Ukraine : la guerre est aussi informationnelle

Une fois par semaine, Combat décrypte le sujet que VOUS avez choisi. Cette fois-ci, vous avez choisi celui sur la guerre de l’information dans le conflit russo-ukrainien.

C’est via la télévision que le 24 février, Vladimir Poutine a annoncé aux Russes mais aussi au reste du monde l’imminence de son « opération militaire spéciale » envers l’Ukraine. Cette déclaration de guerre a été une onde de choc pour le monde occidental qui se pensait à l’abri d’un conflit armé au sens traditionnel du terme depuis la fin de la guerre froide.

Sur le plan militaire, le déséquilibre entre le géant russe dont l’armement a été renforcé par ses actions en Syrie ou en République Centrafrique, et son voisin est indubitable. Et si le courage et la force de résistance des Ukrainiens est indéniable, les bombardements détruisent bel et bien villes et campagnes, forçant le déplacement de plus de deux millions de réfugiés vers l’Ouest.

Mais il semble que les deux pays s’affrontent sur un autre champ de bataille. Une guerre informationnelle prend forme depuis le début du conflit et sur ce plan, le président ukrainien Volodymyr Zelensky semble parfaitement maîtriser les outils de communication.

Côté ukrainien : une communication de résistance

Contre la stratégie de désinformation russe, le président Zelensky a réalisé des apparitions répétées, face caméra, filmées avec son téléphone, envoyant un message personnel et puissant à son peuple. Ce comportement lui vaut une montée en flèche de ses abonnés sur Twitter, rendant son message d’autant plus fort et lui permet d’asseoir une posture de héros national au sein de son pays. La journaliste politique ukrainienne Kristina Berdynskyh, qui tient un journal dans le Financial Times londonien confie « nous regardons tous chacune des vidéos des discours du président ukrainien, Volodymyr Zelensky, et même ceux qui hier lui étaient farouchement opposés reconnaissent aujourd’hui qu’il agit avec un grand courage. Cela nous donne quand même un certain espoir ». Cette communication forte et abondante a donc le mérite de fédérer la population et de participer à la résistance que la communauté internationale souligne depuis le début des hostilités.

Dimanche, le ministre des Affaires Étrangères français, Jean-Yves Le Drian, disait à propos de l’opinion française à propos de la situation ukrainienne à quel point son empathie était forte – et à quel point il faudrait qu’elle le reste pour accepter les douloureuses conséquences économiques de ce conflit mais c’est un autre sujet… – , et la médiatisation ukrainienne du conflit n’y est pas pour rien. Après plus de dix jours de conflit ouvert sur le sol ukrainien, les médias eux aussi ne manquent pas de créativité pour galvaniser l’opinion publique. Dimanche, le média ukrainien Kiyv Post publiait une vidéo devenue virale où l’on observe une simulation au réalisme bluffant de ce à quoi Paris ressemblerait si elle était elle aussi bombardée. Un message fort, qui invite bien évidemment à accroître l’identification et l’empathie à l’égard de la situation des Ukrainiens qui tentent de survivre sous les bombes russes.

Vladimir Poutine a annoncé son intervention en Ukraine via la télévision. DR

En Russie, place au récit national

De l’autre côté de la frontière, le climat médiatique est totalement différent. Le 5 mars, le Kremlin prononçait une loi punissant d’une peine pouvant aller jusqu’à quinze ans de prison toute « information mensongère » propagée par des médias russes ou étrangers. Cette sentence a poussé la plupart des médias européens et occidentaux à suspendre leurs activités en Russie afin de ne pas mettre en danger leur correspondant sur place. Avec cette mesure Vladimir Poutine abattait une nouvelle carte visant à obscurcir un peu plus ses agissements à l’intérieur et à l’extérieur de ses frontières et maîtriser l’opinion publique russe. Celle-ci n’est en effet pas vraiment convaincue par cette déclaration de guerre à un pays dont le président du lui-même affirme qu’il est peuplé de « frères » de la Russie.

Face à cette faiblesse en matière de conviction, le Kremlin a choisi – comme souvent – la manière forte en menaçant de punir tous ceux qui s’opposent à son récit national, justifiant une guerre qui piétine et avance plus lentement que prévu.

Et ailleurs ?

Les deux belligérants ne sont pas les seuls à s’adonner à une guerre de l’information. Les pays extérieurs au conflit sont, eux aussi, engagés dans une guerre médiatique. La France n’est pas en reste.  Le 1er mars, les médias russes Russia Today et Sputnik News ont été interdits en France et dans tous les pays de l’Union Européenne. Cela contribue à un désarmement des « canaux de déformation des faits » russes selon les vingt-sept. Pour Jean Quatremer, appliquer la censure de notre côté relève d’un aveu de faiblesse. Selon lui, « l’Union Européenne s’engage dans une voie dangereuse, celle de la censure en interdisant RT et Sputnik, alors que la liberté d’expression est l’un des piliers de l’Etat de droit. Précipitation, absence de réflexion et de débat démocratique, la mesure de trop. »

En reprenant la vidéo du Kiyv Post sur le plateau de l’émission « 28 minutes » sur Arte, Jérôme Chapuis, alertait quant à l’utilisation de vidéos à forte charge émotionnelle. En France, il est nécessaire que le journalisme se distingue de la communication de guerre ou de la communication politique. Il rappelle les fondamentaux de l’éthique journalistique qui consistent à « mettre à distance ses propres émotions et non les propager ».


Par Camille Buonanno et Adrien Desingue

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s