En Pologne, “Make Abortion Great Again”

« Redonner sa place à l’avortement » est l’un des slogans de l’Abortion Dream Team, une initiative portée par quatre militantes polonaises. Vendredi 8 avril, se tenait le procès de l’une d’entre elles : Justyna Wydrzyńska. Le motif d’accusation ? Avoir « fourni une assistance à l’avortement » et « avoir mis sur le marché des médicaments sans autorisation ».

Qu’est-ce que l’Aborcyjny Dream Team ? 

Aborcyjny Dream Team (ADT) est fondée en octobre 2016 par Karolina, Natalia Broniarczyk, Kinga Jelińska et Justyna Wydrzyńska. L’organisation fait partie du réseau Abortion Without Borders qui regroupe six partenaires dont l’objectif est de fournir : « des informations, un soutien et une aide financière aux résidents polonais souhaitant avorter ». C’est en moyenne 94 personnes par jour qui reçoivent le soutien d’Abortion Without Borders. ADT lutte pour apporter une aide directe et immédiate aux personnes souhaitant avoir accès à l’IVG « mais qui n’étaient pas éligibles pour un avortement légal en vertu des critères extrêmement étroits de la loi » selon la journaliste Anna Louie Sussman. L’accès à l’avortement en Pologne est en effet l’un des plus restreints d’Europe depuis le 27 janvier 2021 : la Cour constitutionnelle polonaise se positionne contre l’accès à l’avortement légal en cas de malformation grave ou mortelle du fœtus -alors que ce motif représentait plus de 90% des 1 000 avortements légaux recensés annuellement dans le pays. Ne restent alors plus que deux motifs légalement reconnus : lorsque la grossesse résulte d’un viol ou d’inceste, et lorsque celle-ci met la vie de la personne enceinte en danger. Les lois ne laissent pas une grande marge de manœuvre aux associations et militantes féministes puisqu’elles criminalisent aussi l’aide apportée aux personnes souhaitant avorter. Selon l’article 152 du Code Pénal : « Quiconque, avec le consentement de la femme, interrompt sa grossesse en violation de la loi, est passible d’une peine d’emprisonnement pouvant aller jusqu’à 3 ans » et « quiconque aide ou incite une femme enceinte à interrompre sa grossesse en violation de la présente loi est passible de la même peine. » ADT a toutefois trouvé un espace dans lequel agir : « la loi polonaise criminalise les prestataires de services d’avortement mais pas les patientes, ADT a échappé à la criminalisation en orientant les personnes en quête de soins abortifs vers des groupes internationaux qui envoyaient par la poste des pilules abortives médicamenteuses » explique Anna Louie Sussman. Ainsi, une grande partie du travail d’ADT repose sur la transmission d’informations lors d’ateliers, au téléphone ou encore sur Instagram. Cependant, pendant la crise sanitaire liée au COVID-19, le service postal a été interrompu, ajoutant un obstacle de plus pour accéder à un avortement sans danger. 

Image digitale de l’activiste Justyna Wydrzynsla. Image : @liberaljanee sur twitter

Que risque Justyna Wydrzyńska ?

Membre d’ADT depuis 2016, Justyna Wydrzyńsk est doula : elle accompagne la grossesse en apportant un soutien moral et pratique à la personne enceinte. Elle a elle-même vécu avec un partenaire violent pendant plusieurs années. Alors qu’elle apprend qu’elle est enceinte pour la quatrième fois, elle décide d’avorter. C’est cet évènement qui lui donne la force de quitter son compagnon et d’apporter son aide aux femmes se trouvant dans la même situation. C’est ainsi qu’en 2020, Justyna Wydrzyńska reçoit un appel de détresse d’une femme désirant avorter. Elle prend la décision d’envoyer des pilules abortives directement à son domicile, malgré les risques qu’elle s’expose. Le 22 novembre 2021, elle est accusée d’avoir « fourni une assistance à l’avortement » et « avoir mis sur le marché des médicaments sans autorisation ». Aujourd’hui, c’est trois ans de prison qu’elle encourt. Le site internet de l’organisation appelle aussitôt à une mobilisation, dénonçant l’absurdité de l’accusation portée contre la militante : « Imaginez qu’une personne ayant une grossesse non désirée, victime de violence dans une relation – Ania – vous écrive. Elle vous parle de sa peur de son partenaire, de sa peur pour sa vie, de sa peur pour l’avenir de son enfant déjà né et de sa vie sous contrôle permanent. Elle raconte qu’elle a essayé de se rendre dans une clinique d’avortement, mais que son mari violent l’en a empêchée. (…) Il se trouve que vous avez des pilules d’avortement chez vous. Que feriez-vous si Anna vous envoyait un SMS et que vous pouviez l’aider ? Agirais-tu comme Justyna ? #jakjustyna ». Une mobilisation pour l’abandon des charges pesant sur Justyna Wydrzyńska s’organise alors sur les réseaux sociaux, notamment portée par Amnesty International. L’enjeu de ce procès est extrêmement important puisque Justyna Wydrzyńska est la première militante à être accusée pour de tels motifs en Europe. C’est pourquoi Amnesty International demande aux autorités d’ « abandonner toutes les charges retenues contre Justyna Wydrzyńska, s’abstenir de nouvelles représailles contre elle ou les militant·e·s faisant campagne pour les droits en matière de sexualité et de procréation, et dépénaliser pleinement l’accès à l’avortement en Pologne. » Selon l’association, 50 000 personnes ont appelé le procureur général de Pologne à abandonner les charges contre la militante. 

« Personne ne devrait être poursuivi pour avoir fait preuve de compassion et avoir agi par solidarité. Pas moi. Personne »

crédit photo : Amnesty Polska

Au procès, Justyna Wydrzyńska plaide non-coupable 

Le vendredi 8 avril, une centaine de personnes se sont réunies devant le tribunal de district de Praga Południe, à Varsovie. Sur certaines bannières étaient inscrits des slogans comme : « devant la cour pour avoir montré de l’empathie ? » ou encore « la sororité n’est pas un crime ». Son avocate, Sabrina-Mana Walasek, rappelle que : « L’interruption de sa propre grossesse n’est pas criminalisée et selon les normes internationales, elle est l’expression de l’exercice des droits humains fondamentaux. Par conséquent, on peut s’interroger sur la légitimité de pénaliser ceux qui aident à l’exercice de ces droits. Pour ces raisons également, il convient de conclure que les actions de Justyna, qui consistaient à envoyer des médicaments abortifs à une autre personne, bien que pouvant techniquement répondre à la définition légale d’un crime en vertu de l’article 152 § 2 du Code pénal, n’étaient pas socialement nuisibles et ne devaient pas être punies ». Justyna Wydrzyńska plaide non-coupable en répétant qu’elle ne regrette pas avoir apporté son aide là où elle était nécessaire : « Personne ne devrait être poursuivi pour avoir fait preuve de compassion et avoir agi par solidarité. Pas moi. Personne ». Le procès a été ajourné jusqu’au 14 juillet 2022 mais Justyna Wydrzyńskacraint que la justice fasse de son procès un exemple. Elle se confie en ces termes à un.e journaliste du Guardian : « Je pourrais être traitée comme la plupart des autres personnes dans cette situation et être condamnée à une peine de six mois avec sursis, ou ils pourraient vouloir faire de moi un exemple et m’envoyer en prison, peut-être même pendant des années ».

Ce procès a lieu alors qu’entre janvier 2021 et janvier 2022, Abortion Without Borders a reçu cinq fois plus d’appels que l’année précédente : c’est 32 000 personnes qu’iels ont pu aider. Dans un communiqué de presse, Amnesty International rappelle l’urgence de la situation au vu du contexte international : de plus en plus de réfugié.es ukrainien.nes arrivent en Pologne, et que nombre d’entre elleux nécessitent des soins  en matière de santé sexuelle et procréative. 

Par Agathe de Beaudrap

Vous pouvez agir en interpellant le Procureur général. Plus d’informations sur le site d’Amnesty : https://amnistie.ca/participer/2022/pologne/une-militante-qui-defend-lavortement-securise-risque-la-prison

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