Déterrer le matrimoine français avec Camille Paix

Un jour, on m’a demandé quelle femme j’admirais. Impossible de répondre. Dans ma tête, mille noms d’hommes se bousculaient, ça oui, mais parmi eux, pas un seul nom de femme. Ça m’a tellement énervée. N’y-avait-t-il donc aucune femme dont le nom mérite d’être retenu ?

Les tombes : des portes d’entrées individuelles sur l’histoire

Mercredi matin. J’attends Camille Paix devant l’entrée principale du cimetière du Père Lachaise. Journaliste pour Libération et taphophile, elle vient de publier Mère Lachaise, 100 portraits pour déterrer le matrimoine funéraire français. C’est à cette occasion que je la rencontre : elle va m’emmener à la rencontrer de femmes qui ont particulièrement marquées ses recherches. À peine nous sommes nous retrouvées qu’un couple nous demande en anglais si nous pouvons leur indiquer la tombe de Jim Morrison. Au gré des allées, Camille Paix me raconte comment est né ce projet :

Camille Paix © Editions Cambourakis

« J’ai commencé à me passionner pour l’histoire par le biais des tombes. C’est cette façon individuelle de rentrer dans la grande histoire ; par l’histoire de quelqu’un on découvre les rouages d’une histoire plus globale. Personnellement c’est ce qui m’a passionnée dans le cimetière. Le Père Lachaise est vraiment pas mal pour ça : il y a pleins de personnalités. Si on est intéressé.e par l’histoire militaire, vu que c’est Napoléon qui a créé le cimetière il y a moult généraux napoléoniens. On peut retracer des campagnes… Je me suis concentrée sur les femmes mais rien qu’avec celles que j’ai dans mes listes on peut entrer dans la Commune, la Seconde Guerre mondiale, la première vague féministe à la fin du XIXème, la guerre de Prusse en 1870 juste avant la commune… Ce sont des portes d’entrée dans des périodes. C’est ça que je trouve passionnant. Ça l’est encore plus avec les femmes : souvent, c’étaient des pionnières, pas parce que c’étaient les seules douées dans leur catégorie, mais parce que jusqu’au moment où elles ont réussi à accomplir quelque chose, cela a ouvert la voie pour d’autres. Par exemple, avant qu’une femme ne remporte le prix de Rome, il était interdit aux femmes de concourir. C’étaient de fait des pionnières parce qu’elles sont arrivées au moment où on a fini par leur entrouvrir un peu une porte. Mais ça ne veut pas dire que c’étaient des femmes plus extraordinaires que les autres. Je ne crois pas en Dieu, je ne suis pas attachée au cimetière en tant qu’endroit pour les âmes, mais par contre j’ai commencé à me rendre compte que je suis devenue attachée à la pierre. Quelque chose qui reste. »

Le matrimoine funéraire est en effet extrêmement précieux pour appréhender l’histoire des femmes, elles à qui on accorde encore si peu de place dans l’espace public. Saviez-vous que les noms de femmes occupent seulement 2,5% des rues en France ? Passionnée et passionnante, c’est aussi l’histoire du cimetière que Camille Paix me raconte à travers ces portraits. Devant la tombe d’Héloïse et Abélard, elle m’explique en quoi elle est intéressante : lorsque le cimetière est mis en service 1804, personne ne veut y être enterré.e. Il est trop excentré, et s’y déplacer demande trop d’organisation aux familles des défunts. Une sorte d’opération marketing est alors mise en place avec le transfert de dépouilles de célébrités, dont Héloïse et Abélard font partie. Camille Paix m’explique : « parmi les personnes qu’ils ont ramenées, il y a Molière et La Fontaine, des grands hommes donc. Héloïse et Abélard sont ramenés en tant que couple : on voit bien que dès le début, la place des femmes dans le cimetière est marginale. » Pourtant, l’histoire individuelle d’Héloïse est incroyable. Née au XIème siècle, elle fonde l’abbaye du Paraclet. Elle est la deuxième femme de lettres d’Occident dont le nom soit resté. Peu de son œuvre nous est malheureusement parvenu. Nous savons cependant qu’Héloïse y parlait ouvertement de désir féminin !

Connaître et revaloriser notre matrimoine

Au collège et au lycée, nous lisons Molière, Corneille, Baudelaire, Balzac, Zola, Shakespeare, Victor Hugo… Nous étudions Jean Jaurès, Charles de Gaulle, Nelson Mandela, Clovis… Comme si l’intelligence, le courage, le génie finalement s’accordait forcément au masculin. Dans Le Génie Lesbien, Alice Coffin nous invite à nous extraire de cette monopolisation masculine de la culture. Elle dénonce notre propension à consommer uniquement des œuvres masculines sans même en avoir conscience. C’est d’ailleurs d’autant plus vrai pour les hommes que pour les femmes. La journaliste May Ann Sieghart le démontre avec ces chiffres : les dix autrices les plus vendues au Royaume Uni sont lues à 81% par des femmes alors que les dix auteurs les plus vendus au Royaume-Uni sont lus à 55% par des hommes. C’est pourquoi Alice Coffin nous invite à privilégier les œuvres produites par des personnes sexisées : « Je ne lis plus les livres des hommes, je ne regarde plus leurs films, je n’écoute plus leurs musiques. J’essaie du moins. Les productions des hommes sont le prolongement d’un système de domination. Elles sont le système. L’art est une extension de l’imaginaire masculin. »[1]

C’est ce que fait Camille Paix depuis 2019. Elle a réalisé les portraits de plus de 200 femmes enterrées au Père Lachaise, découvrant alors leurs œuvres, qu’elles soient artistiques ou politiques. Poétesses, peintres, sculptrices ou encore militantes politiques, parmi elles se trouvent : Monique Wittig, Anna de Noailles, Laura Lafargue (née Marx), Alice Toklas, Gertrude Stein, Anna Klumpke, Rosa Bonheur, Augusta Déjerine-Klumpke, Unica Zürn, Gerda Taro, Marie-Madeleine Fourcade, Jehanne d’Alcy… Je ne peux m’empêcher de lui demander comment cela a modifié son rapport au patrimoine. Voici sa réponse :

« La question que je me suis posée à la base était ultra naïve c’était mais : est-ce qu’il y a des femmes enterrées au père Lachaise ? Bien sûr qu’il y en a. Ça a complètement changé ma culture générale en la féminisant à fond, ce qui n’était finalement pas tant le cas que ça avant. Je lisais quand même des femmes, mais clairement pas autant. Ça a un peu changé ma perception de la culture et de l’histoire comme quelque chose d’acquis, où il y a les grands et les autres. En fait tu te rends compte que vu que tout est écrit, ça se joue pas juste sur le talent à un instant T. Ça se joue sur ce qu’on en retient derrière, comment ça reste. À ce jeu-là, ce sont les hommes qui gagnent. Rosa Bonheur et Anna de Noailles sont des exemples de ça parce que c’est des femmes qui étaient ultra célèbres à leur époque. C’étaient des stars. »

Une double invisibilisation du génie féminin

En découvrant Laura Lafargue et Jehanne d’Alcy, je prends conscience que l’oubli est double. Non seulement leur histoire individuelle a été invisibilisée mais aussi tout le travail de mémoire qu’elles ont effectué pout d’autres hommes. Non seulement nous ne savons pas que Laura Lafargue était une militante politique, mais nous ne savons pas non plus que c’est grâce à elle qu’une partie de l’œuvre de son père, Karl Marx, a été traduite en français ! Non seulement nous ne savons pas que Jehanne d’Alcy fut l’une des premières actrices, mais nous ne savons pas non plus que c’est grâce à elle que la mémoire de Georges Méliès a perduré. Sans Jehanne d’Alcy, pas de musée Méliès à Paris ! « Elle et la petite fille de Méliès, ont été les gardiennes de sa mémoire, ont poussé pour dire qu’il était là. Elles ont imposé un storytelling sur l’histoire de Méliès » confirme Camille Paix. Fabien Sullivan Grandfils l’avait bien compris : « Derrière chaque grand homme se cache une femme, mais pourquoi ne pas dire une grande femme ? Après tout si l’homme est grand c’est en partie grâce à elle. La femme doit être là pour épauler son homme et le propulser au sommet pour qu’il soit grand ». Ce n’est donc pas le génie qu’il manque aux femmes ! C’est quelqu’un pour le valoriser et le transmettre après leur mort. Or, il semble effectivement que ce travail de mémoire soit exclusivement féminin. A la mort de Gerda Taro par exemple, Robert Capa ne prend pas en charge ce travail mémoriel. C’est presque comme si elle n’avait pas existé comme le raconte Camille Paix :

« Sa mémoire s’est complètement effacée avec le temps, notamment parce qu’elle était juive allemande. Il y a eu la seconde guerre mondiale, elle n’a pas de famille qui est restée pour entretenir sa mémoire. C’est une biographe allemande qui s’est penchée sur l’histoire de Gerda Taro dans les années 90. En fouillant dans les archives de l’agence de presse de Robert Capa, elle s’est rendue compte qu’il y avait des photos de Gerda Taro où la signature avait été recouverte par des tampons de l’agence de presse. Elle a commencé à découvrir une œuvre importante qui ne lui avait pas été du tout attribuée. Cela va très vite, elle a été enterrée en grande pompe. Ils en ont fait un martyre du communisme. Le parti communiste a payé ses obsèques, sa concession. C’était quelqu’un qui a été très célébrée et en très peu de temps Capa est devenu le très grand photographe et elle est devenue rien. »

Quelques femmes que Camille Paix admire

« Ça révolutionne rien de dire lisez Monique Wittig mais lisez Monique Wittig » nous conseille Camille Paix avant d’ajouter : « les tableaux de Rosa Bonheur, l’œuvre d’Unica Zürn et plus récemment j’ai découvert une poétesse qui s’appelle Teresa Wilms Montt, c’est assez incroyable ». Nous vous laissons donc sur quelques mots écrits par Teresa Wilms Montt, une des nombreuses femmes que Camille Paix admire, et dont le nom devrait être connu de toustes :

« Je suis Teresa Wilms Montt

Et bien que je sois née cent ans avant toi

Ma vie ne fut pas si différente de la tienne

Moi aussi j’ai eu le privilège d’être femme

Il est difficile d’être femme en ce monde

Tu le sais mieux que personne

J’ai vécu intensément chaque respiration

Et chaque instant de ma vie

Essence de femme

Ils ont essayé de me réprimer mais on ne met soumet pas

Quand ils m’ont tourné le dos, j’ai gardé la tête haute

Quand ils m’ont laissée seule, j’ai offert ma compagnie

Quand ils ont voulu me tuer, j’ai donné la vie

Quand ils ont voulu m’enfermer, j’ai cherché la liberté

Quand on m’aimait sans amour, j’ai donné plus d’amour,

Quand ils ont voulu me faire taire, j’ai crié

Quand ils m’ont frappé, j’ai riposté

Je fus crucifiée, laissée pour morte et enterrée,

Par ma famille et par la société

Je suis née cent ans avant toi mais te vois semblable à moi »

Et toi, quelles sont les femmes que tu admires?

Par Agathe de Beaudrap


[1] COFFIN Alice, Le Génie Lesbien, Grasset, 2020

Pour aller plus loin : Camille Paix, Mère Lachaise, 100 portraits pour déterrer le matrimoine funéraire français, Editions Cambourakis, avril 2022, 19 euros

À la Une : Teresa Wilms Montt

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