Aux Etats-Unis, un Amérindien à la tête des parcs nationaux

Une fois par semaine, Combat décrypte le sujet que VOUS avez choisi. Cette fois-ci, vous avez choisi celui sur Charles Sams.

Deux nattes noires glissent sur les épaules du costard. La barbe un peu blanchie, l’œil grave, Charles « Chuck » Sams prête serment. « Je suis honoré de servir en tant que directeur du Service des parcs nationaux et je remercie le président Biden et le secrétaire Haaland de m’avoir confié le soin de l’un des plus beaux cadeaux de l’Amérique : notre système de parcs nationaux. Je suis également incroyablement fier de travailler avec les employés dévoués du National Park Service. Je n’ai aucun doute qu’ensemble, nous serons en mesure d’élargir l’accès aux activités de plein air, de protéger les terres publiques américaines et d’améliorer le système d’infrastructure de notre pays grâce à la loi bipartisane sur les infrastructures. »

Le premier autochtone pour ce service américain

Le jeudi 18 novembre 2021, sur proposition du président des Etats-Unis, le Sénat a confirmé la nomination de Charles Sams à la tête du National Park Service (NPS, Service des Pars Nationaux.)

Créée en 1916 à l’initiative du magnat des affaires et écologiste Stephen Tyng Mather, cette agence fédérale a pour mission « la conservation et la protection des paysages, des sites naturels et historiques, de la faune, de la flore afin de les transmettre intacts aux générations futures afin qu’elles puissent elles aussi les admirer comme nous l’avons fait en notre temps. » Aujourd’hui, les parcs et aires protégées du NPS couvrent une superficie totale de 34,4 millions d’hectares (344 000 km²) soit environ 28 % du territoire américain. Largement négligé sous le mandat de Donald Trump, ce service n’avait plus eu de directeur depuis 2017.

Premier autochtone à occuper ce poste, Charles Sams est loin d’être inconnu au bataillon. Porte-parole des tribus confédérées de la réserve d’Umatilla (Oregon), diplômé en études juridiques de la faculté de droit de l’Université de l’Oklahoma, il a notamment servi comme spécialiste du renseignement dans la marine des Etats-Unis, avant d’occuper, entre autres, les postes de directeur national du programme des terres tribales et indigènes au Trust for Public Land ou encore vice-président du Earth Conservation Corps. Sa carrière dans la gestion des ressources naturelles et de la conservation est longue de plus de 25 ans.

Une candidature soutenue par le ministère de l’intérieur

Deb Haaland, secrétaire à l’Intérieur des Etats-Unis, est aussi la première Amérindienne à occuper ce poste. Elle travaillera main dans la main avec le nouveau directeur du NPS.

« L’expérience diversifiée que Chuck apporte au National Park Service sera un atout incroyable alors que nous travaillons à conserver et à protéger nos parcs nationaux pour les rendre plus accessibles à tous », a-t-elle déclaré. « J’ai hâte de travailler avec lui pour accueillir des Américains de tous les coins de notre pays dans notre système de parcs nationaux. Le plein air est pour tout le monde, et nous avons l’obligation de les protéger pour les générations à venir. »

De son côté, le sénateur de l’Oregon, Ron Wyden, qui avait demandé au Sénat d’adopter la nomination par consentement unanime, a décrit Sams comme un « modèle dans la gestion des terres et des eaux américaines, de la faune et de l’histoire ».

Un geste politique symbolique

Le sujet des parcs nationaux, qui se sont souvent fait au détriment des droits autochtones sur leurs terres, est encore sensible aux Etats-Unis. L’écrivain David Treuer, auteur de Notre cœur bat à Wounded Knee, expliquait il y a un an sur PBS : « Les Amérindiens ont été dépossédés et nous avons perdu le contrôle de plus de 360 000 mètres carrés »

Aujourd’hui encore, les luttes pour « la Terre Mère » organisées par les nations autochtones et amérindiennes sont importantes. Ces dix dernières années, elles ont bloqué ou retardé des projets représentant en tout au moins un quart des émissions annuelles de gaz à effet de serre du Canada et des Etats-Unis, estimée en 2019 à 6,56 milliards de tonnes métriques d’équivalent dioxyde de carbone.

Récemment, des organisations, comme le Congrès national des Indiens d’Amérique avaient fait pression sur le service du parc pour améliorer la consultation tribale, améliorer l’accès aux sites historiques et culturels importants ou mieux les protéger et inclure l’histoire et la culture autochtones dans le cadre de chaque l’expérience du parc.

The National Bison Range (DR)

#Landback : Vers un mouvement de rétrocession des terres

Que ce soit aux Etats-Unis ou au Canada, mais encore en Australie, nous assistons depuis quelques années à un mouvement de rétrocession des terres au Amérindiens et aborigènes. Cette lutte se fait aussi bien dans le droit de ces populations que dans celui de l’environnement. The Nature Conservancy, par exemple, l’une des plus grandes organisations de conservation au monde, a institutionnalisé le transfert de terres écologiquement importantes avec son programme pour les peuples autochtones et les communautés locales aux États-Unis et dans le monde. En 2020, les 7 300 hectares de terres qui avaient été arrachés aux tribus confédérées Salish et Kootenai en 1908 dans le but de créer le National Bison Range (Montana) ont ainsi été rétrocédés aux tribus. Désormais, ce sont donc les tribus qui s’occupent des bisons, un animal avec lequel ils vivaient depuis des siècles. Un autre exemple : dans le Maine, les cinq tribus de la confédération Wabanaki viennent de reprendre possession d’une île de 60 hectares avec l’aide de fiducies foncières.  

Dans certains cas, les tribus se voient même racheter certaines terres. C’est le cas des Yurok, la plus grande tribu de Californie, qui ont acheté plus de 80 000 acres et possède 44 miles de terres le long de la rivière Klamath. Ils ont reconstitué leurs terres aborigènes, dans le but de protéger l’habitat de leur principale source de nourriture, le saumon, et d’assurer l’accès aux terrains cérémoniels et autres lieux culturels.

Rendre les terres aux autochtones s’inscrit non seulement dans un geste de justice –rendre à ces peuples des terres enlevées de force- mais aussi dans un geste écologique. Premiers gestionnaires des terres et des rivières, les Amérindiens possèdent un savoir et des pratiques ancestrales plus aptes à protéger la biodiversité et à gérer les milieux naturels. Dans le cas du National Bison Range, l’Amérindien Tom Mcdonald, responsable de la gestion des ressources halieutiques et fauniques des tribus a ainsi déclaré : « Nous stressons moins les bisons et les traitons avec plus de respect. » Leurs méthodes comprennent par exemple l’utilisation traditionnelle du feu pour gérer les bisons et le paysage.

En Australie et au Canada, même combat pour les terres des autochtones

En Australie, en septembre dernier, la plus vieille forêt du monde a été rendue aux aborigènes.

Vieille de plus de 180 millions d’années, la forêt tropicale de Daintree appartenait en effet aux aborigènes Kuku Yalanji de l’Est. Elle abrite plus de 3 000 espèces végétales, 107 mammifères, 368 espèces d’oiseaux et 113 espèces de reptiles, parmi lesquelles beaucoup sont des espèces rares et anciennes. À ce jour, le gouvernement australien déclare avoir restitué 3,8 millions d’hectares de terres aux indigènes depuis 1995

Au Canada, le gouvernement fédéral s’est associé à la Qikiqtani Inuit Association pour cogérer l’aire marine nationale de conservation de Tallurutiup Imanga et la zone de protection marine de Tuvaijuittuq dans le territoire du Nunavut. Dans le Tuvaijuittuq  subsiste la glace la plus épaisse et la plus dure de l’Arctique. Cet endroit pourrait ainsi devenir le dernier refuge des ours polaires, des phoques, ou encore des bélugas.

En 2019, une étude publiée par Environmental Science and Policy démontrait que les terres gérées par les autochtones ont une biodiversité égale ou supérieure à celle des aires protégées.

Lors de son audience, Charles Sams a déclaré que la consultation autochtone et tribale serait une grande priorité pour lui dans son rôle de directeur : « Je pense qu’il est important de pouvoir travailler avec les autochtones sur les connaissances écologiques traditionnelles et d’aider à gérer ces espaces afin que nous les conservions sur la base de plus de 10 000 ans de gestion de ces espaces pour garantir qu’ils seront là pour l’avenir générations pour en profiter. »

La nomination de Deb Haaland à la tête du ministère de l’Intérieur, et de Charles Sams au NPS, peut accélérer le mouvement vers la cogestion des terres publiques avec les tribus, voire leur transfert pur et simple. D’autant plus que Joe Biden s’est engagé à écouter et à travailler avec les tribus autochtones de l’Ouest.

Par Charlotte Meyer

Pour aller plus loin :

  • Livre : David Treuer, Notre coeur bat à Wounded Knee, Albin Michel, 2021, 576 p.
  • Article : « Colombie : racheter la terre… pour la rendre aux Indiens », Libération, 2004
  • Site : LandBack, pour le retour des terres aux autochtones  

Image à la Une : Northwest Power and Conservation Council

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