Le GIEC appelle à la justice sociale et climatique

Le Groupe d’Experts Intergouvernemental sur l’évolution du Climat a sorti ce lundi son dernier rapport. Après son volet publié en août dernier, celui de cette semaine alerte sur l’importance de nous adapter dans le monde à venir. Surtout, il insiste sur la nécessité d’inclure la justice sociale dans notre modèle d’adaptation.

« Les preuves scientifiques cumulées sont sans équivoque : le changement climatique est une menace pour le bien-être humain et la santé planétaire. Tout retard supplémentaire dans l’action mondiale concertée et anticipée en matière d’adaptation et d’atténuation des effets du changement climatique manquera une brève occasion, qui se referme rapidement, de garantir un avenir vivable et durable pour tous. »

Ainsi se conclut le dernier rapport du GIEC, publié ce lundi midi. Si l’actualité internationale fera sans doute passer l’information en-dehors des radars, elle n’empêchera pas ce rapport d’être inquiétant. Ces derniers mois, les écrans du monde entier ont vu défiler des images à faire froid dans le dos, de la sécheresse hivernale en Espagne et au Portugal aux incendies canadiens en passant par les Maldives prises par les eaux, début février. Ce que nous dit le sixième rapport du GIEC, c’est que ces images vont nécessairement se multiplier dans les années à venir, et plus uniquement sur l’écran de nos télévisions. Quel que soit le rythme de réduction des gaz à effet de serre, les conséquences du réchauffement climatique vont s’accélérer et seront irréversibles. Tout autour du globe, les sociétés seront de plus en plus touchées. Les effets du changement climatique toucheront de plus en plus nos écosystèmes, la santé humaine, notre alimentation, mais aussi nos économies et nos infrastructures.

Le 9 août dernier, le rapport du GIEC portait sur les aspects scientifiques du changement climatique. Il mettait alors l’accent sur l’intensification et l’accélération de ce dernier, répétant l’urgence de réduire nos émissions de gaz à effet de serre. Cette fois-ci, le GIEC sort un rapport inédit car systémique : il appelle à la justice climatique sans discrimination, et nécessitant les savoirs de tous sans exception.  

Le GIEC, kezako

Le GIEC (Groupe d’Experts Intergouvernemental sur l’évolution du Climat) a été créé en 1988 à la suite d’une initiative politique de nature internationale. Il dépend de l’Organisation météorologique mondiale et du Programme des Nations unies pour l’environnement. Il est ouvert à tous les pays membres de l’Organisation des Nations unies (ONU).

Il a pour mission « d’évaluer, sans parti pris et de façon méthodique, claire et objective, les informations d’ordre scientifique, technique et socio-économique qui nous sont nécessaires pour mieux comprendre les risques liés au réchauffement climatique d’origine humaine, cerner plus précisément les conséquences possibles de ce changement et envisager d’éventuelles stratégies d’adaptation et d’atténuation. »

Depuis 2015, le GIEC est présidé par l’économiste coréen Hoesung Lee.

Il se compose de trois groupes de travail. Le groupe 1 étudie les aspects scientifiques du changement climatique, le groupe 2 les conséquences, la vulnérabilité et l’adaptation au changement climatique, et le groupe 3 l’atténuation.

L’article qui suit propose un résumé de ce rapport, synthèse d’environ 34 000 papiers scientifiques par 269 autrices et auteurs, que vous pouvez retrouver ici en trois versions :

  • le résumé à l’intention des décideurs (36 pages) ;
  • le résumé technique (96 pages) ;
  • le rapport complet (4000 pages).
Bert Bolin, météorologiste suédois, à l’origine de la mise en place du GIEC. DR

Les effets du changement climatique sont irréversibles et touchent toute la planète

« L’augmentation des extrêmes météorologiques et climatiques a entraîné des impacts irréversibles, alors que des systèmes naturels et humains sont poussés au-delà de leur capacité d’adaptation. »

Le premier point sur lequel revient le GIEC, c’est que le changement climatique induit par l’homme affecte toutes les régions, personnes et systèmes du monde de manière disproportionnée. À l’heure qu’il est, les bouleversements météorologiques et climatiques dont nous avons été témoins ces dernières années ont eu des conséquences irréversibles sur nos systèmes naturels.

Le rapport déplore notamment l’importante perte des espèces dans les écosystèmes terrestres, aquatiques, côtiers et marins.

Nous sommes tous interdépendants

Ce qui touche les écosystèmes (déforestation, pollution, usage non durable des terres et des ressources naturelles, perte de la biodiversité…) ont des effets importants sur les sociétés et les êtres humains.

Actuellement, moins de 15% des terres, 21% des écosystèmes d’eau douce et 8% des océans sont protégés à l’échelle du globe. Un comble pour les auteurs qui rappellent que, pour favoriser la sauvegarde du Vivant, au moins 30 à 50% des terres et des mers devraient faire l’objet d’une protection « efficace et équitable. »

Sur le court terme, des dégâts peuvent être limités si nous limitons le réchauffement à 1.5°C

… mais soyons honnêtes, la réalité est loin d’être aussi simple. Comme l’avait déjà indiqué le GIEC l’été dernier, les dommages sur la planète liés au réchauffement climatique iront crescendo à mesure que sa température moyenne s’élèvera. Maintenir la hausse de cette température à 1.5°C pourrait limiter ces dommages sur les écosystèmes (et donc sur les humains) mais limiter ne signifie pas éviter ! D’autant plus que, comme le rappelle le GIEC, cet objectif avait déjà été visé en 2016 lors de l’Accord de Paris, et menace d’être déjà dépassé en 2025 (oui, 2025, c’est dans trois ans, on ne parle plus de 2100 !) Autrement dit, dans l’état actuel des choses, il faut plutôt s’attendre à un réchauffement à 3°C, ce qui provoquerait une multiplication et une intensification des événements extrêmes (sécheresses, vagues de chaleur, inondations…) À partir de là, les effets liés au changement climatique seront de plus en plus difficiles à gérer, et s’avèreront irréversibles. On parle notamment de « risques en cascade ».

Sur le long terme, entre 2040 et 2100, le GIEC identifie 127 risques clés sur les systèmes naturels et humains.

Dans tous les cas, il est essentiel de réduire rapidement les émissions de gaz à effet de serre pour maintenir le nombre maximal d’adaptations écologiques.

Des incendies ravagent des forêts de la Colombie-Britannique, au Canada, le 1er juillet 2021. (DARRYL DYCK / THE CANADIAN PRESS / AP)

Vulnérabilité : Les effets concrets du réchauffement climatique dépendent de l’état de nos sociétés

« Il est généralement admis que la vulnérabilité diffère au sein des communautés et entre les sociétés, les régions et les pays, et qu’elle évolue également dans le temps. »

Toutes les populations ne sont pas touchées de la même manière : cela dépend aussi de la vulnérabilité des sociétés, de leur niveau de développement, et de toutes les notions comme les inégalités ou la marginalisation de certains groupes sociaux. Par exemple, le continent africain, très affecté par le changement climatique malgré son peu de contribution aux émissions de gaz à effet de serre, est aussi une partie du globe dite vulnérable : les accès aux premiers soins (éducation, santé, alimentation) sont très inégalitaires.

Aujourd’hui, 3.3 à 3.6 milliards de personnes vivent dans des contextes très vulnérables au changement climatique. Ce chiffre prend notamment en compte les populations qui voient reculer leur accès à l’eau et à la nourriture.

À noter toutefois que ces événements extrêmes vont entraîner le déplacement d’un nombre croissant de personnes dans toutes les régions du monde, entraînant de nouvelles vulnérabilités.

Cet état des choses implique pour nos sociétés de mettre en place une meilleure adaptation le plus tôt possible. Car si ce rapport montre bien une chose, c’est que le modèle sociétal et économique actuel n’apporte pas les réponses suffisantes au changement climatique. L’avenir de celui-ci et ses conséquences à venir dépendent en grande partie des mesures d’atténuation et d’adaptation à court terme. Ces nouvelles mesures devront viser un monde plus équitable, plus juste, prenant davantage en compte les communautés à la marge comme les autochtones, les minorités ethniques, mais aussi les femmes et les jeunes.

On focus ! L’importance de l’adaptation dans les années à venir

« L’adaptation, en réponse au changement climatique actuel, réduit les risques climatiques et la vulnérabilité, principalement via l’ajustement des systèmes existants. »

Qu’entend-on exactement par « adaptation » ? Pour Alexandre Magnan, chercheur à l’Institut du développement durable et des relations internationales (Iddri) et contributeur au dernier rapport du GIEC, l’adaptation « cherche à réduire les risques climatiques, aujourd’hui et demain. L’enjeu est donc d’être capable d’être résilient face à des événements extrêmes qui vous touchent (cyclones, inondations, sécheresses), mais aussi d’anticiper des changements climatiques plus graduels. »

La capacité de s’adapter, c’est donc l’aptitude pour un système à s’ajuster à des changements climatiques, afin d’en atténuer les dommages potentiels, de tirer parti des opportunités ou de faire face aux conséquences. Cela va de la modification des lieux de vie au changement des activités économiques, en passant par la restauration des écosystèmes.

De manière générale, l’importance de l’adaptation est négligée par les décideurs comme par les médias. En témoigne la finance climatique qui, aujourd’hui, s’intéresse bien plus à l’atténuation, comme la réduction des émissions de gaz à effet de serre, sans atteindre pour autant le montant promis par les pays des différentes COP depuis 2015. Or, la stratégie d’atténuation ne suffit plus aujourd’hui : les effets du changement climatique affectent déjà les pays, en particulier les pays du Sud. Alors que le Programme des nations unies pour l’environnement (PNUE) estime qu’il est nécessaire de réunir 300 milliards de dollars par an d’ici 2030, la COP26 de l’automne dernier ne promettait que 800 millions de dollars aux pays du Sud pour l’adaptation.

En bref, si le rapport note que des progrès en matière d’adaptation ont été réalisés, ceux-ci sont encore insuffisants et inégalement répartis, les décideurs priorisant l’atténuation des risques à court terme.

À cause du manque d’eau, le Portugal a dû interrompre la production hydroélectrique de cinq barrages. – CC BY-SA 3.0 / Crispi.pp / Wikimedia Commons

Concrètement, on fait quoi ?

« Dans toutes les régions, les impacts sur la santé sapent souvent les efforts de développement inclusif. Les femmes, les enfants, les personnes âgées, les populations autochtones, les ménages à faible revenu et les groupes socialement marginalisés dans les villes, régions et pays sont les plus vulnérables. »

Les propositions d’adaptation émises par le GIEC ont la singularité de ne pas se pencher uniquement sur l’avenir climatique : le rapport met en relief des solutions pour un avenir plus juste et durable, prenant en compte les populations marginalisées. Ce qui amène à un constat phare à la lecture de ce rapport : pour la première fois, un document scientifique ose aborder le colonialisme en le qualifiant de signe de non-soutenabilité.

Il s’agit donc de réponses multisectorielles qui s’attaquent aussi bien au changement climatique qu’aux inégalités sociales et aux discriminations. Du côté des gouvernants, cela signifie des décisions et des financements dans tous les secteurs. Au niveau coopératif, le rapport du GIEC insiste sur l’importance d’inclure tous les niveaux de la société aux réflexions et prises de décision, à commencer par les personnes actuellement marginalisées. Dans un monde idéal, ce panel irait de la société civile et des institutions scientifiques aux communautés locales, autochtones et ethniques, en passant par les entreprises, les médias, les femmes, les jeunes…

En fait, précise le GIEC, cette manière de collaborer pourra aussi avoir des conséquences positives sur la réduction de la pauvreté (amélioration des routes, énergie fiable, eau propre, sécurité alimentaire), la réduction des inégalités (par exemple en mettant en place une politique qui favorise pour les jeunes l’accès aux connaissances et aux compétences), une meilleure santé et un plus grand bien être de la population (bâtiments et espaces verts, eau pure…), ainsi que sur la vie sur terre… et sous l’eau.

Par exemple, le GIEC recommande de « changer les villes », ne serait-ce que parce que les deux-tiers de la population seront citadines d’ici 2050. Cela passe par une combinaison d’approches fondées sur la nature et l’ingénierie, la création d’espaces verts et bleus, le développement de l’agriculture urbaine… Des changements qui amélioreraient également la santé des citadins et permettraient une meilleure conservation des écosystèmes.

Autrement dit, notre avenir commun dépend en grande partie des choix et actions que la société toute entière sera prête à mettre en œuvre dans les décennies à venir.

Les risques de la maladaptation

La maladaptation renvoie à la prise de mesures qui ne sont pas adaptées au changement climatique. Plutôt que d’y répondre favorablement, elles peuvent renforcer les situations de vulnérabilité et de l’exposition aux risques, ce qui rendra les effets du changement climatique encore plus difficiles à gérer.

L’adaptation est aussi nécessaire en France

Contrairement à certaines idées reçues, l’importance de l’adaptation n’est plus une réalité située uniquement à l’autre bout du monde. Si l’on parle beaucoup des conséquences du changement climatique sur les pays du Sud, celles-ci se font aussi de plus en plus ressentir en France : épisodes de gel tardif au printemps, dégradation des forêts, réduction de l’enneigement en montagne, incendies, inondations… Dans les dix ans à venir, la France, et plus globalement l’Europe, connaîtront de plus en plus ces effets.  

En 2020, le Haut Conseil pour le Climat (HCC) prévoyait par exemple pour les vingt années à venir :

  • Une hausse des températures (provocant moins d’enneigement en montagne, moins de gel en hiver, et ainsi un bouleversement de l’arboriculture) ;
  • Des vagues de chaleur extrême (provocant des incendies) ;
  • Multiplication des inondations.

En 2040, l’été 2003, qui a marqué la France par la canicule sera considéré comme un été « normal ».

Pourtant, de nombreux secteurs sont encore négligés en termes d’adaptation : la modernisation des réseaux de transport, la rénovation énergétique des logements, l’aménagement de nouveaux quartiers… En France, en 1995, la loi Barnier défendait l’importance de « la sauvegarde des populations menacées par certains risques naturels majeurs. » Sa première application a été le décret d’expropriation du lotissement de l’Ile Falcon à Saint-Barthélemy-de-Séchilienne (Isère), menacé par l’écroulement de versant des Ruines de Séchilienne. Une stratégie d’adaptation a aussi été adoptée en 2006. Pourtant, celle-ci est encore largement insuffisante. En 2018, le rapport Dantec publié par le Sénat réclamait une loi-cadre sur l’adaptation. Nos mesures ne comprennent en effet pas assez de moyens humains et financiers, pas de calendrier ni de réflexions concrètes au niveau national.

En France comme ailleurs sur le globe, l’heure est donc à l’adaptation. Autrement dit, la société dans son intégralité doit dès à présent trouver des solutions transformationnelles pour limiter le réchauffement et mettre en place un système plus juste.

Par Charlotte Meyer

Pour lire le rapport dans son intégralité, c’est par ici 

Pour aller plus loin :

  • Pour comprendre les enjeux de l’adaptation en France : « La France n’anticipe pas assez les risques climatiques », par Anne-Sophie Novel, Vert, 28.02.2022 ici
  • Pour refaire un point sur le premier volet du sixième rapport du GIEC : « Les infographies du 6ème rapport du GIEC », par Bon Pote, 14.02.2022 ici
  • Pour approfondir sur le sujet de l’urgence climatique : « Urgence climatique? – Valérie Masson Delmotte et Pierre Larrouturou » par Thinkerview, ici

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