Jeanne (1/4)

Chaque vendredi, une nouvelle ou un bout d’histoire…

Il faut descendre. Derrière la porte qui conduit au sous-sol, la voix de Jeanne s’étoffe de l’écho moite provoqué par l’acoustique des caves en pierres. Même la lumière artificielle, blanche et incisive semble altérer la façon dont Jeanne s’exprime. C’est le prénom qu’elle s’était choisis à son arrivée du Vietnam, tentant de contourner l’obstacle sonore que constituait son nom de naissance à une intégration complète. Quelque chose d’indiscernable dans sa façon de prononcer le « j », un chuintement un peu trop soufflé, trahissait pourtant son accent – il s’agissait d’un son inconnu de son enfance. 

Derrière Jeanne qui m’invite à la suivre, je découvre la petite pièce qui lui sert de lieu de travail, là où se déroulent les activités impudiques qu’il serait inconvenable d’exercer trop près des passants. Je regarde Jeanne qui s’affaire. Elle saisit des objets posés sur un petit buffet en plastique. Elle appuie sur l’interrupteur d’un réchaud dont l’œil rouge se met à scintiller. Elle tire un drap de papier sur un fauteuil d’esthétique inclinable en polyuréthane blanc, avant de m’inviter à m’y allonger. Rien n’indique que la beauté constitue le cœur de son métier. La lumière, le mobilier stérile, la blouse blanche que porte Jeanne, évoquent davantage un cabinet médical qu’un salon de beauté. C’est que la féminité relève d’une véritable opération chirurgicale : il faut enlever les poils impropres des corps des femmes comme on extrait des excroissances envahissantes d’un patient malade. 

Elle effectue ses gestes méthodiquement – lotion, cire brûlante, bandelette. Elle appose et tapote sur ma peau tendue d’appréhension ses instruments, dans un enchainement vif et saccadé. Un éclair de douleur, chaud, brutal, me perfore la cuisse.

Elle arrache les bandes, sèchement, l’une après l’autre, et déjà applique sur ma chair anesthésiée une nouvelle couche de cire. C’est une opération cyclique, un long supplice fait de chocs et de sons qu’elle effectue avec toute la monotonie du travailleur industriel. 

  • Il faut me dire si la cire est trop chaude. 

C’est un conseil rituel que me donne Jeanne, elle sait que certaines peaux sont plus sensibles que d’autres. Elle a appris à reconnaître les différentes teintes de rouge marquant le corps après qu’elle a arraché les bandelettes. Elle sent la chaleur qui émane des pores éprouvés, la sueur douloureuse qui affleure et humidifie l’épiderme. Elle applique alors doucement sa main sur la zone sensible, quelques secondes. Elle sait que c’est suffisant pour apaiser la brûlure. Il y a dans ce geste une tendresse réservée qui rompt étrangement le rythme cadencé imposé jusqu’ici. 

Par Aimée Lazarev

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