Jeanne (3/4)

Chaque vendredi, une nouvelle ou un bout d’histoire…

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Je suis sortie de chez Jeanne dans un état de quasi-torpeur, assommée par l’effort de résistance à la douleur et par le contraste entre la lumière métallique, basse et lourde du salon et l’obscurité caractéristique des jours d’hiver au dehors. J’avais été presque nue, quelques minutes auparavant, entre les mains d’une inconnue, et je marchais désormais dans le froid incisif des rues de décembre. Je m’étais retrouvée, chez Jeanne, dans un monde où deux catégories de femmes interagissent, dans une intimité presque sensuelle, sans, pourtant, jamais se rencontrer. Malgré le contact des peaux, les mains des une touchant la chaire des autres, parfois aussi près du sexe que dans les instants les plus érotiques de leurs vies respectives, il semblait exister une barrière indécelable et pourtant considérable entre celles qui exécutent et celles qui ordonnent. L’électricité flottant dans l’atmosphère du salon venait peut-être, d’ailleurs, de cette proximité invraisemblable, de cette rencontre interdite, de l’excitation que suscite, d’un côté ou de l’autre, le touché du corps étranger, du corps défendu par des règles sociales que l’on ne prononce jamais. 

Je suis retournée au salon de Jeanne trois semaines plus tard. J’ai attendu qu’elle vienne me chercher, et qu’elle m’invite, à nouveau, à la suivre dans le renfoncement du fond du local, vers les escaliers qui mènent au sous-sol. Elle a répété son rituel, précis et rigoureux, fait chauffer la cire, et m’invite dans un geste à m’allonger. Je m’exécute facilement cette fois-ci, moins embarrassée et moins effacée que la dernière fois : je sais quelle douleur, bientôt, va irradier mes jambes. 

Elle aussi se souvient de moi. Elle a vu dépasser de mon sac des livres juste empruntés, et me demande si je suis étudiante. Elle me dit que ses deux à enfants à elle, ses deux fils, voudraient eux aussi faire des études de droit, mais que pour l’instant, ils sont encore au lycée, un très bon lycée privé. Mon père était instituteur au Vietnam, dans une petite ville près d’Ho-Chi-Min, me raconte-t-elle. Je voulais aussi devenir institutrice mais j’ai dû venir ici. Jeanne raconte ces détails doucement, dans un souffle tout en continuant de manipuler la cire. Au Vietnam on part souvent pour la France, il y a déjà des gens, on a des contacts, me dit-elle, mais quand je suis arrivée, je pleurais beaucoup et pendant quelques semaines je n’ai rien fait. C’est mon oncle qui avait un salon de beauté et qui m’a ensuite fait travailler.

Pendant qu’elle me racontait quelques détails de sa ville natale, j’essayais avec peine de me figurer une Jeanne débutante, timide et effacée. Elle dégageait, dans ce petit salon de beauté, tant d’aisance et de maîtrise, tant de fluidité dans la gestion de ses clientes et de son personnel, et ce calme presque maternel, rassurant, qu’il me semblait impossible que cette femme d’une cinquantaine d’année ait un jour été en proie à tant de tristesse qu’elle en avait été incapable de travailler pendant des semaines entières. 

Et puis après quelques années – Jeanne continue – j’avais suffisamment d’économie avec mon mari qu’on a pu ouvrir ici. Ça fait maintenant trente ans, vous vous rendez-compte ! Jeanne valse dans sa petite pièce. J’habite ici maintenant, mes enfants ne parlent pas le vietnamien. Il ne reste plus que mes parents là-bas, aujourd’hui. Mon père ne pouvait pas voyager car il a un problème à la jambe et ma mère devait aussi rester pour l’aider, alors c’est moi qui suit partie de Tan An. 

Par Aimée Lazarev

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