Qui sont les travailleurs pauvres d’Europe ?

Une fois par semaine, Combat décrypte le sujet que VOUS avez choisi. Cette fois-ci, vous avez choisi celui sur les travailleurs pauvres d’Europe.

23h. Les phares rougeoient encore une seconde dans la nuit, puis finissent par s’éteindre. Dernier soupir de la cigarette au cœur de l’obscurité. Enfin, pas tant que ça. Derrière le drap maladroitement accroché à la vitre, C. voit encore danser les néons sur le parking. Voilà maintenant deux semaines que ce père de famille divorcé de 40 ans vit dans sa voiture. Pourtant, C. est mécanicien, qui plus est employé en CDI. Faute de garants, il ne peut accéder à un logement. Pendant un mois et demi, il n’aura d’autre choix que de dormir sur le parking de l’entreprise, avec un accès aux toilettes et à la douche du bâtiment. La nuit, il s’endort le manteau remonté sur le menton.

Lundi 6 décembre, l’Union Européenne a adopté de nouvelles règles visant à rehausser les bas salaires. L’objectif : face à une condition de la pauvreté qui ne cesse de se dégrader, et ne parvenant pas à imposer un salaire minimum aux pays membres, l’organisation espère améliorer la condition des « travailleurs pauvres » sur le territoire.

En Europe, la précarité ne cesse de gagner du terrain

En Europe, 700 000 personnes dorment chaque nuit dans la rue ou dans un hébergement temporaire, soit une augmentation de 70% en dix ans. Un phénomène qui touche de plus en plus de femmes et de jeunes. En tout, ce sont 72 millions de citoyennes et de citoyens de l’Union qui sont touchées par la pauvreté.

La précarité atteint aussi les personnes ayant un emploi, ce que l’on appelle les « travailleurs pauvres ». On considère généralement qu’un travailleur pauvre est une personne qui travaille et qui appartient à un ménage pauvre. Plus précisément : est considéré comme « travailleur » une personne ayant travaillé au minimum six mois dans l’année, dans un ménage dont le niveau de vie est inférieur au seuil de pauvreté.

D’après Eurostat, le pourcentage de travailleurs exposés au risque de pauvreté s’est accru dans 16 pays entre 2010 et 2019. Cette augmentation est en moyenne de 12 %. Les pays les plus touchés sont la Hongrie (58 %), le Royaume-Uni (51 %), l’Estonie (43 %), l’Italie (28 %) et le Luxembourg (27 %). En moyenne l’Union Européenne compte 10% de travailleurs pauvres, les pays en tête étant le Luxembourg (13.5%), l’Espagne (12.7%) et l’Italie (12.2%). La France en compte 7%. Parmi les principales personnes menacées : les jeunes, les migrants et les personnes employées à temps partiel.

Les raisons de cette pauvreté qui s’aggrave ?  Le premier responsable semble être l’emploi précaire, qui ne cesse de se développer. D’après Eurostat, les salariés en emplois temporaires sont trois fois plus pauvres que ceux en CDI (16.3%contre 2.5%.) Le travail à temps partiel joue aussi un rôle important dans ce phénomène. Si 7.8% des travailleurs à temps plein vivent sous le seuil de pauvreté, ils sont deux fois plus (15.8%) chez les personnes travaillant à temps partiel. Les jeunes sont les premiers concernés : accédant difficilement au marché de l’emploi, ils sont souvent contrains de devoir accepter des emplois précaires et /ou à temps partiel.

Les femmes, travailleuses pauvres d’Europe ?

« Les femmes sont plus à risque de pauvreté que les hommes » estimait en mars dernier Olivier De Schutter, Rapporteur spécial des Nations Unies sur l’extrême pauvreté et les droits humains.

La monoparentalité est aussi une cause importante de pauvreté, la personne à la tête d’une famille ne pouvant plus compter sur le revenu d’un conjoint ou d’une conjointe. La part de travailleurs pauvres atteint 21,7 % dans ce type de ménage en moyenne en Europe. Or, ce sont bien souvent les femmes qui sont concernées. D’après Olivier De Schutter, « la majorité des ménages monoparentaux sont dirigés par des femmes, et pas moins de 40% de ces familles sont à risque de pauvreté ou d’exclusion sociale. » Une étude menée dans six États membres révèle que les femmes-chef de famille perçoivent un salaire inférieur de 9 à 26% par rapport à celui des hommes. Ainsi, la Grande-Bretagne est en tête avec un écart atteignant 26%, suivie de la Suède, (14%), la France (12%), les Pays-Bas, l’Allemagne (10%) et l’Italie. Par ailleurs, l’écart des salaires entre hommes et femmes varie en moyenne entre 16% et 33%. Plus de femmes (30%) que d’hommes (6.6%) sont contraintes d’accepter de travailler à temps partiel, un choix souvent dicté par le manque de crèches à des coûts abordables. De Schutter recommandait alors à l’UE d’investir davantage dans l’éducation et l’accueil de la petite enfance afin de permettre aux femmes de prendre un emploi à temps plein, mais aussi d’imposer une plus grande transparence des politiques salariales des entreprises.

Des mesures inefficaces

Le constat est sans appel : depuis plusieurs décennies, le travail ne permet plus d’échapper à la pauvreté. C’est ce qu’on appelle « la pauvreté laborieuse. » Elle témoigne de l’inefficacité des réformes mises en œuvre, en France comme dans le reste de l’Europe, depuis les années 1990. Le mot d’ordre « to make work pay » n’a aujourd’hui plus que très peu de sens.

Pourtant, jusqu’à très récemment, les travailleurs pauvres appartenaient surtout au champ linguistique anglo-saxon. On parlait alors des fameux « working poor. » Outre-Atlantique, cette notion n’a cependant pas le même sens que sur le territoire européen. Dans l’idéal américain, on comprend en effet généralement que 1) les pauvres sont ceux qui ne travaillent pas et 2) ceux qui travaillent sont méritants donc ils ne peuvent pas être pauvres. Un système de pensée qui ne convient pas au modèle social européen. La précarisation de l’emploi en Europe serait donc davantage un effet de la dérèglementation des marchés du travail et l’insuffisance de l’action publique nationale ou européenne. Cette notion est en effet apparue en Europe dans les années 1990, avec l’accélération du travail à temps partiel, le développement des emplois à très bas salaire, et la diffusion des contrats à durée déterminée (CDD). Paradoxalement, le développement de ces trois facteurs avait été mis en place par les politiques publiques… pour lutter contre le chômage.

Dans les pays européens, les mesures européennes sont rééquilibrées par des plans nationaux destinés à favoriser l’emploi ou à maintenir un niveau de vie acceptable, comme avec la mise en place d’un RMI. En France, on a vu se développer un certains nombres de réformes en faveur des travailleurs pauvres : loi contre les exclusions de 1998, l’instauration de la prime pour l’emploi en 2001 ou encore celle de la prime du retour à l’emploi de 2005, mise en place du Revenu de Solidarité Active (RSA) par Martin Hirsch en 2007.

Le point du CES

En mars 2021, la Confédération européenne des Syndicats (CES) réclamait une révision de la directive de la Commission européenne sur le salaire minimum. Elle proposait aussi, entre autres, l’interdiction de fixer les rémunérations sous le seuil de risque de pauvreté, tout comme l’interdiction d’allouer des fonds publics aux entreprises qui refusent à leurs travailleurs le droit à la négociation collective. Selon la présidente du CES, Esther Lynch, « il est scandaleux que, malgré la croissance économique, le nombre de travailleurs vivant dans la pauvreté soit plus élevé aujourd’hui que lors du pic de la crise financière. Il est clair que l’UE doit agir. »

Ce que dit le nouvel accord européen

Le mot d’ordre de l’Union Européenne transparait derrière les mots de la co-rapporteure Agnes Jongerius, laquelle estime que : « l’abaissement des salaires minimum et le démantèlement des négociations sectorielles collectives ont été la médecine dure prescrite à de nombreux États membres. »

L’Union Européenne ne possède pas le pouvoir d’imposer des normes concernant la rémunération des travailleuses et des travailleurs. Exit donc la possibilité d’obliger les Etats qui n’en disposent pas à créer un salaire minimum… même si la position de l’UE sur le sujet est plutôt en sa faveur.

Les 27 ministres européens des affaires sociales se sont donc entendus sur un accord dont seules les grandes lignes sont aujourd’hui connues : définition d’un seuil minimal de couverture des conventions collectives sur 80% des salaires, obligation pour les Etats où ce niveau n’est pas atteint de fournir des plans d’action et des rapports annuels sur leur mécanisme de fixation des salaires. Le projet législatif interdit explicitement de « saper la négociation collective sur les salaires » et assure que chaque travailleur doit être en mesure de s’affilier à un syndicat. En France, ces mesures sont déjà inscrites dans le Préambule de la Constitution du 27 octobre 1946.

« Il faut éviter que des personnes qui s’investissent pleinement dans leur travail vivent dans la pauvreté », déclarait lundi le ministre du travail slovène, Janez Cigler Kralj, dont le pays assume la présidente tournante de l’Union.

A terme, cet accord devrait concerner 25 millions de travailleurs selon l’Institut Syndical Européen (ETUI). D’ici deux ans, il devrait aussi améliorer les salaires les plus faibles du continent et aider à combattre le dumping social comme le phénomène des « travailleurs pauvres. »  Selon Nicolas Schmit, commissaire européen à l’emploi, aux affaires sociales et à l’insertion, il s’agit de démontrer que « l’Europe ne peut pas être le continent où des gens ne peuvent vivre de leur salaire »  Cette étape ouvre la voie à des négociations entre le Parlement et les États membres, qui pourraient aboutir à l’adoption de la directive dès le printemps 2022.

A ce jour, 21 pays membres de l’UE ont instauré un salaire minimum légal et six autres (l’Italie, l’Autriche, Chypre, le Danemark, la Suède et la Finlande) protègent leur « smic » par des conventions collectives. Du côté des Etats réfractaires, comme la Hongrie, une peur prédomine : la perte de compétitivité.

Par Charlotte Meyer

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Pour aller plus loin :

  • Lucas Chancel, Thomas Piketty, Emmanuel Saez, Gabriel Zucman, Rapport sur les inégalités mondiales, Worl Inequality Lab, 2021, à consulter ici

Travaux universitaires

  • DEQUIDT E. et CLEMENT-ZIZA, (2007), « Le travail n’exclut pas la pauvreté », Profils, n° 18, INSEE Nord Pas-de-Calais.
  • L’Horty Yannick, « Pourquoi le travail ne protège plus de la pauvreté », Regards croisés sur l’économie, 2008/2 (n° 4), p. 107-114.
  • Kim M. (1998), « The Working Poor : Lousy Jobs or Lazy Workers ? », Journal of Economic Issues, vol. 32.
  • Ponthieux S. et Raynaud E. (2008), « Les travailleurs pauvres », Cahiers de l’Observatoire, n° 2, ONPES.

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