Les femmes de Barbe Bleue, une mise en scène de Lisa Guez

Dans la version de Perrault, parue en 1697, on ne sait rien des femmes que « l’ogre » a tuées. La metteuse en scène leur a donné des visages, des prénoms, des histoires. Sur scène, les comédiennes redonnent vie à ces femmes. Qui sont-elles ?

Cinq chaises vides. Une absence. Puis une présence. Une femme en robe rouge entre sur scène. Nous sommes chez elle. C’est la fête mais elle ne pense qu’à une chose : cette clef gelée que son mari lui a remise. Interdiction de l’utiliser. Interdiction d’ouvrir cette porte. Mais que peut-elle bien cacher ? C’est plus fort qu’elle. Elle doit aller vérifier. Elle entre la clef dans la serrure, lentement. Elle tourne la clef. Ça y est. La porte est ouverte. Un drap de lumière bleue enveloppe la salle. Quatre fantômes déambulent sur scène. Ils se rapprochent. Ce ne sont pas des fantômes. Ce sont des femmes. Ce sont des mortes. Elles s’assoient ensemble. Et d’un coup, d’un seul : elles reprennent vie. Elles s’appellent Jordan, Nelly, Valentine et Anne. Chacune nous raconte son histoire.

La metteuse en scène Lisa Guez. © Yasmeen Besnier

Tour de table

Jordan commence. À l’époque, elle est rédactrice pour le journal du lycée. Ce qu’elle préfère ? Les enquêtes criminelles. D’ailleurs, elle vient de découvrir qu’il y a quelques années, une lycéenne a disparu. Elle se met en tête de retrouver son assassin. Le suspect ? Un homme à la barbe bleue. Les hommes, ça ne l’intéresse pas. Mais lui, il ne veut pas la recevoir. Et ça, ça change tout. Déterminée, elle s’introduit chez lui, se déshabille dans son placard et attend son retour pour qu’il la remarque enfin. Ca marche. Ils se sautent dessus comme des bêtes et s’ensuit une histoire d’amour. Un conte de fée. Parfois elle se demande : peut-il vraiment l’avoir tuée, cette fille ? Non. Ce n’est pas possible. Vient le jour où elle décide de mettre un terme à leur relation. Il réagit calmement. Il lui dit qu’il a affaire et lui demande d’attendre son retour pour en discuter. Il lui donne cette clef gelée, lui interdit de l’utiliser. Ne pas ouvrir cette porte. Elle l’ouvre. Évidemment. Elle y découvre des jambes suspendues. Elle entend des pas derrière elle, cherche comment s’en sortir ; mais c’est déjà trop tard. Elle est morte.

Nelly prend la suite. À l’époque, elle est innocente, naïve. C’est encore une adolescente. Elle est partie cueillir des myrtilles pour faire une tarte mais elle s’assoupit sur le chemin. À son réveil, un homme au-dessus d’elle. Un homme à la barbe bleue. « Il a mangé trop de myrtilles lui aussi ! » se dit-elle. Ils discutent. Ils parlent en anglais. Elle adore ça, l’anglais. Des petits papillons emplissent son ventre et c’est comme un ouragan tout à l’intérieur. Il l’invite chez lui. Elle ne rentrera plus jamais chez ses parents. Elle ne sortira plus jamais de cette maison. Elle y est enfermée, toute la journée. Et le soir, quand il rentre, il la viole. Un jour, alors qu’elle se glisse discrètement sur la terrasse pour profiter du soleil, un bus touristique passe. Il s’arrête au niveau de la maison. Elle entend le guide parler dans son micro : « Une légende raconte qu’un ogre mangerait des femmes ». Au retour de Barbe Bleue, timidement, elle lui demande, comme pour se rassurer : « Tu connais cette légende ? ». Mais c’est déjà trop tard. Elle est morte.

C’est au tour de Valentine. À l’époque, elle en avait déjà entendu parler, de ce Monsieur Bleu. On le dit brillant. Il ne l’intéresse pas. C’est seulement lorsqu’elle croise son regard qu’elle tombe sous son charme : « le genre de regard où tu te lis être irremplaçable, unique ». Très vite, elle arrête de travailler. Il a de l’argent pour deux. Elle ne voit plus grand monde. Ca ne la gêne pas, elle vit un rêve éveillé. Oui, c’est vrai. Parfois il s’énerve un peu. Pour des tout petits riens. Comme si une bête s’emparait de lui. Comme s’il avait un démon à l’intérieur. C’est absurde. Mais il s’effondre en pleurs et se répand en excuses. Il revient toujours avec des fleurs. Elles sont si belles. Ces fleurs. Et puis il l’aime, tendrement. Elle aussi elle l’aime. Un jour il lui demande de ramasser ce qu’elle a fait tomber. Avec la bouche. À quatre pattes. Enfin c’est plus un ordre qu’une demande. C’est bizarre. Mais elle le fait. Elle fait tout ce qu’il lui demande d’ailleurs. Parce qu’elle l’aime. Un jour, il n’en peut plus. Il lui donne cette clef gelée, lui interdit de l’utiliser. Ne pas ouvrir cette porte. Elle lui obéit. Pourquoi ne le ferait-elle pas cette fois-ci ? Quatre fois, il lui donne cette clef, la lui reprend, sans qu’elle n’ait ouvert le placard. Il s’énerve. « Je ne comprends pas » s’époumone-t-elle, « tu ne veux pas que je l’ouvre ou tu veux que je l’ouvre cette porte ?! » Alors elle descend l’ouvrir. Elle remonte. Elle sait. Mais c’est déjà trop tard. Ils font « l’amour une dernière fois, et lentement, tendrement, plein d’amour » il lui ôte la vie en murmurant « tu sens la force de mon amour entre mes doigts quand je t’étrangle ? » Elle est morte.

Anne est la première femme qu’il a tuée. Elle n’a encore jamais raconté son histoire. Toutes se demandent : est-ce que c’est elle qui l’a rendu fou ? Alors elle raconte. Il est glabre quand elle le rencontre. Ils s’amusent comme des petits fous. Il fait tout pour la combler. Elle en veut toujours plus. C’est un jeu. Mais un jour, il en a marre de jouer. Une barbe bleue commence à pousser. Il l’aime. C’est sûr. Mais ça lui fait mal. Il faut que ça s’arrête. Il l’enferme dans le placard. Elle tambourine contre la porte. Mais c’est déjà trop tard. Elle est morte.

Représentation des Femmes de Barbe Bleue au Festival d’Avignon. © Simon Gosselin

Reprendre parole depuis la mort

Tout au long de la pièce, chacune d’elles reconstitue les derniers moments de se vie. Lorsque c’est au tour de Nelly, Valentine endosse le rôle de Barbe Bleue : « Tu n’as plus rien. Tu n’es plus rien. Quoi ? T’as peur ? J’entends pas… » Ce n’est pas lui qu’elle a en face d’elle. Son ombre suffit à la terroriser. Mais elle n’est plus seule cette fois. Il y a Anne et Jordan.  Il y a leurs mots. « Barbe Bleue c’est ton mari. Tu es sa femme, donc tu es ? – Son épouse ! – Ouais… Son égale surtout ! » Il y a leur soutien. Alors Nelly reprend confiance, elle s’avance, d’un pas assuré : « Quoi ? T’as peur ? J’entends pas ! » Petite et frêle, elle se gonfle d’une colère immense. Une colère rédemptrice. C’est la peur qu’elle va tuer. C’est la souffrance qu’elle va tuer. C’est la honte qu’elle va tuer. Elle le tue et s’écrit : « Je l’ai zigouillé !! ». Il est mort. Elle est vivante. Toutes sautent et dansent.

Aucune n’y échappera. Elles doivent revivre leurs derniers moments. Reprendre le contrôle, même symboliquement. Sur scène, la terreur de Nelly fait place à la sensualité de Valentine. Ses amies s’énervent. « C’est pas ça l’amour ! C’est du partage ! ». Valentine tient tête. Ils étaient amoureux. « Fais le chien » s’ exclame Jordan. Valentine est mal à l’aise. Elle ne comprend pas. Jordan insiste. Valentine refuse. « Fais le chien. Pourquoi tu ne veux pas ? » Valentine, dans un murmure, s’avoue à elle-même : « parce que c’est pas normal… ». Une prise de conscience naît, à la fois sur scène et dans la salle.

On n’humilie jamais par amour. On ne frappe jamais par amour. On ne tue jamais tendrement. On ne tue jamais plein d’amour. On ne tue jamais par amour. Cette prise de conscience naît de la force sororale, de la puissance de cette communauté de femmes.

Ensemble, elles revivent.

Valentine, Jordan, Anne et Nelly représentent toutes ces communautés, bien réelles, de femmes qui luttent pour trouver des espaces de résistance. Un fil secret se tisse alors entre les comédiennes et les spectateurices, reliant entre elles ces communautés imaginaires et réelles. Nos vécus vibrent à l’intérieur de nos corps et l’on se rappelle. On se rappelle de ces collages que l’on a vu, quand on marchait la nuit dans Paris : « Le cœur bat l’amour pas ».

Nous non plus, ne sommes pas seul·es.

Que retenir de cette pièce ?

Une spectatrice pointe la drôlerie de la pièce qui allie parfaitement le comique et le tragique, les alternant et les mêlant, tout au long du spectacle : « il y a des choses qu’il n’a pas réussi à détruire, même au-delà de la mort : le désir, la pulsion de vie ». Lisa Guez, explique ce choix : « si on est dans du tragique tout le temps, on ne reçoit plus l’information ». Le ressenti d’une deuxième spectatrice le confirme : « il y a un aspect thérapeutique de voir ces femmes reprendre parole depuis la mort, il y a, à la fois une présence théâtrale, et symbolique » de toutes celles qui ont perdu la vie.

Pour l’une des comédiennes, si l’on devait retenir une chose, ce serait qu’il faut se méfier de la morale des contes. Ici, que la curiosité est un vilain défaut. Pourtant dénonce-t-elle, « la véritable histoire c’est celle d’un homme qui assassine des femmes ». Dans la version originale, nous ne savons pas qui sont ces femmes. Il n’y a aucune psychologie de personnage. Nous ne savons même pas combien elles sont. Pour Lisa Guez, l’objectif était de leur (re)donner vie. Chaque comédienne a alors imaginé de toute pièce le parcours de son propre personnage. Qui était-elle ? Pourquoi n’est-elle pas partie plus tôt ? Avait-elle seulement vu les signaux d’alerte ? Il a fallu près d’un an pour que le spectacle prenne sa forme définitive. Pendant le processus créatif, elles lisent Femme qui court avec les loups deClarissa Pinkola Estès. Pendant le bord de plateau, la metteuse en scène explique que l’autrice a elle-même analysé le conte : « pour elle, toutes les femmes à l’intérieur de ce placard représentent toutes les parties d’elle (NDLR : de la femme qui les découvre) qu’elle a dû sacrifier à l’agresseur ». Les Femmes de Barbe Bleue nous questionnent : Comment trouver ensemble des espaces de résistance ? Comment s’en tirer entre nous, sans force physique, sans présence masculine ? 

Et cette femme, habillée de rouge, comment s’en tirera-t-elle ?

Est-ce déjà trop tard ?

Par Agathe de Beaudrap

Toutes les informations sur les représentations à venir ici !

Photo de Lisa Guez

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