle est alors maltraitée par le chef, jusqu’à ce qu’au bout de trois jours, un second à lui, Vikram, décide de prendre la défense de Phoolan et le tue, prenant sa place. C’est le début d’une vie de dacoït pour elle ; en plus de prendre part aux actions de la bande, elle retrouve son mari et l’éventre vif. En 1980, Vikram, qui était devenu son amant, est un jour tué par un membre de la caste de l’ancien chef de bande. Enlevée par l’assassin, Phoolan est abusée par les habitants de Behmai, mais un villageois l’aide à s’enfuir. Reprenant la tête d’un groupe, elle lance de nombreux raids sur des villages dont des habitants se rendent coupables d’agressions sur les femmes des castes plus basses. Le 4 février 1981, elle et le reste de sa bande, un uniforme de police sur le dos, remontent à Behmai, dans l’espoir vain de retrouver l’assassin de de Vikram. Vingt-deux habitants sont exécutés, et ce massacre soulève le pays. : la bande devient plus recherchée que jamais, le gouverneur de l’État quitte ses fonctions et Phoolan Devi est décrétée ennemi public numéro un.

Elle finit par se rendre en 1983, au bout de deux ans de traque, et écope d’onze ans de prison, après lesquelles elle rédige son autobiographie. En 1996, deux ans après sa libération, elle se lance dans la vie politique en rejoignant le Samajwadi Party, qui prône le socialisme démocratique. Elle est députée de 1996 à 1998 puis retrouve son poste en 1999. Elle meurt assassinée en 2001.

18 décembre : Mary Lou Williams. Portrait par Erwan Vernay.

À l’heure où les thématiques de l’égalité femme-homme traversent avec une force inédite le secteur culturel, et à l’occasion de ce calendrier de l’avent féministe proposé par Combat, j’aimerais présenter une musicienne, mais aussi une compositrice, et surtout une femme d’une importance décisive dans le développement des musiques populaires au milieu du siècle dernier : Mary Lou Williams. Bien sûr, il y a déjà quelque temps qu’à la faveur de la réhabilitation des figures féminines de la musique savante occidentale, plusieurs initiatives ont mis à l’honneur l’importance historique de quelques compositrices. Ainsi, on a pu redécouvrir par exemple Clara Wieck-Schumann ou Alma Mahler – mais on sent bien, pour ces deux premières, le problème qu’il peut y avoir à ne s’être référé pendant longtemps qu’à « la femme de », respectivement Robert et Gustav – ou plus récemment Élisabeth Jaquet de la Guerre par exemple, grâce à la nouvelle création de l’Ensemble Amarillis, direction Héloïse Gaillard, dont l’enregistrement paraîtra prochainement chez Evidence Classics. Mais, par ce portrait, nous voudrions dépeindre une femme inspirante d’un autre type de tradition, plus populaire peut-être – celle des musiques afro-américaines – et qui nous semble pourtant encore peu connue du grand public, à injuste titre.

Venons donc à Mary Lou Williams. Elle naît le 8 mai 1910 aux États-Unis, à Atlanta, Géorgie, où elle passera les cinq premières années de sa vie.  Ses premiers contacts musicaux ont lieu avec les musiques vocales sacrées, évangélistes baptistes, confession religieuse très répandue dans les familles afro-américaines du sud à cette époque. En 1915, elle déménage à Pittsburgh, Pennsylvanie. La communauté afro-américaine y constitue une minorité subissant une ségrégation forte et elle et sa famille sont alors victimes de violences racistes.  Cela lui permet néanmoins de rencontrer quelques-uns des pianistes qui exerceront une influence sur sa conception musicale : Earl Hines tout d’abord, puis notamment Lovie Austin, que Mary Lou Williams a décrit comme sa plus grande inspiration. Son excellente oreille et sa très bonne mémoire sont généralement louées et elle commence très jeune à travailler professionnellement, du Nord-Est au Midwest américain, aux côtés de plusieurs musiciens de renom et notamment avec les Twelve Clouds of Joy d’Andy Kirk, à partir de 1929.

Au moment où elle quitte l’orchestre, en 1942, la révolution bop est en train d’opérer une transition vers le jazz moderne. « The first lady of the jazz keyboard », « la première dame du clavier jazz » en Français, rejoint Duke Ellington pour plusieurs années à ce moment-là. De son côté, et c’est ce pourquoi elle est le plus souvent évoquée par les historiens du jazz, elle entame Mary Lou Williams’s Piano Workshop sur WNEW, émission de radio dans laquelle elle invite les boppers de la jeune génération, et lui permet ainsi d’éclore : Dizzy Gillespie (pour qui elle compose notamment le célèbre In the Land of Oo-Bla-Dee) Thelonious Monk, Tadd Dameron, Charlie Parker, Bud Powell… On lui prête un rôle d’accompagnement de ces musiciens, qu’elle a eu bien sûr, mais il serait faux de croire que sa place dans l’avènement du be-bop se cantonne dans l’ombre de ces derniers. On ne peut pas dire de Mary Lou Williams qu’elle ait été une musicienne de bop, tant son style a été versatile, mais ses arrangements, dès la seconde moitié des années 1930, introduisent des innovations harmoniques et structurelles qui ont joué un rôle précurseur que l’on rappelle, à notre avis, trop peu.

En 1945, elle compose son chef-d’œuvre, Zodiac Suite, une suite orchestrale jazz qui, au même titre que Black, Brown and Beige par Duke Ellington deux ans plus tôt, peut être considérée comme une influence pour le Third Stream de Gunther Shuller, cherchant à concilier jazz et musique savante occidentale. La création scénique de l’œuvre, en 1946 au Town Hall de New York, sera néanmoins confrontée à une réception plutôt mauvaise. Affectée par cette événement, Mary Lou Williams, convertie au catholicisme, se consacrera pour un temps aux compositions sacrées, puis alternera entre celles-ci et jazz jusqu’à sa mort, le 28 mai 1981. Si cette dernière période n’est marquée par aucune initiative majeure, elle est toutefois ponctuée de quelques réalisations notables et notamment une collaboration avec le pianiste de free jazz Cecil Taylor qui, à défaut d’être réussie, fut audacieuse.

Si Mary Lou Williams nous semble trouver sa place dans ce kaléidoscope de figures féminines inspirantes, c’est pour le rôle dans l’Histoire de la musique que nous avons décrit et qui a ouvert la voix, entre autres, à de nombreuses musiciennes qui participent aujourd’hui à la scène jazz, avec le brio qu’on leur connaît. Il suffit, d’ailleurs, d’écouter par exemple les Françaises de la jeune génération – Airelle Besson, Anne Paceo, Leila Martial ou Naissam Jalal, pour n’en citer que quelques-unes – pour s’en convaincre. À notre sens, on ne peut que regretter la relative confidentialité de son œuvre, qui n’a pas été tant enregistrée que ça. Pour conclure sur une note positive toutefois, notons que le disque Mary’s Ideas, par le Umlaut Big Band, direction Pierre-Antoine Baradoux, paru en septembre de cette année, lui est consacré.

Erwan est passionné de culture, de musique – et tout particulièrement de jazz – et de cinéma. Il travaille dans le domaine de la politique culturelle et a à cœur de défendre les enjeux, artistiques et sociétaux, de la création contemporaine, dans lesquels il croit. En particulier, il défend l’importance de médias de qualité, qui portent un engagement pour des productions renouvelées et exigeantes.

19 décembre : Flora Tristan. Portrait par Ariane Brun.

Elle se considérait comme une paria du fait de son statut de fille naturelle d’un noble péruvien et de celui d’épouse d’un mari violent dont elle s’était séparée, sans avoir jamais pu divorcer. Ecrivaine française, Flora Tristan (1803-1844) a été la courageuse porte-parole de la condition ouvrière et de l’égalité entre les femmes et les hommes au XIXe siècle.

Flora Tristan grandit dans un milieu modeste. Elle est la fille naturelle d’un aristocrate péruvien. Sa mère est française. Son père décède alors qu’elle n’a que quatre ans. Elle et sa mère sont expulsées du domicile familial. Ouvrière coloriste, Flora Tristan se marie avec son patron en 1820. La misère et les mauvais traitements de son époux la contraignent à fuir le domicile conjugal, tandis qu’elle est enceinte de son troisième enfant. Même si elle ne peut obtenir le divorce, admis du temps de la Révolution française puis aboli en 1816 sous la Restauration, elle se bat pour obtenir la garde de ses enfants. Son époux tente de l’assassiner d’un coup de pistolet en 1838. Elle voyage comme dame de compagnie en Angleterre. Elle y observe la condition ouvrière dans le premier pays qui connaît la révolution industrielle en Europe.

Cette vie tourmentée, Flora Tristan en fait un récit autobiographique, intitulé Les Pérégrinations d’une paria (1838). Elle y raconte son séjour en 1833 au Pérou, le pays de son père. Elle décrit ainsi l’esclavage dans les plantations sucrières péruviennes et milite pour son abolition.

Dès qu’elle revient en France, Flora Tristan entreprend une véritable campagne politique pour l’égalité entre les hommes et les femmes et l’amélioration des droits sociaux des travailleurs. Pour elle, ces deux causes sont indissociables l’une de l’autre, car, dans la société patriarcale du XIXe siècle, la femme « est la prolétaire du prolétaire ». Cette vision de la société fait sensiblement écho à son expérience personnelle. Elle affirme l’importance du divorce, dont elle n’a pu bénéficier et qui est pour elle un facteur de l’émancipation des femmes. Le divorce ne sera pourtant rétabli que sous la IIIe République, par la loi Naquet du 27 juillet 1884. Flora Tristan publie son programme socialiste, L’Union ouvrière, peu de temps avant de décéder du typhus, en 1844. Son engagement politique fait d’elle l’une des pionnières du féminisme social en France dans les années 1840.

Mario Vargas Llosa, écrivain péruvien et prix Nobel de littérature, a écrit la biographie de Flora Tristan dans son roman El paraiso en la otra esquina, « Le paradis un peu plus loin », publié en 2003.

Ariane est étudiante en 3e année de licence de droit à Paris 1. Elle s’intéresse à l’actualité dans divers domaines, notamment grâce à une lecture assidue de Combat, qu’elle a découvert l’été dernier.  

20 décembre : Clara Zetkin. Portrait par Sylvain Courtois.

Clara Zetkin née Eissner (1857-1933) est une grande figure du féminisme.

Elle nait en Saxe dans une famille bourgeoise. Sa famille s’installe à Leipzig lorsqu’elle a 15 ans. Clara intègre une grande école pour l’éducation des femmes car l’université ne leur est pas accessible. Elle obtient un diplôme de professeur de langues étrangères et fréquente les mouvements féministes.

Clara rencontre alors un révolutionnaire russe en exil, Ossip Zetkin qui deviendra son compagnon et avec qui elle aura deux enfants. Avec lui, elle découvre les idées du socialisme révolutionnaire.

Malgré les lois antisocialistes, Clara adhère, illégalement car la politique est interdite aux femmes, au SAP ancêtre du SPD et participe à la publication du journal du parti.

Ossip est expulsé d’Allemagne en 1880, Clara en 1882. Elle le rejoint Paris où ils rencontrent Louise Michel, Jules Guesde, Laura Marx et son mari Paul Lafargue.

Ossip meurt en 1889, année du congrès fondateur de la 2éme Internationale Socialiste. Clara prononce un discours fondateur sur l’émancipation des femmes : droit des femmes à accéder au travail et participation à la lutte des classes.

En 1891, suite à l’abolition des lois antisocialistes, Clara revient en Allemagne, crée le journal « Egalité » puis une section féminine du SPD.

Elle y fait face à la critique et la contestation de l’aile réformiste qui plaide pour plus de modération et lui reproche son autoritarisme.

En 1907, Clara organise à Stuttgart, où elle vit, la Première Conférence des femmes socialistes dont elle est consacrée présidente.

Elle est réélue à la conférence de Copenhague en 1910 où nait l’idée d’une Journée Internationale des Femmes. La première aura lieu le 19 mars 1911, puis le 8 mars chaque année.

Lors du premier conflit mondial, Clara organise à Berne en mars 1915 une conférence et lance son célèbre appel à la paix qui lui vaudra l’emprisonnement lors de son retour en Allemagne. 

Après la guerre, la révolution de 1918 permet aux femmes d’obtenir le droit de voter et d’être élues. Clara adhère au Parti Communiste d’Allemagne (KPD) dont elle sera députée de 1920 à 1933.

En août 1932 présidente du Reichstag, elle appelle à combattre le nazisme.

En 1933, Clara s’exile à Moscou où elle meurt quelques semaines après son arrivée à 76 ans.

Elle est inhumée sur la place Rouge le long des murs du Kremlin.

Sylvain est un lecteur assidu de Combat depuis sa création, lors de Combat Jeune. Passionné par l’histoire, la politique et curieux, il tente de comprendre un peu mieux les arcanes du monde moderne.

21 décembre : Chipeta. Portrait par Quentin Meyer.

Les États-Unis vécurent les années 1850 à 1860 à travers une succession de conflits entre colons – déjà établis ou non – et Amérindiens, en particulier dans la partie sud des Rocheuses. Ainsi, pour ne parler que de cette région du pays : les escarmouches n’eurent cesse d’avoir lieu entre l’armée et les Apaches Jicarillas alliés aux Utes, les premiers cavaliers et gardiens de relais du Pony Express furent aux premières loges de la guerre contre les Païutes et une amplification considérable des tensions entre les Navajos et les Blancs pointa son nez en même temps que la guerre de Sécession, quelques années avant le tragique meurtre de Mangas Coloradas. Mais au milieu de ces combats, une cheffe Ute faisait déjà preuve d’une certain humanisme, toujours prête à laisser durer la paix entre Rouges et Blancs.

Chipeta est sûrement née en 1843 ou en 1844 ; d’origine apache – selon les sources, soit Kiowa, soit Jicarilla –, elle a été enlevée très jeune par des guerriers Utes pour être élevée parmi eux, pratique courante à cette époque dans les guerres entre nations amérindiennes. Les Utes étaient alors répartis sur une grande partie de ce qui est aujourd’hui le Colorado à une époque où Kansas, Nebraska, Utah et Nouveau-Mexique fusionnaient. C’était surtout dans ces deux derniers États actuels que résidaient les Utes, et tout particulièrement le nord du Nouveau-Mexique pour ce qui est des Utes Uncomphagre avec lesquels vivait Chipeta.

En 1858, elle s’occupe de sa sœur Black Mare, puis de l’enfant de cette dernière lorsqu’elle décède l’an suivant. En cette année 1859, à seize ou dix-sept ans, qu’elle épouse le chef du groupe, Ouray, âgé pour sa part de vingt-six ans. Avec lui, elle participe aux grands conseils et participe directement à la vie politique de la tribu. Mais 1859 est aussi la plus grande année d’une des plus importantes ruées vers l’or de l’histoire des États-Unis, une dizaine d’années après la Grande Ruée californienne : des colons affluent en direction de la partie ouest de l’ancien Kansas qui fait aujourd’hui partie du Colorado, créant ainsi la ville de… Denver, l’actuelle capitale de ce même Colorado. L’an suivant, de nombreux colons ressortis bredouilles de cette ruée vers l’or de Pikes Peak s’en allèrent retenter leur chance vers le sud, là où l’on dit que de l’argent a été découvert : dans les San Juan Mountains qui, entre de nombreux monts, comporte le mont Uncomphagre, dont les terres sont celles occupées par les Utes d’Ouray et Chipeta. Au cours de cette ruée de 1860 dans la continuité de celle Pikes Peak et au cours de laquelle fut créée la ville de Silverton, le couple de chefs dut apprendre à côtoyer les colons. Tous deux avaient la réputation d’être bons envers les Blancs et de les guider à travers un décor encore très sauvage, en particulier Chipeta qui aurait, un jour que des guerriers avaient décidé de lancer un raid sur des colons, chevauché à travers les montagnes puis traversé la Gunnison River pour les prévenir.

En 1863, Chipeta, Ouray et quelques autres chefs Utes participent au premier traité de Conejos. Les deux époux ne tardent pas à être considérés par le gouvernement comme les principaux intermédiaires, et Chipeta devint une femme très respectée des deux côtés de la barrière entre les deux ethnies.

La fin des années 1860 ainsi que les années 1870 furent d’une gaieté moindre ; les colons tuent de plus en plus de bétail sur les terrains de chasse utes, et malgré le traité de 1868 par lequel les Utes cédèrent une grande partie des Rocheuses et se pour s’en tenir à une simple réserve du versant ouest, de nombreux Blancs pénétraient sur leurs rares terres encore officiellement protégées. Ouray désirant, contre l’avis de nombreux guerriers, poursuivre sur la voie pacifique que lui et son épouse traçaient depuis des années, il refusa de combattre les hommes blancs et les Utes perdirent leurs territoires ancestraux. En 1879, Nathan C. Meeker, un homme dont les connaissances en irrigation agricole, fut envoyé par le président Rutherford B. Hayes près des réserves en tant que parlementaire, ce qui était monnaie courante. Lui et sa famille furent massacrés par une autre tribu Ute, et Chipeta devint victime de la surinterprétation de nombreux Blancs, alors même qu’elle s’était dévouée corps et âme pour prendre soin des otages faits dans cette même famille, ce que l’on sait grâce à leurs propres témoignages. L’an suivant, le peuple de Chipeta est envoyé vers une lointaine réserve en Utah, d’abord nommée Uintah puis Unitah et Ouray, car quelques semaines plus tôt, Chipeta était devenue veuve, son mari n’ayant pu supporter les dernières décisions de Washington alors qu’il était en mauvaise santé.

Dans cette nouvelle réserve reste aujourd’hui le dernier grand tournant de l’histoire des peuples Utes qui y sont toujours cantonnés aujourd’hui (ainsi que dans deux autres réserves plus petites), Chipeta continua d’être considérée comme une femme sage et respectable, ce qu’elle resta en effet, poursuivant seule ce qu’elle avait jadis entrepris avec son mari. Elle passa le reste de sa vie, soit plus de quarante ans, dans cette réserve qu’elle aurait vu se faire vandaliser par des Blancs s’en prenant aux femmes Utes et brûlant des habitations, et continua à s’occuper de l’instruction des jeunes enfants, n’en ayant jamais porté elle-même. Elle meurt le 20 août 1924.

22 décembre : Bell Hooks. Portrait Par Elena Vedere.

Poétesse, essayiste, enseignante, critique, conteuse pour enfants, résistante, guérisseuse, révolutionnaire… Bell Hooks était une femme aux multiples casquettes. Elle nous a quittés le 15 décembre dernier, laissant derrière elle une oeuvre considérable. 

Gloria Jean Watkins naît le 25 septembre 1952 à Hopkinsville, dans le Kentucky. Elle publie son premier recueil de poésie, And There We Wept, en 1978. C’est à ce moment-là qu’elle choisit le pseudonyme bell hooks, en hommage à sa grand-mère et ses ancêtres amérindiens.

Trois ans plus tard sort Ain’t I a Woman? Black Women and Feminism. Dans cet essai, l’écrivaine retrace l’histoire des femmes noires depuis l’époque de l’esclavage jusqu’aux années 1980. Ce dernier ouvre la voie à la pensée intersectionnelle, discipline réfléchissant simultanément à plusieurs formes de domination -ici, sexistes, racistes et classistes.

Avec une prose tant littéraire que politique, Bell Hooks écrivait sur le capitalisme, l’histoire, mais aussi sur l’amour et l’amitié. Pour l’autrice, l’intime, en tant que construction sociale, était susceptible d’être modifié à des fins émancipatrices.

Par son travail considérable (une quarantaine d’ouvrages), Bell Hooks a lutté pour l’émergence d’un féminisme plus inclusif, plus juste, plus efficace.

23 décembre : Petra Herrera. Portrait par Charlotte Meyer.

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Petra naît le 29 juin 1887. Le Mexique est alors un pays indépendant, mais bouleversé par les conflits internes. Surtout, il est soumis depuis plus de dix ans au régime autoritaire du président Porfirio Diaz. Donnant la part belle à la corruption et à la répression, le régime exploite et soumet particulièrement ouvriers et ouvrières, communautés indigènes, paysans et paysannes. Quant aux femmes, elles vivent encore sous la domination des hommes de leur famille et ne peuvent prétendre à aucun droit civil ou politique.

De l’enfance de Petra, nous ne savons pas grand-chose. On dit qu’elle était sans doute une paysanne d’origine indigène, ou mestiza – indigène et européenne.

L’adolescence de Petra, au début du XXème siècle, est marquée par des tensions encore plus fortes. Par exemple, la politique agraire menée par le gouvernement favorise la concentration des terres entre les mains des grands propriétaires terriens. La manifestation des industries textiles en 1907 s’achèvent par un massacre à Veracruz, qui causera la mort de près de 200 personnes. Enfin, les années 1908 et 1909 voient la sécheresse emporter la quasi-totalité des récoltes, obligeant le pays à importer.

L’année suivante, Diaz se représente aux élections présidentielles. Son principal opposant, Francisco Madero, promoteur de la démocratie, est arrêté pour avoir « monté l’opinion publique contre le président. » Il est ensuite libéré sous caution après que la victoire ait été déclarée largement en faveur de Díaz. En fuite au Texas, il appelle à l’insurrection le 20 novembre. C’est là que s’illustreront notamment les insurgés Emiliano Zapata et Pancho Villa, qui oeuvrèrent pour la restitution des terres.

C’est là que réapparaît Petra. Fermement décidée à prendre part à l’insurrection, la jeune femme, alors âgée de 23 ans, refuse les domaines assignés aux femmes. Elle se coupe les cheveux, dissimule sa poitrine, s’habille en homme et se fait engager au sein des troupes du général Pancho Villa sous le nom de Pedro Herrera. Cachant méticuleusement sa véritable identité, elle se fait remarquer pour son habileté, son courage et ses capacités de commandement, jusqu’à prendre la tête d’une armée de 200 hommes. A ce moment-là, décidant qu’elle avait fait ses preuves, Petra dévoile la vérité sur son sexe… et se fait exclure de l’armée.

Loin de s’en tenir à cet affront, Petra constitue alors un bataillon de 400 soldaderas, des femmes soldates. Ses troupes jouèrent un rôle crucial lors de la seconde bataille de Torreón en mai 1914. Un compagnon de Pancho Villa, Cosme Mendoza Chavira, en dira : « C’est elle qui prit Torreón et qui éteignit les lumières en entrant dans la ville. » Malgré le mépris d’une grande partie de l’armée, elle continue de se battre. En 1917, elle s’allie à un général révolutionnaire plus favorable à la participation des femmes à la révolution, Venustiano Carranza. Elu président de la République, ce dernier institue une pension pour les veuves de ses soldats et octroit à Petra le grade de colonel.

On dit qu’elle finit par travailler comme espionne, sous l’apparence d’une serveuse dans une cantine de l’État de Chihuahua.

24 décembre : al-Khansâ’. Portrait par Konogan Lejean.

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Tumâdir bint ‘Amr (تُماضِر بنت عمرو), que l’on surnomme al-Khansâ’ ou al-Hansâ’ (الخَنْساء), est considérée comme l’une des plus grandes poétesses du monde arabe. Née dans le Nedj à la fin du 6e siècle au sein de la tribu bédouine des Banû Sulaym, laquelle existe encore aujourd’hui, elle a vécu au début du 7e siècle l’émergence de l’islam. Sa poésie élégiaque chante le deuil, la vie dans le désert et les valeurs chevaleresques. Son œuvre est forte de plusieurs milliers de vers, dont une grande partie nous est
parvenue.

Au souk de ʿUkâz̩, près de La Mecque, chaque année les poètes étaient jugés et rendus célèbres lors de concours. Al-Khansâ’ s’y est fait remarquer. Les poétesses bédouines et plus généralement arabes trouvaient ainsi dans l’époque préislamique et dans les premiers temps de l’islam une légitimité importante au sein des tribus et des cours.

Al-Khansâ’ a perdu son frère Mu’âwiyah et son demi-frère Sakhr dans les combats entre tribus rivales. Elle a perdu ses quatre fils dans les combats expansionnistes des Arabes musulmans, dirigés par les quatre premiers califes, contre l’Empire néo-perse des Sassanides. C’est pourquoi le principal de son œuvre est constitué d’élégies funèbres ou marthiya (مرثيّه).

La biographie de al-Khansâ’ nous est connue par des ouvrages arabes des 9e et 10e siècles, compilant des notices biographiques des grands poètes médiévaux, comme La Poésie et les Poètes de Ibn Qutayba. Il nous parvient ainsi des anecdotes à caractère semi-légendaire qui divergent selon les traditions et leurs rapporteurs.

Dans le Lisàn al-‘arab, le célèbre encyclopédiste de la fin du 13e siècle Ibn Manz’ûr cite ainsi davantage al-Khansâ’ que bien des grands poètes tels al-Mutanabbi.

Le poète al-Nâbiga al-D̠ubyânī aurait déclaré que al-Khansâ’ est « la meilleure poétesse d’entre les djinns et les humains ». Une autre version dit que le poète aurait dit à al-Khansâ’ qu’elle est « la plus grande poétesse parmi ceux avec une poitrine », à quoi elle aurait répondu qu’elle est « la plus grande poétesse parmi ceux possédant des testicules aussi » !

Enfin, bien que sa poésie, qui est pour ainsi dire païenne, ne doive rien à l’islam, le prophète Mohamed, auprès duquel al-Khansâ’ s’est convertie à Médine et qu’elle aurait assez fréquenté, l’aurait déclarée « le plus grand des poètes » ou « le meilleur des poètes ».

Il existe plusieurs traductions en français de l’œuvre de al-Khansâ’, principalement de la fin du 19e siècle. Toutefois, outre des poèmes cités et traduits dans quelques anthologies de poésie arabe ou médiévale, un ouvrage d’Anissa Boumediène publié en 1987 réactualise la présentation et la traduction de al-Khansâ’.

Ces traductions nous permettent de lire et comprendre la profonde tristesse du deuil multiple de al-Khansâ’, de goûter l’universalité de son expression poétique, de trouver une porte d’entrée, pour les arabisants, vers la précision langagière et poétique et la richesse formidables de son arabe archaïque, enfin de saisir un peu la fonction sociale de son écriture, dont les thèmes et les enjeux sont classiques pour son époque et sa culture.

Au 7e siècle, dans les tribus bédouines et autres cours arabes, les poèmes de al-Khansâ’ ont servi de mémoire orale, de fondation à des proverbes, de chants d’exaltation. Ses élégies auraient été reprises par les guerriers confrontés à la mort. Par ses fulgurances métaphoriques, elle décrit ainsi les pleurs et les douleurs, le deuil et la vengeance, mais également les tempêtes de sable et l’aridité du désert, les festins et les tableaux de chasse, le luxe et la gloire, les mélancolies et les exploits guerriers, les valeurs morales et chevaleresques.

Un article de l’Orient littéraire par Ritta Baddoura présente l’ouvrage d’Anissa Boumediène et rapporte que « si, comme certains commentateurs l’ont relevé, sa voix poétique est une ‘voix d’homme’, ceci n’est qu’une apparence. La place fondamentale qu’al-Khansâ’ accorde aux émotions et aux sensations corporelles d’une part, et le pouvoir qu’elle a de louer l’homme viril en son frère défunt Çakhr d’autre part, révèlent la femme maniant l’art de tracer du bout d’une lance guerrière les affres de la perte et les langueurs d’un amour entier digne des plus intrépides femmes troubadours. »

Près de mille quatre cents années nous séparent de ces textes (traduction d’Anissa Boumediène).

« À sa mort

Le soleil
s’est couvert d’un crêpe

Et la lune a refusé de croître »

« Est-​ce une poussière dans ton œil ?

Est-​ce une douleur ?

Ou
verse-​t-​il des pleurs

À cause
d’une demeure

Vide de ses
habitants ?

Mes yeux
ressemblent,

Quand son
souvenir m’effleure,

À des
torrents ruisselant

Sur mes
joues.

Secouée par
les sanglots

L’affligée
privée de son frère

Pleure
Çakhr tandis qu’un écran de terre

Fraîchement
retournée

Le sépare
d’elle à jamais. »

Khansâ’.


Moi, poète et femme d’Arabie
,
traduction et présentation par Anissa Boumediène. Paris, Sindbad, « La
Bibliothèque arabe », 1987, 270 pages.

 

Portrait de al-Khansâ’ dessiné par Khalil Gibran en 1917.

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