Portugal : victoire d’un socialisme-traître au service de la croissance

Une fois par semaine, Combat décrypte le sujet que VOUS avez choisi. Cette fois-ci, vous avez choisi celui sur la victoire socialiste au Portugal.

Le Parti socialiste portugais vient de remporter la majorité absolue au parlement. Pourtant, son bilan ne rompt pas tant que cela avec celui du centre-droit au pouvoir avant lui, et les avancées sociales mises à son crédit sont plutôt le fruit d’une longue lutte à bras-le-corps de ses anciens coalisés de la gauche radicale, défaits aux élections de janvier. Décryptage

Ce 30 janvier, le Premier ministre sortant Antonio Costa a remporté les élections législatives partielles du Portugal. Le Partido Socialista envoie donc 117 députés à l’Assembleia da República, le parlement monocaméral du pays, et remporte de peu la majorité absolue des sièges. Ce résultat semble confirmer le soutien des Portugais à Antonio Costa dans un contexte de forte reprise économique après la pandémie de Covid-19 et loin, semble-t-il, de la longue crise commencée en 2008 et de la politique d’austérité mise en place par le centre-droit au pouvoir de 2011 à 2015. Les Portugais sanctionnent en effet certains progrès pressants dans le pays : augmentation du salaire minimum, revalorisation des retraites, élargissement des minima sociaux, baisse du chômage et du déficit de l’État, etc.

Le Parti socialiste a pourtant fait campagne avec un programme plus à droite que jamais et les quelques progrès sociaux concédés à ses alliés radicaux ne peuvent cacher que, du top 30 de l’Indice de développement humain (IDH) en 2000, le pays est passé en 2015 à la 41e place, loin derrière la Grèce (29e). Et le malentendu est plus profond qu’il n’y paraît : si le pays paraît en bonne santé économique, le Parti socialiste, comme dans les années 2000, ne semble pas vraiment pressé de résoudre une situation sociale très dégradée.

De crise en crise, une action traître des socialistes qui ne date pas d’hier

Le Portugal d’aujourd’hui revient de plus loin qu’on ne le pense parfois. À la fin du XIXe siècle et dans les années 2000, le pays a vécu une immense crise du logement. Sous les effets de l’industrialisation chaotique voulue par la dictature de Salazar et de l’exode rural qu’elle a provoqué, de l’arrivée massive des six cent mille réfugiés des anciennes colonies et des immigrés emballés par de véritables mafias du recrutement au profit du secteur du BTP (Bâtiment Travaux Publics), les bidonvilles accueillent dans tout le pays plusieurs centaines de milliers d’habitants. Pourtant, le Portugal affiche une croissance annuelle supérieure à 3%, un taux de chômage inférieur à 5% et un classement dans le top 30 de l’IDH.

Si les socialistes ont répondu à la crise avec un programme national de relogement (PER), ils n’ont pas résolu le fond du problème. Ils y ont même trouvé, au nom de la croissance économique, un intérêt, explique Maria José Maranhão, sociologue au Centre d’études territoriales de Lisbonne : « Sur un marché légal de l’habitat très spéculatif, car les terrains à bâtir sont rares, et avec une politique de logements sociaux défaillante, les constructions de baraques apportent une réponse “spontanée” au besoin de logement des ouvriers. Ceux-ci n’ayant pas à supporter de loyers, les pressions à la hausse sur les salaires sont réduites. Ce qui garantit une main-d’œuvre toujours compétitive » (1). En même temps, fidèle à cette logique libérale, le Parti socialiste soutient une véritable « flexibilisation » du marché du travail.

La Dictature nationale (en portugais Ditadura Nacional) est le nom donné au régime portugais issu des élections au suffrage universel du président de la République Óscar Carmona en 1928. Il va durer jusqu’en 1933. Ici, Gomes da Costa et ses troupes défilent victorieusement à Lisbonne (6 juin 1926). Photo : DP

Après 2008, la droite creuse les sillons austères des socialistes

En 2002, la droite prend le pouvoir mais l’alternance y ramène de nouveau le Parti socialiste en 2005. Il affronte ainsi la crise financière de 2008, à laquelle le Portugal résiste un peu mieux que le reste de la zone euro. Pourtant, dès 2010, les socialistes appliquent des mesures d’austérité qui se confrontent à une série de grèves générales, phénomène très rare dans un pays peu contestataire pour les enjeux sociaux. Un austère budget d’État est voté en 2011 avec le soutien des libéraux du centre-droit. Les salaires des fonctionnaires, les allocations familiales et de chômage, les prestations sociales y compris de l’ordre de la santé, sont réduits ; les retraites sont gelées ; la TVA est augmentée. Mais le Portugal est soumis, après la Grèce et l’Irlande, à un plan de « sauvetage » orchestré par la Commission Européenne, la BCE et le FMI.

Sanctionné, le gouvernement perd les élections au profit d’une coalition de droite et de centre-droit qui aggrave de lui-même les mesures imposées par le plan de « sauvetage ». En pleine (nouvelle) crise du logement, le gouvernement légifère pour faciliter l’augmentation des loyers et l’expulsion des locataires. En 2012, la croissance est chiffrée quatre points sous zéro. En 2013, la droite continue la casse : augmentation de trente-cinq à quarante heures du temps de travail hebdomadaire, augmentation de l’âge du départ à la retraite, division par deux de la majoration des heures supplémentaires, baisse du montant et de la durée des indemnités chômage, etc. Le salaire moyen passe de 1000 à 900 euros. En quelques années, 10% de la jeunesse et de la population active quitte le pays.

Sous la coalition des gauches, la double-face du « miracle portugais »

Après les élections de 2015, le Parti socialiste, vainqueur sans majorité, parvient à la surprise générale à gouverner seul mais avec le soutien parlementaire des principales forces de gauche : le Parti communiste, le Bloc de gauche (radicaux) et les Verts. Le régime semi-présidentiel du Portugal a permis cette alliance d’un nouveau genre où le dialogue et les débats entre le gouvernement et le parlement ont été nécessaires et quotidiens. L’influence des gauches et les négociations ont alors rapproché la position du Parti socialiste de celle des radicaux. Plusieurs mesures sociales, comme le relèvement des salaires et des retraites, ont été accélérées ou augmentées. Deux ans après, en 2017, le pays affiche une forme économique insolente : la croissance retrouve près de 3% et le taux de chômage est retombé à près de 9%, inférieur à celui de la France et de la moyenne de la zone euro.

Mais le gouvernement des socialistes, même influencé par ses coalisés, cache une face plus sombre. L’essor formidable du tourisme provoque une crise du logement sans précédent à Lisbonne où même les classes moyennes, sous la pression d’Airbnb, ne parviennent plus à se loger. Si, en 2019, le chômage chute encore et tombe à près de 6%, c’est au prix de salaires de misère et de contrats précaires. L’État continue les économies de bout de chandelle et évalue à plus de cent mille le nombre d’emplois précaires à son propre service. Il ne corrige pas la casse du code du travail orchestrée par les socialistes des gouvernements précédents et poursuivie par la droite. En 2019, Le Monde Diplomatique analyse l’action politique du Parti socialiste et titre : « Un gouvernement de gauche… mais pas trop » (2).

Derrière une bonne santé économique, un peuple en piteux état

En effet, 2019 voit la naissance de nouveaux mouvements sociaux qui réclament notamment une plus forte hausse du salaire minimum, lequel plafonne à 600 euros (il était à 485 euros en 2014), et une véritable politique de logement contre les ravages du tourisme. Ce n’est pas tout : les services publics comme les universités et le système de santé n’ont plus d’argent ; le manque de moyens des sapeurs-pompiers et des services forestiers (comme l’ONF français) aggravent les incendies immenses et meurtriers de l’été 2017 ; le réseau ferré du pays est une véritable catastrophe ; la part de logements sociaux dans le parc immobilier est ridicule (2%) ; le gouvernement a menacé de démissionner pour ne pas accepter le dégel des pensions de retraite des enseignants de la fonction publique.

En 2019, le pays affiche un déficit public au plus bas depuis la Révolution des Œillets et une croissance du PIB au plus haut depuis près de vingt ans (prévisions à 5-6% pour 2022), mais c’est au prix d’une continuité de logiques néolibérales qui brisent le pouvoir d’achat du peuple portugais et son bien-être au travail, c’est au prix de précaires de plus en plus nombreux aux droits sociaux presque inexistants, au profit des plus riches, des expatriés de retour, des investisseurs étrangers, des grandes et moyennes entreprises et du secteur de la finance. Novo Banco, déjà sauvée en 2014 pour 4 milliards d’euros, est aidée en 2019 par les socialistes à hauteur de 2 milliards d’euros après qu’elle s’est risquée dans des spéculations dangereuses. Pendant ce temps, plus d’un cinquième de la population active du pays est rémunérée au salaire minimum.

oeillets de la révolution portugaise
La révolution des Œillets (Revolução dos Cravos en portugais) est le nom donné aux événements d’avril 1974 qui ont entraîné la chute de la dictature salazariste. Photo : DR

Précarité du travail : l’exemple révoltant des recibos verdes

Instauré par le gouvernement socialiste en 1978, en réaction aux conventions collectives très protectrices obtenues par les syndicats après la Révolution des Œillets, le régime de travail dit des « reçus verts » était d’abord destiné aux professions indépendantes et libérales. Ces fameux reçus verts permettent encore aujourd’hui de payer directement le professionnel sans que son employeur ne s’acquitte de cotisations patronales ou de charges sociales. Encore aujourd’hui, alors que leur rémunération peine à atteindre les 500 euros mensuels, des dizaines de milliers de personnes travaillant sous ce régime se privent de cotiser pour un montant astronomique (159 euros mensuels) à la sécurité sociale et à la caisse de retraite, se retrouvant privés des droits sociaux fondamentaux.

Pire encore, ils ne peuvent toucher d’indemnités pour un arrêt-maladie qu’après un mois de carence ; ils n’ont pas de congés payés ; ils n’ont pas droit aux indemnités de chômage ; ils peuvent, de fait, être « licenciés » à tout moment par leur employeur régulier. Enfin, cette horreur néolibérale prend encore une autre dimension quand on sait que ces reçus verts sont utilisés par un grand nombre d’entreprises fraudeuses pour rémunérer leurs employés dans une logique de flexibilisation maximale. L’État portugais lui-même a eu recours à cette fraude massive ! et encore aujourd’hui, ces travailleurs victimes des reçus verts illégaux ne sont pas assez repérés et protégés par les services de l’État, suscitant un scandale permanent que le gouvernement, pour des raisons de compétitivité économique, ne cherche pas à détruire.

Finalement, quelle est cette gauche au pouvoir en 2022 ?

Les élections de janvier ont ainsi été remportées par un Parti socialiste dont le programme, plus à droite que jamais, n’entre pas tellement en contradiction avec son bilan des dernières décennies. Faute d’accords minimaux sur les mesures promises pendant la campagne, et certes refroidis par l’exemple du bilan du Parti socialiste français sous la présidence de François Hollande et de son échec cuisant en 2017, ses anciens coalisés de gauche écologiste, radicale et communiste ne l’ont pas soutenu. Le Bloc de gauche n’a même pas pu faire renoncer aux socialistes leurs promesses de libéraliser encore davantage les licenciements, de réduire les charges patronales ou de geler les pensions de retraite. Au moins projettent-ils d’augmenter progressivement le salaire minimum et les retraites – insuffisamment selon les gauches…

Le Premier ministre sortant Antonio Costa a pourtant mené son parti vers la majorité parlementaire absolue. Certains commentateurs affirment que les citoyens portugais ont fait payer aux autres partis la rupture de la coalition parlementaire qu’ils formaient depuis 2015 avec les socialistes et qui a provoqué la dissolution de l’Assemblée et l’organisation des élections qui viennent de s’achever. D’autres rappellent que Marcelo Rebelo de Sousa, le très populaire président du Portugal, élu en 2016 et réélu en 2021, est un homme du centre-droit. Le pays pencherait ainsi plus vers le centre libéral, entre Parti socialiste et Parti social-démocrate, que vers les gauches radicales auxquelles il doit pourtant le plus fort du progrès social depuis 2015. Le gouvernement se dirige donc maintenant, très clairement, vers un dialogue, certes pas rompu avec ses anciens alliés, mais autant dirigé vers sa droite et le parti du président.

« Sucer le sang frais du troupeau »

Sous la victoire de socialistes portugais forts d’un bilan à moitié volé et d’une bonne santé économique de façade répondant, de toute manière, à des outils d’analyse libéraux (3), les élections de janvier ont marqué la déroute de la gauche radicale et des écologistes (4) et préparent un avenir un peu plus sombre pour les droits des citoyens et des travailleurs, en même temps que l’ensemble de la droite s’est, là aussi, décalée vers son extrême. Le triomphe aux dernières élections portugaises de trois partis politiques – socialistes, libéraux-démocrates et extrême-droite – de ligne néolibérale, fossoyeuse des services publics et des droits sociaux, au service finalement des profiteurs capitalistes et fiscaux, fournit un exemple à brandir pour ne pas se tromper, en France, en avril prochain.

Il s’agit, comme n’ont pu le faire assez les Portugais, de remarquer ceux qui se battent vraiment pour une vie meilleure, un travail respecté, un équilibre sain dans la société, contre ceux qui, faux socialistes, centristes de façade, extrémistes du libéralisme ou extrémistes de la haine, s’agenouillent au service des puissances de l’argent et du capital sans vergogne. Allons donc écouter, pour finir, la chanson ô combien célèbre de Zeca Afonso, « Os Vampiros », qui le 25 avril 1974 a donné le signal de la Révolution des Œillets, et depuis a rythmé les luttes et les contestations portugaises.

Par Konogan Lejean

No céu cinzento, sob o astro mudo

Batendo as asas pela noite calada

Vêm em bandos com pés de veludo

Chupar o sangue fresco da manada

Dans le ciel gris, sous l’astre muet

Battant des ailes dans la nuit silencieuse

Ils viennent en bande à pas de velours

Sucer le sang frais du troupeau

Se alguém se engana com seu ar sisudo

E lhes franqueia as portas à chegada

Eles comem tudo, eles comem tudo

Eles comem tudo e não deixam nada

Si l’on est trompé par leur air sérieux

Et que l’on ouvre la porte à leur arrivée

Ils mangent tout, ils mangent tout

Ils mangent tout et ne laissent rien

(1) Emmanuel Vaillant, « Le Portugal éradique ses bidonvilles », Le Monde Diplomatique, juillet 2000 [en ligne].

(2) Mickaël Correia, « La face cachée du miracle portugais. Un gouvernement de gauche… mais pas trop », Le Monde Diplomatique, septembre 2019 [en ligne].

(3) Lire, à propos du PIB : Olivier Zajec, « Le PIB, une mesure qui ne dit pas tout », in L’Atlas Mondes émergents, Le Monde Diplomatique, 2012 [en ligne].

(4) Les radicaux ont perdu près de quatre députés sur cinq ; les communistes ont perdu la moitié d’entre eux. Résultats électoraux pour la XVe législature de l’Assemblée de la République : Parti socialiste : 41,68% – 117 députés ; Parti social-démocrate : 27,80% – 71 députés ; Chega (extrême-droite populiste) : 7,15% – 12 députés ; Initiative libérale (droite) : 4,98% – 8 députés ; Bloc de gauche : 4,46% – 5 députés ; Coalition démocratique unitaire (Les Verts et le Parti communiste) : 4,39% – 6 députés ; Personnes-Animaux-Nature (centre-gauche) : 1,53% – 1 député ; Libre (écologistes radicaux) : 1,28% – 1 député ; Madère d’abord (Parti social-démocrate et droite conservatrice) : 0,94% – 3 députés ; Alliance démocratique (Parti social-démocrate, centre-droit et droite monarchiste) : 0,53% – 2 députés ; abstention : 42,04%.

Portugal, against austerity. We can do it ! Photo : Jeanne Menjoulet

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