La macronie détruit les océans

Mardi 3 mai, le Parlement européen a pris la décision de ne pas interdire la pratique du chalutage de fond dans les aires marines protégées. Un choix destructeur pour l’environnement en grande partie opéré par les lobbies et les eurodéputés LREM.

C’est un géant qui roule sur les flots. En apparence, la scène est plutôt intimidante, assez melvillesque. Sous le soleil ou sous la pluie, le chalut, énorme, monstrueux, tangue et se déhanche. Dans les profondeurs, le carnage. Il faut les voir, ces énormes filets lestés de chaînes qui râlent, ronflent, et finalement rugissent une fois sous l’eau. On les descend, parfois jusqu’à 1 800 mètres de profondeur. En un clin d’œil, les filets sont traînes dans les sédiments, raclent les sols, délogent carbone, coraux, algues, poissons, espèces en tous genres. Rien sur son chemin ne lui résiste. Après son passage, seul le désert subsiste. De la pêche, une fois en haut, on gardera dix espèces ciblées. Une centaine d’autres sera rejetée. Et le montre repartira sur les flots au milieu des cadavres flottants.

Cette technique de pêche intensive, c’est le chalutage en eau profonde. Considérée comme néfaste pour l’environnement et la biodiversité, elle est encore utilisée à travers le monde, y compris en France. Cette semaine, le Parlement européen a manqué une bonne occasion de réduire son utilisation. On vous explique pourquoi.

Des aires maritimes pas si protégées

Tout commence lorsque l’eurodéputée verte, la belge Caroline Roose, dépose un amendement proposant d’interdire le chalutage de fond dans les aires marines protégées (AMP). Cette proposition s’inscrit dans le rapport d’initiative « Vers une économie bleue durable au sein de l’Union ».

Dans le viseur : un texte de loi trop flou, trop peu protecteur des océans. Malgré ce que leur appellation pourrait laisser croire, les AMP sont des zones peu réglementées, ouvertes à de multiples activités de transport, de tourisme, de loisirs nautiques, ou encore de pêche, y compris si celle-ci est industrielle. Il est donc parfaitement possible d’y extraire des ressources ou d’y pêcher avec des engins tractés qui raclent les fonds marins, comme le chalutage de fond ou la senne démersale. En France, un tiers des aires marines sont dites « protégées », comme le Pertuis Charentais. Le chalutage y est autorisé. Seules les aires marines dites «strictement protégées», moins nombreuses, sont préservées de la présence des chaluts. À l’heure qu’il est, moins de 1% des aires marines sont strictement protégées dans l’Union européenne.

Lors du vote en séance plénière au Parlement, mardi dernier, 319 eurodéputés ont voté contre l’amendement déposé par Caroline Roose, 280 ont voté pour et 35 se sont abstenus.

Pourtant, la technique du chalutage est de plus en plus controversée, et largement décriée par les ONG de défense de l’environnement. Elle consiste à racler le plancher océanique avec de lourds filets, une technique qui abîme les habitats marins… le tout financé par les subventions publiques. Une étude scientifique publiée dans la revue Science a montré que dans plus des deux tiers des aires marines protégées (AMP) du Nord de l’Europe, le chalutage était 1,4 fois plus intense à l’intérieur de la zone dite « protégée » qu’à l’extérieur. Selon l’ONG Oceana 86% des eaux européennes dites « protégées » sont intensément chalutées.

Le chalutage en eaux profondes, un danger pour la biodiversité. DR

L’imposture écologique de LREM

Parmi les opposants au projet de Caroline Roose, on retrouve notamment des députés LREM issus du groupe Renew Europe. Parmi eux, Pierre Karleskind. Pourtant, le CV du député, président de la commission « pêche » du Parlement européen, avait de quoi séduire : diplômé en océanographie biologique à l’Université Pierre et Marie Curie, il avait dans sa jeunesse traversé l’océan Indien « à la vitesse d’un vélo » pour étudier les micro-algues et obtenu un doctorat en sciences de la mer suite à ses recherches sur le bilan carbone, l’oxygène et les nutriments dans l’Atlantique nord-est. Par la suite, Pierre Karleskind mène une carrière tournée vers les intérêts maritimes, à la fois dans le privé, mais aussi en politique. Il a notamment été conseiller « affaires maritimes et littoral » auprès du président de l’Assemblée nationale, Richard Ferrand. Il a récemment le Prix Personnalité maritime de l’année 2021 décerné par l’Académie de marine.

Mais voilà, pour Pierre Karleskind, l’amendement de Caroline Roose est un peu trop ambitieux. À la place, celui-ci propose donc d’interdire les méthodes de pêche « néfastes » uniquement dans les zones « strictement » protégées, « en suivant les meilleurs avis scientifiques disponibles. » Or, la proposition du député LREM est sournoise puisque ces méthodes de pêche sont déjà interdites dans les zones strictement protégées. Elle remet aussi en question la définition concrète de ce que la communauté internationale entend par « zone protégée ».

Dans la foulée, Claire Nouvian, présidente de l’association Bloom pour la protection des océans, dénonce l’amendement de LREM qu’elle qualifie « d’enfumage » auprès du journal Libération.

Mais c’est bien la proposition de Pierre Karleskind qui a été retenue le 3 mai.

 Sur Twitter, Claire Nouvian dénonce « l’imposture » d’Emmanuel Macron qui promettait à sa réélection « une nation écologique. » Son association pointe aussi du doigt un vote qui a « méthodiquement saboté l’ambition européenne de protection de l’océan et de la biodiversité ».

Crédit : Bloom

En Europe, des lobbies encore trop présents

Dans sa lutte contre le dérèglement climatique, il semblerait que la Commission européenne soit encore bien trop proche des lobbies. Il y a quatre ans, l’association Bloom révélait que la Commission avait ignoré les conclusions d’un rapport défavorable à la pêche électrique. Ce type de pêche consiste à envoyer depuis un chalut des impulsions électriques dans le sédiment pour y capturer des poissons benthiques, c’est-à-dire vivant au fond des mers. Interdite depuis 1998 sur le continent, un avis du comité d’experts scientifiques long de 99 pages avait mis en garde en 2016 contre cette pratique, un mois avant que la Commission n’autorise des dérogations à son interdiction, influencée notamment par les lobbies néerlandais de la pêche industrielle. Au moins 5.7 millions d’euros de subventions auraient été alloués à la flottille des Pays-Bas depuis août 2015, avait calculé Bloom. Pourtant, le chalutage électrique est responsable d’un réel désastre écologique, capable d’électrocuter, fracturer, brûler les poissons.

En 2013, l’association Bloom toujours expliquait dans un documentaire comment le vote sur l’interdiction du chalutage de fond avait été mis à mal par la pression des lobbies industriels français, notamment bretons, espagnols, écossais et portugais. Alors que les scientifiques alertaient sur le moyen de pêche « le plus destructeur de l’histoire », que la société civile se mobilisait sur le terrain, les députés avaient pris la décision de rejeter cette proposition. Réunis sous la bannière de « Blue Fish », les lobbies étaient parvenus à retarder, puis à faire s’enliser le règlement de la pêche en eau profonde avant de faire échouer complètement l’adoption de la mesure. Le tout aidé par le mercenaire de la communication, rouage essentiel de l’influence des lobbies au sein du Parlement Européen, Gplus Europe. Le documentaire est à retrouver dans son intégralité en fin d’article.

Les océans en lutte contre le réchauffement climatique

Pour que les océans puissent restaurer leurs écosystèmes et préserver la biodiversité, il est essentiel que les aires ne soient pas perturbées par la pêche industrielle. Déjà en 2017, une étude publiée dans le Journal of Marine Science pointait du doigt le fait que « malgré l’augmentation récente du nombre de grandes AMP dans le monde, nous sommes toujours en deçà de l’objectif des Nations Unies de protéger 10 % des océans d’ici 2020. »  L’étude précisait que seules les AMP sans prélèvement étaient efficaces pour restaurer et préserver les écosystèmes.

Pourtant, protéger les océans de l’exploitation humaine peut avoir un réel effet positif face au dérèglement climatique. En Basse-Californie, en 2012, un événement de mortalité massive causé par l’appauvrissement en oxygène lié au climat a affecté les populations d’ormeaux roses, mais celles-ci se sont reconstituées plus rapidement dans les réserves marines en raison de la grande taille corporelle et de la forte production d’œufs des adultes protégés.

La Commission prévoyait de protéger 30% des eaux européennes en 2030. D’ici l’été, elle devra présenter ses mesures pour la gestion des mers et la restauration des écosystèmes naturels. Un vote de rapport d’initiative étant peu contraignant, la Commission peut donc encore agir en faveur de l’océan et du climat.

Par Charlotte Meyer

Pour aller plus loin :

  • Article : « Le Parlement européen est miné par les lobbies de la pêche industrielle », interview  de Claire Nouvian par Emilie Massemin, Reporterre, 3 mai 2022, à lire ici
  • Documentaire : « Intox. Enquête sur les lobbies de la pêche industrielle. », par Bloom association, à voir ici
  • Reportage : « L’Océan est en danger et s’il meurt, nous mourrons », Par Paloma Moritz, sur Blast, à voir ici

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