Zemmour, ou le mépris des femmes

Le polémiste et candidat à la présidentielle française d’extrême droite est bien connu pour ses paroles provoquantes, haineuses voire profondément choquantes. S’il a été condamné et repris à plusieurs reprises par la justice depuis 2011 pour injures raciales et incitation à la haine, il fait aujourd’hui l’objet d’une enquête Médiapart publiée le 8 mars à propos d’agressions sexuelles qu’il aurait commises, entre 1999 et 2019.

Des accusations et des preuves concrètes

« Il me prend avec ses mains, il me bloque contre la paroi de l’ascenseur et il m’embrasse de force, sur la bouche ». Séverine est l’une des huit femmes interrogées par le média d’investigation et raconte comment Éric Zemmour l’a agressée sexuellement.  Dans les autres témoignages publiés par Médiapart, des anciennes journalistes, élues locales, maquilleuses ou hôtesses d’accueil relatent les comportements déplacés du candidat à leur égard : main aux fesses ou sur la cuisse, baisé forcé, avances sexuelles insistantes ou encore messages douteux… Nombreux sont les exemples qui ont choqué voire traumatisé ces femmes. Beaucoup d’entre elles ont décidé de se révéler au grand public pour la première fois. Si de nombreuses personnes s’interrogent sur le fait de n’avoir aucune preuve concrète de ces agressions, il est important de rappeler qu’une preuve significative existe : « Alors, j’attendrai que vous m’invitiez chez vous pour vous violer ! ». Ce texto, dont la véracité a été prouvée par un huissier de justice, a été envoyé par Éric Zemmour le 22 avril 2018 à une jeune attachée de presse avec qui il avait eu plusieurs rendez-vous professionnels. Cette dernière avait décidé de stopper ces échanges car le candidat les voyait sous un autre angle : il mettait mal à l’aise la jeune femme en posant sa main sur sa cuisse sous une table sans son consentement, entre autres. Rappelons que cet acte s’appelle, aux yeux de la justice, une agression sexuelle et qu’elle est passible d’au moins 5 ans d’emprisonnement ainsi que de 75 000€ d’amende. Il est tout à fait compréhensible de s’interroger sur la véracité de ces témoignages étant donné que beaucoup les découvrent pour la première fois, à cinq semaines du premier tour des élections présidentielles.

Il paraît alors essentiel de rappeler deux choses. Tout d’abord, une des huit femmes dénonçant les comportements d’Éric Zemmour, Gaëlle Lenfant, élue locale à Aix-en-Provence, a témoigné le 24 avril 2021 via les réseaux sociaux, bien avant donc le début de la campagne présidentielle. Cette femme accuse le candidat de l’avoir embrassé de force, violemment, en 2006, après l’avoir « complimentée » sur la robe qu’elle portait. Elle écrit : « j’étais juste une chose dont celui qui se définit lui-même comme ‘prédateur sexuel violent’ avait eu envie, et quand on a envie, dans son monde, on se sert. Il s’est servi. C’est tout. » Gaëlle Lenfant explique avoir trouvé le courage de témoigner après avoir vu une affiche prônant Éric Zemmour en haut d’un échafaudage de sa ville de cœur, Aix-en-Provence. À la suite de ce témoignage, la grande majorité des femmes qui dénoncent l’homme politique sur la vidéo de Médiapart avaient déjà témoigné d’agressions sexuelles par ce même homme dans un article publié le 29 avril 2021 sur le média d’investigation, il y a donc presque un an. De plus, pourquoi ces femmes, qui partagent pour certaines d’entre elles la même vision politique qu’Éric Zemmour, voudraient lui nuire injustement ? Est-il facile de prendre le risque de se faire insulter, voire pire, dans l’espace public après avoir témoigné sur internet à visage dévoilé ? Est-il évident, pour une maquilleuse ou une hôtesse d’accueil, de s’opposer publiquement à quelqu’un vu, malheureusement, comme « plus puissant » hiérarchiquement ? Ces femmes savent parfaitement qu’elles vont être traitées de menteuses ou d’illégitimes à témoigner, notamment par les partisans du parti d’extrême-droite mené par Éric Zemmour. Témoigner est donc un acte de courage et non une volonté de nuire gratuitement.

Gaëlle Lenfant, politique du groupe d’opposition « Aix en partage », à Aix en Provence, a accusé Eric Zemmour d’agression sexuelle. Photo : MEH

 Par ailleurs, si aucune plainte n’a été déposée, les victimes le justifient par le manque de considération de la justice envers les femmes (65% des femmes mortes sous les coups de leur mari avaient porté plainte auparavant) ainsi que par la position de faiblesse dans laquelle elles se trouvent : une maquilleuse ou une hôtesse d’accueil versus un candidat à la présidentielle obtenant environ 10% des intentions de vote selon les sondages, bon orateur et journaliste reconnu. Cependant, plusieurs expliquent se sentir presque obligées de témoigner car, dans le cas où il serait élu, elles s’en voudraient de ne pas avoir prévenu la population du danger qu’Éric Zemmour représente. C’est d’ailleurs ce même candidat qui se dit nostalgique, en évoquant le film Elle court elle court la banlieue (1973), de l’époque où « le jeune chauffeur de bus glisse une main concupiscente sur un charmant fessier féminin, la jeune femme ne porte pas plainte pour harcèlement sexuel » dans son livre Le Suicide français publié en 2014. De plus, il est essentiel de rappeler que M. Zemmour a refusé catégoriquement de répondre aux témoignages de ces femmes ainsi qu’aux journalistes de Médiapart, qui lui ont pourtant proposé de s’exprimer à propos de cette enquête, bien avant sa sortie.

Un candidat machiste et terriblement choquant

Enfin, peut-on légitimement s’interroger sur la véracité des accusations de ces femmes sans avoir pris connaissance des propos défendant ce genre de comportements proclamés à plusieurs reprises par Éric Zemmour ? Il est utile de se rappeler la manière dont le candidat a défendu Dominique Strauss-Khan, accusé de tentative de viol sur une femme de chambre dans son livre La France n’a pas dit son dernier mot (2021, éditions Rubempré): « DSK, menottes derrière le dos entre deux cops new-yorkais, marchant tête baissée, c’est un renversement de mille ans de culture royale et patriarcale française. C’est une castration de tous les hommes français. Le séducteur est devenu un violeur, le conquérant un coupable. ». Dans ce même ouvrage,, il regrette une société traditionnelle où « l’appétit sexuel des hommes va de pair avec le pouvoir ; les femmes sont le but et le butin de tout homme doué qui aspire à grimper dans la société ». Mesdames, permettez-moi de vous dire que cette image d’objet utile aux hommes que nous donne M. Zemmour n’est pas forcément très valorisante.

Dans la vidéo de Mediapart, Claire accuse Éric Zemmour de lui avoir caressé le dos alors qu’elle était stagiaire au Figaro. © Capture d’écran

D’ailleurs, si le candidat d’extrême droite a agressé des jeunes femmes dans le milieu professionnel, il n’est pas étonnant que ce dernier déplore certaines lois, comme celles contre le harcèlement sexuel, par exemple. En effet, dans Le Premier Sexe, il critique les États-Unis où serait « né l’homme castré » dès lors que les femmes « ont obtenu l’égalité, le respect, l’indifférenciation, les lois contre le harcèlement sexuel, le partage des rôles à la maison, l’entrée massive, et aux plus hauts postes de cadres, dans la vie professionnelle ». Par ailleurs, ces accusations contre l’homme politique coïncident sûrement avec le fait que ce dernier se désole du mouvement #BalanceTonPorc. Sur Europe 1 le 17 octobre 2017, il dit voir cette libération de la parole des femmes comme « des méthodes étonnantes de délation » et effectue même une comparaison complètement inappropriée avec l’Histoire : « Pendant la guerre, on aurait dit de libérer la parole aussi, ‘dénonce ton juif’, ça aurait été parfait ». Soit M. Zemmour compare maladroitement et implicitement violeurs et juifs, soit il éprouve un total mépris pour les victimes de violences sexuelles (ou les deux). Évidemment, dans le cas où une personne aurait commis des agressions sexuelles, la libération de la parole des femmes ne l’arrange pas forcément… De plus, il est étonnant de dire, pour un passionné d’Histoire, « ne pas avoir l’impression que la parole des femmes ne s’est jamais libérée ». Aurait-on alors le droit de remanier l’Histoire selon ce qui nous arrange le plus ?

Éric Zemmour se proclame comme étant le candidat « qui défend le mieux le droit des femmes ». Il est alors fort utile de se demander les raisons pour lesquelles il traite d’hystériques les femmes se battant pour ces droits, pourquoi il lui est si difficile d’accepter que deux pages soient accordées à Olympes de Gouges dans les manuels scolaires d’Histoire, pourquoi selon lui la femme doit être dominée par des hommes devant être des « prédateurs sexuels » et enfin, la motivation qui le pousse à vouloir revenir sur la loi Simone Veil concernant l’IVG en France.

Mesdames, voter M. Zemmour serait approuver les propos qu’il profère, ne vous réduisant qu’à de simples objets sexuels. Messieurs, élire ce candidat le 24 avril serait un manque complet de respect envers vos femmes, sœurs, mères, grand-mère ou amies. Envers toutes celles qui se sont battues pour obtenir des droits fondamentaux. Chèr.e. s lecteurs et lectrices, il devient urgent de réaliser la menace que représente Éric Zemmour pour nos droits essentiels et les valeurs fondamentales de notre pays, dont la devise, rappelons-le, comporte le mot « égalité ».

Par Capucine Schmit

Photo : Lionel Bonaventure / AFP

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