Au Pérou, la castration chimique pour les violeurs d’enfants

Le Président péruvien Pedro Castillo a déclaré vouloir imposer une castration chimique obligatoire aux pédocriminels. Déjà instaurée en Indonésie, en Pologne, en Moldavie ou encore dans certains États des Etats-Unis, est-ce pourtant autant une solution ?

Justice pour Damaris 

Nous sommes mercredi 13 avril à Chiclayo dans le nord du Pérou. Désespérée, une femme lance un appel à l’aide : sa fille de 3 ans a disparu. Grâce à des caméras de vidéosurveillance, la police nationale péruvienne comprend qu’elle a été enlevée par un homme d’une quarantaine d’années. L’enfant est retrouvée inconsciente et aussitôt transférée à l’hôpital. Juan Antonio Enríquez García, surnommé le « monstre de Chiclayo » est arrêté. Des vidéos retrouvées sur son téléphone portable permettent de l’inculper pour enlèvement et viol. Suite à cette affaire, qui s’est soldée par une condamnation à neuf mois de prison, des manifestations éclatent. La maison de l’agresseur est incendiée et des voix s’élèvent, réclamant justice pour Damaris. Sur les pancartes, il est possible de lire « peine de mort pour le monstre » ou encore « on ne touche pas aux enfants ». À leur tour, la vice-présidente et la ministre des droits des femmes se sont exprimées sur Twitter, exigeant que « tout le poids de la loi s’exerce contre l’agresseur ». Le président Pedro Castillo s’est déplacé à l’hôpital pour rencontrer les parents et apporter son soutien à la famille. 

Le projet de loi 1761 

Dans un article pour La Republica, Estéfany Luján et Winny Moya rappellent qu’au Pérou, « près de 70 % des victimes de cette délinquance ont moins de 17 ans : 1 078 mineurs ont subi ce type de violences sur un total de 1 606 cas signalés et recensés rien que sur les deux premiers mois de l’année. Une statistique qui se répète année après année. » (1) C’est dans ce contexte que le président s’est exprimé lors de sa visite à Chiclayo : « Assez de tant de violence, les crimes de violence sexuelle contre les enfants ne seront pas tolérés par ce gouvernement et ne resteront pas impunis. La douleur de cette famille est aussi la nôtre, je suis outré d’une telle cruauté ». Il a aussi déclaré que le gouvernement évaluait un projet de loi visant à inclure, dans le Code Pénal, la castration chimique comme sanction obligatoire contre les violeurs, notamment les pédocriminels. Actuellement, cette mesure est en vigueur en Russie, dans certains États des Etats-Unis, en Pologne, en Corée du Sud, en Indonésie ainsi qu’en Moldavie.

En 2018, la France a connu une situation similaire suite au viol et à l’assassinat d’Angélique, 13 ans au moment des faits. Aujourd’hui en France, la castration chimique est une mesure qui existe mais elle nécessite le consentement de la personne concernée pour être appliquée. En 2016, Amnesty International rappelait que « la castration chimique forcée est une atteinte au droit international, notamment à l’interdiction de la torture et des autres traitements cruels, inhumains ou dégradants inscrite dans le Pacte international relatif aux droits civils et politiques, et dans la Convention contre la torture et autres peines ou traitements cruels, inhumains ou dégradants ». (2)

En quoi consiste la castration chimique ? 

La castration chimique est un traitement hormonal réversible. Il vise à réduire la sécrétion de testostérone, dans le but de « réduire les pulsions sexuelles de l’individu », peut-on lire sur le site officiel de l’administration française. Ce traitement peut être décidé lors d’une injonction de soin par exemple. Ce n’est pas une peine prononcée par un juge mais bien un traitement médical prescrit par un médecin. Le condamné peut refuser de suivre le traitement mais il devra alors retourner en prison car cela est considéré comme une violation de ses obligations. Selon Muriel Salmona, psychiatre spécialisée dans la prise en charge des victimes de viol, fondatrice et présidente de l’association Mémoire Traumatique, la castration chimique « peut avoir une certaine efficacité, mais pas du tout une efficacité totale (…) et doit absolument s’accompagner d’une psychothérapie. » (3) Elle poursuit en expliquant que le traitement peut provoquer une impuissance mais que ce n’est pas systématique et qu’il s’agit surtout de diminuer les sensations d’excitation sexuelle que la personne peut ressentir. Elle conclut cependant en rappelant que « le viol ce n’est pas de la sexualité, c’est une volonté de détruire ».

Penser que la castration chimique, en stoppant la sécrétion de la testostérone, diminuera les récidives s’insère dans l’un des mythes de la culture du viol les plus ancrés dans notre imaginaire collectif. Les hommes seraient victimes de leurs pulsions sexuelles qu’ils auraient bien du mal à maîtriser. Noémie Renard l’explique dans En finir avec la culture du viol : « Le viol est un crime sans coupable parce que ça ne peut pas être lui, c’est l’autre. Et même lorsque la culpabilité est indéniable, il reste une dernière échappatoire de distanciation : la pulsion, l’état second, la part d’animalité… un autre moi ». (4)

La castration chimique n’arrête pas les agresseurs 

Pourtant, les études montrent que la réalité est toute autre. Le viol n’a que peu à voir avec le désir et l’excitation sexuelle. Le viol c’est le désir de pouvoir, le contrôle, la domination de l’autre. Près de 60% des viols seraient planifiés, 11% le seraient partiellement et seulement 18% relèveraient d’actes impulsifs. De plus, comme l’explique Valérie Rey-Robert dans Une culture du viol à la française : « 80% des agresseurs présentent une vie sexuelle dont 78% se disent satisfaits. Il est donc faux de prétendre que les violences sexuelles sont dues à une insatisfaction sexuelle des violeurs (…) Les hommes qui violent ne le font pas en première instance parce qu’ils ressentent du désir sexuel, mais parce qu’ils en tirent satisfaction d’obtenir ce qu’ils souhaitent. (…) Il est donc bien question avant tout de pouvoir et de domination : le viol est ici un moyen de revendiquer un droit d’accès à un corps féminin ». (5) Le viol est un contrôle disciplinaire, il permet de « réaffirmer la position de chacun », de maintenir l’ordre hétéro-viriarcal. 

Comment faire pour que les hommes cessent de violer ? 

Ce n’est pas la première fois que la question se pose : l’année dernière plusieurs comptes militants ont été suspendus après avoir posé cette question sur Instagram et Twitter. (6) En France, l’action publique se focalise sur l’après-agression comme l’explique le collectif « Notre Corps Nous-mêmes ». Seulement, l’agression commise, il est déjà trop tard. Alors, comment faire pour que les hommes cessent de violer ?Peut-être serait-il temps de leur apprendre à ne pas le faire ! Cela passe par l’application des lois qui existent déjà, notamment les trois séances d’éducation à la vie sexuelle et affective auxquelles chaque élève devrait avoir accès par an. Cela passe la formation du corps enseignant. Cela passe par la création d’espaces d’échanges. Cela passe par l’écoute des victimes. C’est aussi apprendre aux jeunes qu’iels peuvent se défendre, qu’iels en ont le droit et qu’iels en sont capables. Au Canada par exemple, des cours d’autodéfense sont organisés dans les écoles. En Belgique, l’autodéfense féministe et considérée comme faisant partie de « l’éducation permanente ». En Suède, certaines villes proposent de financer pour chaque adolescente un stage d’autodéfense. Contrairement à la castration chimique, l’autodéfense féministe a de réelles conséquences sur la diminution des violences sexistes et sexuelles. Mathilde Blézat l’explique dans Pour l’autodéfense féministe : « Au Canada, une étude de 2015 menée dans 3 universités indiquent que dans l’année suivant un stage le taux de viol était de 5% pour les 451 étudiantes formées à l’autodéfense contre 10% pour les 442 non formées, les tentatives de viol de 3% contre 9%, et les contacts sexuels non-consenti De 26% contre 39%. » (7)

Par Agathe de Beaudrap

Image à la Une

crédit : La Republica

(1) LUJAN Estéfany et MOYA Winny, « La pena de muerte para violadores no es una salida eficaz para proteger a la niñez », La Republica, 16 avril 2022 via ce lien https://larepublica.pe/sociedad/2022/04/15/caso-de-violacion-sexual-a-nina-en-chiclayo-la-pena-de-muerte-para-violadores-no-es-una-salida-eficaz-para-proteger-a-la-ninez/

(2) Communiqué de presse d’Amnesty International, « Indonésie. Il faut mettre fin à la castration chimique forcée et à l’élargissement du champ d’application de la peine de mort », 2016 via ce lien https://www.amnesty.fr/presse/indonsie-il-faut-mettre-fin-la-castration-chimique

(3) ERNER Guillaume, La question du jour sur France Culture, « Agressions sexuelles : faut-il imposer la castration chimique pour lutter contre la récidive ? », 2018 via ce lien https://www.franceculture.fr/emissions/la-question-du-jour

(4) RENARD Noémie, En finir avec la culture du viol, Les Petits Matins, 2018

(5) REY-ROBERT Valérie, Une culture du viol à la française, Libertalia, 2020

(6) Le Breton Marine, « Comment faire pour que les hommes cessent de violer? », la question qui dérange, Huffingtonpost via ce lien https://www.huffingtonpost.fr/entry/comment-faire-pour-que-les-hommes-cessent-de-violer-elles-revendiquent-le-droit-de-poser-cette-question_fr_600ec516c5b6a0d83a1d21d9

(7) BLEZAT Mathilde, Pour l’autodéfense féministe, Editions de la dernière lettre, 2022

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