Citation de la semaine

« La nuit, le mensonge à soi-même n’est pas possible. »

– Claire Marin

« Il faut passer par la nuit : se dépouiller de tout attribut extérieur et supporter l’angoisse d’une identité vide. La nuit, moment de rupture, est le temps de la lucidité, mise en suspens des contraintes, des normes et des regards qui jugent. Elle offre cet espace où la représentation est acérée, les sens exacerbés. La nuit, le mensonge à soi-même n’est pas possible[1]. Violence d’une vérité, d’une évidence que la nuit libère, déchirant le voile des habitudes. Il s’agit de savoir enfin qui l’on est : ‘’Te connaître. Susciter en toi une mutation. Et par cela même, repousser les limites, trancher tes entraves, te désapproprier de toi-même tout en te construisant un visage. Créer ainsi les conditions d’une vie plus vaste, plus haute, plus libre[2].’’ »

Marin, C. (2020 [2019]). Rupture(s). LGF, 71-72.

L’« activité obscure » dans la philosophie de Félix Ravaisson (2003) : c’est le nom de la thèse de philosophie de Claire Marin, née en 1974, dans laquelle elle dresse le tableau d’une interrogation ontologique (c’est-à-dire la science de l’être). Mais dans son livre sur les bouleversements et les séparations, Rupture(s), la doctoresse évoque autre chose.

De la peur à la fascination

Elle nous parle ici d’un fait naturel qui n’a eu de cesse de fasciner l’Humanité, ou de la terroriser. En fait, cette dernière l’a progressivement investie, lui a donné un sens, attribué une signification : la société s’est infiltrée dans l’obscure pénombre de la nuit, parfois teintée d’un clair de lune changeant. Et comment ! La nuit, jadis, on se réfugiait dans des grottes pour se protéger. On s’en est toujours saisi, aussi, pour embrasser le repos du sommeil. Et là, venaient les rêves – éléments si chers aux artistes et aux psychanalystes. Puis, nous nous sommes mis un beau jour à ne plus dormir : insomnie ou fête. Et que nous nagions dans nos songes, que nous ne parvenions pas à tomber dans les bras de Morphée ou que nous vibrions, se déhanchant, au rythme d’une musique – parfois enivré·e –, eh bien !,  difficile de ne pas se regarder dans une glace ; ou de ne pas se dévoiler.

La nuit, nos rêves nous parlent. Au réveil, lorsque l’on s’en souvient, ils nous interrogent et, quelques fois, nous heurtent. Un amour déchirant qui revient sans cesse. Une peur qui vous ronge. Une image qui en apparence n’a aucune cohérence, ne tient pas debout, bref, n’a pas de sens – c’est ce que vous croyez… Un rêve au sens commun du terme : un événement positif que vous désirez ardemment, lequel vous couvrirait de bonheur. Tout ça pose question. La lucidité a des chances de vous effleurer.

Eloge de l’insomnie

L’insomnie est susceptible de vous donner rendez-vous avec les compagnons de route que vous redoutez sans doute : vos quatre vérités. « Cette situation ne me sied pas. » « Je ne veux plus de lui. » « Ce patron, je le vomis ! » « Vont-ils me virer ? » « De quoi demain sera-t-il fait ? » Le miroir vous est ainsi tendu. Alors la lucidité vous prend la main.

La fête, ce moment de rencontre avec l’Autre, et – surtout – avec vous-même. La fête, c’est tout à la fois l’accomplissement, la transgression et les travers de l’Humanité. Moment d’angoisse au cours de laquelle certaines substances peuvent retirer les masques ou au contraire nous en habiller. Moment, malheureusement, de violences. Moment de gaieté. Moment d’épanouissement, par exemple pour des minorités sexuelles. Moment miroir : l’Autre tout autant que nous faisons la fête, sommes pétris de doute, de désirs ; personne ne danse de manière identique mais tout le monde vient faire la même chose : se libérer. Et pour se libérer, il faut convenir de notre enchaînement ; en un mot, être lucide. Ou, finalement, moment de rupture(s).

Les ruptures, au singulier mais aussi au pluriel. C’est ce qu’évoque l’ancienne élève de l’(ex-) Ecole normale supérieure de Fontenay-Saint-Cloud dans cet ouvrage paru l’année précédant la crise sanitaire. Tout y passe ; tout trépasse ? Les amis, les amours, la famille, soi-même, la mort, les enfants, le pays – notamment. Un ouvrage salutaire.

Marius Matty en collaboration avec Camille Buonanno


[1] « A ton insu, tu t’es trouvé embarqué et il t’a fallu consentir. Une nuit, lors de ces insomnies où il t’est accordé des instants d’hyperlucidité, le voile s’est déchiré… » dans Juliet, C. (2005). Lambeaux. Gallimard, 139-140.

[2] Ibid, 142.

Rupture(s) par Marin
Rupture(s), de Claire Marin, Editions de l’Observatoire, 2019, 160p, 16 euros

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