Des autochtones sud-africains font reculer Amazon

Une fois par semaine, Combat décrypte le sujet que VOUS avez choisi. Cette fois-ci, vous avez choisi celui sur Amazon en Afrique du Sud.

Le premier siège social africain du géant de l’e-commerce devait s’imposer près du Cap. La justice s’est finalement rangée du côté des populations indigènes et a fait sauter les projets de l’entreprise.

C’est une large bande de terre verdoyante, au confluent de deux rivières, qui donne directement sur la célèbre Montagne de la Table. C’est aussi l’un des sites historiques les plus importants du pays, haut lieu mémoriel des populations autochtones et symbole du passé colonial. Il y a quelques mois, des rangs de tractopelles se dirigeaient à destination du terrain, dans l’objectif de le transformer en nouvel Eldorado pour Amazon. Après des mois de luttes menés par les autochtones et les organisations environnementales, l’entreprise américaine a finalement dû battre en retraite.

Un projet au cœur des polémiques

En avril 2021, Amazon rend publique son intention de s’implanter à proximité du Cap, une première sur le continent africain. Le projet s’est aussitôt attiré la sympathie de Dan Plato, le maire de la capitale. Depuis le début de la pandémie de Covid-19, l’Afrique du Sud connaît un chômage massif, le plus haut « depuis que le pays publie des statistiques trimestrielles sur l’emploi » selon l’agence Reuters. Alors que 35% de la population sud-africaine se retrouvait inactive, Amazon promettait 6 000 emplois directs et plus de 15 000 emplois indirects, mais également un nouveau rayonnement pour la ville. Le « siège social » projetait de construire de A à Z un projet immobilier plus large baptisé le River Club, un quartier de 70 000 m², avec des logements, des commerces, un hôtel, mais aussi une salle de sport et une école. Un complexe commercial et résidentiel de neuf étages sur un espace vert en bord de rivière, au prix de 300 millions de dollars. Dans le pays, les dirigeants politiques y ont évidemment vu l’opportunité de rebondir suite à la crise sanitaire et de relancer une économie moins dépendante de l’industrie du tourisme.

Mais loin des paillettes, le projet a aussi engendré une bataille culturelle et historique de grande ampleur. Les peuples Khoï et San, descendants des premiers habitants de la région, ont dès le début accusé Amazon de profaner leurs terres ancestrales. Pour eux, les intérêts économiques proposés par l’entreprise ne justifiaient pas de détruire leur environnement et leur culture.

La victoire des droits sacrés autochtones…

« Ce projet revient à vendre notre héritage le plus sacré à l’entreprise la plus riche du monde. (…) Une partie de notre identité est née ici, et c’est un haut lieu de notre lutte contre toutes les formes de colonialisme. » Ces mots sont ceux de Tauriq Jenkins, porte-parole d’un des principaux groupes traditionnels Khoï d’Afrique du Sud.

Le lieu choisi par Amazon pour implanter son siège, entre les rivières Liesbeek et Swart Rivier, est en effet considéré comme un haut lieu sacré par les indigènes. En 1510, les Portugais sont la première puissance étrangère à y poser le pied. Les Khoekhoe étaient parvenus à les repousser, faisant de l’endroit un symbole de résistance contre le colonisateur. Un siècle plus tard, les autochtones sont vaincus par les Néerlandais, exactement au même endroit. La Compagnie néerlandaise des Indes orientales s’y implante et se lance alors dans la confiscation des terres en faveur des colonisateurs.

Un lieu à la fois bouillonnant d’histoire, de politique et de culture aux yeux des Khoï et des San.

En échange de la construction de son siège social, Amazon promettait aux autochtones de leur laisser la direction d’un centre culturel, composé d’un amphithéâtre en plein air, d’un jardin médicinal et d’un sentier de randonnée. Si une partie des autochtones, comme le Collectif des Premières Nations, s’était prononcée en faveur de cet échange, il demeurait toujours un centre de résistance.

Des membres des Khoi, un groupe autochtone, font du piquetage à l’extérieur de la Haute Cour pendant une audience, car ils s’opposent au développement du nouveau siège social africain et des bâtiments résidentiels du géant américain de la vente au détail Amazon, au Cap, en Afrique du Sud, le 21 janvier 2022. Reuters.

… et de la lutte en faveur de l’environnement

Au-delà des populations autochtones, les militants de la cause environnementale protestaient aussi contre le projet. Dans son communiqué, l’Observatory Civic Association rappelait en effet que le QG d’Amazon devait s’implanter au milieu d’une zone inondable. Les associations craignent notamment l’incapacité de la région à absorber l’eau en particulier lors des tempêtes et inondations, mais aussi sur la biodiversité. L’empreinte carbone du projet aurait aussi pu remettre en cause la trajectoire environnementale sur laquelle vient de s’engager le pays.

Une mesure d’espoir pour l’avenir ?

Ce 18 mars, alors que les travaux d’Amazon avaient déjà été lancés, la justice sud-africaine a estimé que « le droit fondamental à la culture et au patrimoine des groupes autochtones est menacé en l’absence de consultation appropriée. » « Le fait que le développement présente des avantages économiques, infrastructurels et publics substantiels ne peut jamais l’emporter sur les droits fondamentaux des peuples des Premières nations », a déclaré le tribunal.

De plus en plus, la justice ne craint pas de prendre parti contre les multinationales. En 2016, au Pérou, après plusieurs années de lutte, les peuples Awajún et Wampis se sont vus reconnaître leur droit à être consultés en cas de politique d’extraction sur leur territoire. Leur combat avait commencé dix ans plus tôt, lorsque ces populations avaient vu débarquer sur leurs territoires des entreprises d’extraction pétrolières. La même année, au Canada, le gouvernement de Colombie-Britannique et les autorités d’une vingtaine de communautés autochtones ont adopté un accord pour protéger l’une des plus grandes forêts tempérées du monde : la forêt du Grand Ours, un vaste territoire forestier de la taille de la Belgique.

En 2020, en Australie, le géant minier Rio Tinto a dynamité la grotte de Juukan Gorge. Or, il s’agissait d’un site archéologique vieux de 46 000 ans, considéré comme sacré pour les peuples Puutu Kunti Kurrama et Pinikura. Le directeur général et le président de Rio Tinto avaient fini par être évincés du groupe.  

L’an dernier, un Amérindien a été nommé à la tête des parcs nationaux des États-Unis.

Alors que les derniers rapports du GIEC appellent de plus en plus à lutter main dans la main avec les autochtones, la justice pourrait bien devenir une arme indispensable de la défense de leurs droits et de l’environnement.

Par Charlotte Meyer

Des membres du Conseil traditionnel autochtone Goringhaicona Khoi Khoin et d’autres communautés environnantes protestent contre la construction du nouveau siège social africain du géant américain de la vente au détail Amazon au Cap, en Afrique du Sud, le 12 novembre. Shelley Christians / Reuters

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