« Notre part de nuit » de Mariana Enriquez

Chaque samedi, une chronique littéraire… Cette chronique signée Littéraflure est à retrouver dans notre numéro 5, « La Nuit nous appartient. »

On ne ressort pas totalement indemne de la lecture de ce monument de 760 pages.
Son sujet principal ? Le désir d’immortalité.

Nous sommes en Argentine, en pleine dictature. On ne compte plus les cadavres, on déplore les disparitions. Les gens errent, à la recherche d’un être aimé, tels des zombis, ne sachant plus à quel saint se vouer. Et pour cause, l’Église catholique est complice du massacre, elle qui abhorre le désordre. Si on ne peut plus s’en remettre à Dieu, autant s’adresser à des énergies plus occultes, à flirter avec celui qui n’est jamais nommé dans le roman : le diable. Il y a une raison à cela, le diable est la face inversée du tout puissant. Il en est donc suspect. Le salut doit donc venir d’une force encore plus obscure, aux pouvoirs inconnus.

La famille de Juan (et l’horrible grand-mère, Mercedes) est persuadée d’obtenir la vie éternelle (« retenir la conscience » p732) en convoquant l’Obscurité. Pour la contacter, elle a besoin d’un medium, d’un ambassadeur. Juan détient cette faculté extraordinaire, ce don d’attirer à lui les voies de l’au-delà. Sous l’emprise de la famille qui l’a adoptée, il est dans l’obligation de se soumettre à leurs rituels macabres, faits de sacrifices, d’orgies, de mutilations et de souffrances infinies. C’est au prix de ces horreurs que la vérité surgira. Juan a un fils, Gaspard. Ses forces s’amenuisent, la vie le quitte car chaque convocation de l’Obscurité l’affaiblit. L’immortalité de l’âme peut être obtenue, à condition de trouver un corps et un esprit prêts à l’accueilli. Quand Juan découvre que les familles ont choisi son fils pour le rendre immortel, il se rebelle. Il rebat les cartes.

Son immortalité ne ressemblera pas à celle qu’on lui a destinée. Elle aura le visage de son fils, certes, mais il le tiendra éloigné de la folie des familles, de ces gens assoiffés de pouvoir, pour lesquels la mort d’un être humain n’a aucune valeur. Juan, c’est dans la transmission, dans un héritage différent, qu’il ira chercher l’éternité.

On aurait tort de résumer « Notre part de nuit » à un roman fantastique. Il est beaucoup plus subtil. Un peu comme si Gabriel Garcia Marquez, Maurice Dantec et Stephen King décidaient d’écrire ensemble un roman, avec la volonté d’effrayer pour éveiller. Comme chez Stephen King, d’ailleurs, le surnaturel devient familier parce que les personnages sont proches du lecteur, incarnés, de chair et de sang, loin des super héros qui font tomber certains romans dans le ridicule.

Cette fable est le prétexte à la dénonciation d’une de dictatures les plus effroyables du XXe siècle. Le constat de Mariana Enriquez est sans appel. Les atrocités sont commises par des hommes contre des hommes. Il faut cesser d’attribuer aux forces d’un mal qui nous dépasse la responsabilité des atrocités commises. C’est trop simpliste. À posteriori, constatant les horreurs nazies, certains ont vu en Hitler un génie du mal étranger à notre humanité, l’œuvre d’un démon encore inconnu. Tout s’expliquerait, l’honneur serait sauf. Rassurant mais inexact. À la suite d’Hannah Arendt (entre autres), les historiens ont montré que, l’innommable, l’impensable, nous sont consubstantiels. Il y a, en chacun d’entre nous, une part d’abject qui peut conduire au désastre.

Le roman de Mariana Enriquez est efficace parce qu’il exploite des thèmes populaires de la littérature : l’immortalité, l’homme de la rue qui détient des pouvoirs hors du commun, le rapport père-fils, la question de la prédestination et la croyance, si répandue en Amérique du sud, qu’il est possible de dialoguer avec les morts.

J’ai été époustouflée par la manière dont l’auteure a construit ses personnages, les laissant petit à petit trouver leur place dans le cœur du lecteur. Les scènes de convocation de l’Obscurité sont impressionnantes, comme si les tableaux apocalyptiques de Jérôme Bosch s’animaient.

Passant du réel au fantastique avec aisance, Mariana Enriquez nous livre une saga haletante et décomplexée, propice aux questionnements les plus inavouables.

Par Littéraflure

Retrouvez @litteraflure sur Instagram

N.-B. : Littéraflure est indépendante. Ses chroniques dans notre revue ne sont pas rémunérées.

Mariana Enriquez Notre part de nuit, Le Seuil-Editions du sous-sol,  25 €

Cet article fait partie de la sélection gratuite de notre numéro 4, « (Ré)inventer la Démocratie ». Le numéro est disponible à ce lien.

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