Pourquoi l’affaire alstom peut bouleverser les présidentielles

Une fois par semaine, Combat décrypte le sujet que VOUS avez choisi. Cette fois-ci, vous avez choisi celui sur l’affaire Alstom.

Entre politique, économie et enjeux sociaux, force est de constater que ce fleuron de l’industrie française, est dans la tourmente. Elle est prise depuis de nombreuses années dans un filet à trois dimensions, dont elle peine à se libérer. Une affaire qui remet notamment en cause la candidate Valérie Pécresse et notre actuel Président de la République soupçonné de « contrat de corruption ».

Une situation générale bien compliquée

Alstom, aujourd’hui une multinationale française spécialisée dans les transports, notamment ferroviaires (tramways, trains…), est fondée en 1928 en Alsace. Entre 2014 et 2018, sa partie “Énergie” est achetée par l’entreprise américaine General Electric, notamment le site de Belfort, qui était alors menacé de fermeture. En effet, l’entreprise française est dans une passe difficile. À l’époque, un bras de fer s’enclenche dans les plus hautes sphères de l’État, entre Arnaud Montebourg, Ministre de l’Économie, du Redressement Productif et du Numérique et un certain Emmanuel Macron, alors Secrétaire Général adjoint du cabinet de François Hollande, Président de la République. L’un ne souhaite pas le rachat par General Electric et préfère un investissement de l’Etat plus important dans l’entreprise ferroviaire, tandis que l’autre est partisan du rachat. Arnaud Montebourg devient frondeur dans le gouvernement, s’opposant à la politique économique générale de l’Etat, et se fait vite remercier par le nouveau Premier Ministre, Manuel Valls. C’est alors Emmanuel Macron qui prend ses marques à Bercy, prêt à mener son propre combat dans le dossier Alstom.

De son côté, Alstom rachète son concurrent canadien Bombardier Transport en janvier 2021, devenant le numéro 2 mondial du ferroviaire, derrière l’entreprise chinoise CRC. Mais malgré un carnet de commandes qui grossit, l’action d’Alstom voit sa valeur diminuer sur le marché. Le PDG du groupe Henri Poupart-Lafarge justifie cela par la reprise de la dette de trésorerie importante du secteur canadien, mais il n’en reste pas moins que les chiffres ne sont pas satisfaisants.

Concernant le rachat par General Electric, tout ne se passe pas pour le mieux. L’usine de Belfort menace toujours de fermer, malgré les mobilisations importantes des salariées et salariés. Aussi, on reproche à Emmanuel Macron, alors ministre de François Hollande, sa mauvaise gestion du dossier Alstom, pour ensuite mieux la confier à Bruno Le Maire en 2017, lorsque ce dernier prend sa place au ministère. Mais en dépit des promesses de l’État, l’usine connaît encore de nombreux problèmes.

Emmanuel Macron et Arnaud Montebourg en août 2014 -AFP

Le contrat pour l’Ukraine : une véritable aubaine

Une situation sociale qui n’est guère arrangée par le début des combats en Ukraine. En effet, Alstom voit une réelle opportunité se présenter en mai 2021 : l’Ukraine est prête à passer un contrat avec la France. Cela implique l’acquisition de 130 locomotives électriques de frets lourds pour son réseau ferroviaire, à hauteur de 880 millions d’euros. Un contrat intergouvernemental est signé au second semestre 2021 entre la France et l’Ukraine pour financer le projet. Une chance pour Alstom d’ouvrir de nouveaux postes et de relancer la puissance de cette partie de l’économie française.

Malheureusement, depuis le 22 février dernier, le contrat n’est plus aussi certain. Au-delà de son aspect financier non négligeable, ce dernier a aussi pour objectif de former des Ukrainiens à la gestion du matériel, des équipements, et ainsi créer des emplois en Ukraine. C’est donc tout un aspect social qui est balayé aujourd’hui par l’invasion russe en Ukraine, mais aussi en France. En effet, le site de Belfort devait être le premier mobilisé pour la construction de ces locomotives, et donc balayer toute menace de fermeture que connaît le site depuis 2016. Un dernier aspect finit de compliquer la situation : l’entreprise française est aussi implantée en Russie, qui n’a pas le vent en poupe.

Alstom et Valérie Pécresse : entre conflits d’intérêt et illusion

Enfin, d’un point de vue de la politique locale actuelle, Alstom n’est pas en reste. Une dernière affaire menace l’entreprise, et cette fois-ci, elle concerne la Présidente de la Région Île-de-France depuis 2015, et candidate de la droite traditionnelle à l’élection présidentielle Valérie Pécresse. Cette dernière, après une enquête de Blast, est mise devant la justice par des élu.e.s Europe Écologie Les Verts de la Région Île-de-France, mais aussi de la Ville de Paris.

La Présidente de la première région de France est en effet accusée de conflits d’intérêt par les élu.e.s d’opposition pour son rapport plus que cordial avec l’entreprise Alstom, en tant que Présidente de la région, mais aussi d’Île-de-France Mobilités (IDFM). Valérie Pécresse, Présidente de la région mais également de l’instance qui régit la vie des transports en commun pour les Francilien.ne.s, signe des contrats avec Alstom, en accord avec le conseil d’administration d’IDFM, pour la mise en marche et l’entretien des réseaux de transports ferroviaires de la région. Henri Poupart-Lafarge ne s’en cache pas : IDFM est vectrice d’un certain nombre de contrats avec son entreprise, ce qui en fait une partenaire privilégiée.

Une partenaire privilégiée, d’autant qu’entre 2011 et 2017, Valérie Pécresse et son mari Jérôme Pécresse possèdent à titre personnel des actions dans le groupe Alstom. À noter que M. Pécresse travaillait lui-même chez Alstom jusqu’en 2016. Après la fusion avec GE, il est d’ailleurs le seul cadre de haut niveau à être resté à Alstom : ancien vice-président exécutif à Alstom depuis 2011, il est devenu président-directeur général de GE Renewable Energy en 2016.

Valérie et Jérôme Pécresse en 2017. – GEOFFROY VAN DER HASSELT / AFP

Entre 2013 et 2016, Valérie Pécresse le déclare donc à la Haute Autorité pour la Transparence de la Vie Publique (HATVP), créée sous et par François Hollande. Mais en 2016, ces actions disparaissent soudain de sa déclaration d’intérêt. La candidate explique à Blast qu’elle et son mari ont revendu leurs actions : en réalité, le couple les a placées sous le coup d’une fiducie, en d’autres termes un trust, géré par une banque. Concrètement, les Pécresse ne touchent officiellement à rien, mais la banque leur reverse une forme de dividende : poudre aux yeux.

Ainsi, la candidate sera bientôt sous le coup d’une action judiciaire : des élu.e.s d’IDFM ont pris la décision d’informer la justice de ce conflit d’intérêt. Ce dernier est régi par deux textes : d’abord, l’article 40 du code de procédure pénal, qui donne obligation à tout fonctionnaire ou élu de signaler à la justice s’il a connaissance d’un conflit d’intérêt potentiel ou non. Ensuite, l’article R1241-6 du Code des transports, qui signale que “les membres du conseil d’Île-de-France Mobilités ne peuvent prendre ou conserver aucun intérêt, occuper aucune fonction dans les entreprises exploitant des réseaux de transport de personnes en Ile-de-France ou dans les entreprises traitant avec lesdites entreprises pour des contrats de la commande publique ainsi que dans les établissements publiques gestionnaires d’infrastructures de transport. Ils ne peuvent prêter leur concours à titre onéreux à ces entreprises ou établissements”.

Face à cela, il apparaît que Valérie Pécresse se trouve bel et bien dans un conflit d’intérêt avec Alstom, même si elle a tenté de contourner le problème dans la forme. Malgré sa dénonciation et sa future action en justice pour dénonciation calomnieuse, la candidate à la présidence de la République se trouve dans une situation bien particulière, qui pourrait lui mettre un peu de plomb dans l’aile pour les prochaines élections.

Emmanuel Macron également embourbé dans l’affaire Alstom

C’est une affaire qui accuse directement le Président de la République, et que les médias ne s’empressent pourtant pas de saisir. À l’instar de Valérie Pécresse, le pas-encore-déclaré candidat à la présidentielle de 2022 est porteur de lourdes responsabilités dans cette affaire.

D’abord parce que, contrairement à ses dires, Emmanuel Macron a joué un rôle important dans la vente d’Alstom.

Le 11 mars 2015, alors ministre de l’Économie, Emmanuel Macron déclare devant la commission des affaires économiques de l’Assemblée Nationale, à propos de la vente d’Alstom à GE : « le gouvernement a été mis devant le fait accompli. » Plus récemment, de passage à Belfort, le Président de la République a assuré aux salariés de l’entreprise qu’il n’aurait rien pu faire puisqu’il n’était à l’époque « qu’un simple collaborateur. »

En réalité, Emmanuel Macron a bien dû donner son accord signé pour cette vente. Il est en effet impossible pour un dirigeant d’une entreprise hautement stratégique pour le territoire national de vendre sa société sans passer par une signature du ministre de l’économie (une procédure plutôt logique puisque l’on parle alors de la possibilité de vendre à nos concurrents économiques nos industries de pointe et nos brevets en matière de turbines nucléaires.)

D’ailleurs, il était déjà sur le dossier en… 2012.

Un document de l’Agence des Participations de l’État (APE) prouve en effet qu’Emmanuel Macron, alors secrétaire général adjoint de l’Élysée, avait commandé un examen des scénarios visant à faciliter le désengagement de Bouygues dans Alstom, ainsi qu’un calcul stratégique sur la possible fusion entre Alstom et GE.

Surtout, parce que cette vente a même pu lui valoir sa victoire aux présidentielles de 2017.

Avant d’aller plus loin, rappelons que, lors de son passage à Bercy, Emmanuel Macron a vendu quatre entreprises du CAC40 en deux ans. Lucent a pas exemple été vendue au groupe finlandais Nokia et Technip à FMC Technologie, alors que, en moyenne, la France vend généralement une entreprise tous les cinq ans. Or, lors d’une fusion-acquisition, les intermédiaires touchent aussi une part d’argent, qu’il s’agisse des banquiers, huissiers, personnes en charge des contrats et des négociations… Coïncidence ou pas, les noms des principaux donateurs pour la campagne d’Emmanuel Macron en 2017 sont les mêmes que les intermédiaires qui ont perçu de l’argent lors de la vente d’Alstom à GE. On compte notamment parmi eux des membres de la banque Rothschild, l’ancien employeur d’Emmanuel Macron. Un autre exemple : Le collaborateur responsable de la signature d’Emmanuel Macron sur la vente d’Alstom était Julien de Normandie devenu par la suite président de l’association de financement de sa campagne.

Cela amène le député LR Olivier Marleix, qui a conduit la commission d’enquête sur Alstom, de considérer les actes d’Emmanuel Macron comme « un pacte de corruption » : dans sa lettre au Parquet National Financier, qu’il saisit en 2019, il interroge « le fait que l’on puisse retrouver dans la liste des donateurs ou des organisateurs de dîners de levée de fonds des personnes qui auraient été intéressées aux ventes précitées. » Sur les 12 millions d’euros récoltés par le parti LREM, la moitié était le fait de dons saturant le plafond de 7.500 euros.

Interrogée par Combat, Élise Van Beneden, présidente de l’association Anticor, dénonce « une catastrophe en termes de gestion industrielle, mais aussi d’un point de vue social et humain. Et c’est le Président de la République qui en porte la responsabilité. »

Par Mathilde Trocellier, Pierre Courtois–Boutet et Charlotte Meyer

Pour aller plus loin :

Alstom et Bombardier :

Alstom et l’Ukraine : 

Alstom et Valérie Pécresse :

Alstom et Emmanuel Macron : 

Emmanuel Macron lors de sa visite à Alstom, en mai 2015. © FREDERIK FLORIN/AFP

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