Jeanne (2/4)

 

Chaque vendredi, une nouvelle ou un bout d’histoire…

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Je me rhabille avec difficulté, une fois la tâche accomplie, les jambes engourdies par l’effort passif, les doigts glissants de moiteur, la peau visqueuse. Je suis gauche et lente quand Jeanne continue d’effectuer ses gestes avec précision et régularité. Elle repose insensiblement chaque objet à sa place, essuie les quelques goûtes de cire chaude tombées près du réchaud, et éteint le voyant rouge avant de jeter, comme dans un seul mouvement, le drap de papier arraché du support et les bandes de cire usagées. Elle se rince les mains avec une lotion hydro-alcoolique dont l’odeur ravive le caractère clinique de sa petite salle d’opération.  

Je suis Jeanne, à nouveau, dans cet escalier de pierre qui nous conduit à la boutique. Là-haut, l’éclairage des néons pèse sur les tables auxquelles sont assises d’autres femmes en blouses blanches. Elles sont là, chacune, la tête baissée, le cœur à l’ouvrage. Il faut être minutieux et concentré pour peindre les ongles des dames. Elles sont courbées, penchées, le chignon haut et serré, et ne se laissent perturber que par le souci du travail bien fait. Elles ne lèvent pas les yeux lorsque des gens approchent, ni pour se saisir de leurs instruments de travail. C’est méthodique. Les outils sont rangés par catégories sur le côté de la table, la pousse à cuticule, les vernis, classés par teinte, les ciseaux, et encore toutes sortes d’objets inconnus, pensés pour couper polir limer recourber lisser chauffer arrondir faire briller. J’en repère un qui me semble particulièrement redoutable : c’est une pince, grise d’inox, avec une partie peinte en rose là où il faut la saisir. Il y a un ressort gris, qui relie les deux branches et au bout, un mécanisme fait coulisser une lame le long d’une plaque de métal trouée par un vide arrondi. 

  • Ça, c’est la guillotine, me dit Jeanne. 

 La guillotine. De fait, une petite main s’en saisit sans même jeter un coup d’œil, introduit l’extrémité d’un doigt fraichement manucuré dans le trou de la plaque de métal, serre la pince, actionnant le rouage, et d’un coup sec, la lame fait sauter un petit morceau d’ongle blanc, qui, sous le coup de la pression, voltige dans l’air, puis roule sur la table. Je me demande si Jeanne sait quelle résonnance le mot guillotine a en France.

  • C’est très efficace pour les French manucures, conclut-elle 

Face à ces petites blouses blanches inclinées sur leurs tables respectives, ces fourmis ouvrières toutes absorbées par la minutie de leur tâche, tout au bout des mains dont elles s’occupent, il y a, invariablement, des corps alanguis et indifférents, appartenant à des femmes dont les vêtements jurent avec l’uniforme blancheur du salon. Elles sont préoccupées et absentes, leurs regards survolent les événements avec nonchalance, ou bien se concentrent sur la résolution d’une étape particulièrement difficile d’un Tetris affiché sur leur écran d’IPhone. Elles sont renversées sur leur dossier de chaise, comme si, dans un mimétisme inversé, elles répondaient à la courbure des travailleuses par un étirement insouciant. La diligence face à l’indolence. Celles qui font et celles qui, confiantes, se laissent faire. Elles jettent, parfois, un rare coup d’œil sur la table, coup d’œil qui confirme immanquablement ce qu’elles savent déjà : 15 euros, c’est une aubaine.  

Par Aimée Lazarev

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