Ces femmes qui montrent la guerre

À Paris, le musée de la Libération a choisi de mettre en lumière le travail de huit femmes photographes de guerre en exposant plus de 80 photographies. En France, en Espagne, au Vietnam, en Irlande, en Afghanistan ou encore Irak, ce sont plus de 75 ans de conflits qu’elles ont documenté. 

Attention : cet article contient des photographies explicites pouvant heurter la sensibilité.

Crédit photo : Un jeune garçon afghan sur un manège brandit un faux pistolet lors des fêtes de la fin du Ramadan, Kaboul, Afghanistan, septembre 2009, prise par Anja Niedringhaus

Témoigner, quoi qu’il en coûte

« Quel style adopter pour informer sur la guerre ? Les huit femmes photographes, choisies pour leur style propre, produisent des images fortes, qui n’épargnent pas le spectateur. Ce métier les expose au danger : deux d’entre elles ont été tuées sur le front » peut-on lire avant même d’entrer dans la salle d’exposition. De par la nature du sujet, un·e photographe de guerre s’expose à être blessé·e, qu’il s’agisse de blessures physiques ou psychologiques. Si les photographes sont protégé·es par des conventions internationales, l’histoire montre que la réalité est bien plus complexe, et qu’aucun texte de droit ne peut prévenir des traumatismes inhérents aux réalités des conflits armés. Selon Lynsey Addario : « Quand on est photographe de guerre, il est important d’avoir peur, mais il faut savoir la gérer. C’est la peur qui vous permet de rester en vie. Si on a peur de rien, on risque de se faire tuer très vite » (1).

Crédit photo : Sandinistes devant le quartier général de la Garde nationale à Estelí, Nicaragua, juillet 1979, prise par Susan Meiselas

Malheureusement, la peur n’efface pas le danger. Gerda Taro et Anja Niedringhaus ont en effet été tuées pendant qu’elles couvraient respectivement la guerre civile espagnole en 1937 et les élections en Afghanistan en 2014. Nous pouvons aussi évoquer, plus récente cette fois-ci, la mort de Camille Lepage en 2014, à 26 ans, alors qu’elle effectuait un reportage en Centrafrique. Catherine Leroy attrape quant à elle la Malaria et reçoit des éclats d’obus. « Marquée par les scènes traumatisantes qu’elle a vécues au Liban », elle finit par mettre un terme à sa carrière de photojournaliste. Lee Miller souffre elle aussi des scènes traumatisantes qu’elle a découvert en photographiant la libération des camps de concentration de Dachau et Buchenwald en 1945. En dépression, elle cesse son travail de photographe et tait ses accomplissements passés à son fils, qui ne découvre ses nombreux clichés qu’après sa mort en 1977. Christine Spengler quant à elle, confie penser toutes les nuits de sa vie aux horreurs de la guerre qu’elle a pu voir. Toujours selon Lynsey Addario, ces femmes sont des « dures à cuire, irrévérencieuses qui rejetaient toutes les normes imposées aux femmes à l’époque » (2). 

Gerda Taro © International Center of Photography Republican militiawoman training on the beach. Outside Barcelona. August 1936. © Gerda Taro © International Center of Photography | Magnum Photos
Crédit photo : Un Marine américain de la 1ère division avec une figurine dans son sac ados, en guise de porte-bonheur, durant la progression de son unité dans la partie ouest de la ville de Falloujah, Irak, novembre 2004, prise par Anja Niedringhaus

« Un milieu très macho » 

Tout commence avec Alice Schalek. Née en 1874, elle est la première femme à exercer le métier de photographe de guerre. En 1915, elle part dans les Dolomites pour couvrir la Première Guerre mondiale. En 1941, Lee Miller est photojournaliste pour Vogue mais elle rêve de couvrir la guerre. Elle rencontre David Sherman qui lui suggère de devenir correspondante de guerre. Alors en 1944, elle se rend à Saint-Malo afin de réaliser un reportage sur les femmes pour Vogue. Censée arriver dans une ville pacifiée, elle se retrouve en réalité sous les feux des snipers : « j’étais la seule photographe à des kilomètres à la ronde, je l’avais ma guerre » (3). Seules quatre femmes sont alors accréditées en tant que photographes de guerre. Et lorsqu’elles existent, l’histoire les oublie. L’histoire de Gerda Taro, première femme photographe de guerre à être tuée en exerçant en est un parfait exemple. « Ça va très vite, elle a été enterrée en grande pompe. Ils en ont fait un martyre du communisme. Le parti communiste a payé ses obsèques, sa concession. C’était quelqu’un qui a été très célébrée et en très peu de temps Capa est devenu le très grand photographe et elle c’est devenu rien. » m’expliquait Camille Paix lors de notre interview. Des années après, en 1966, la situation ne semble pas avoir beaucoup évolué : Catherine Leroy est la seule photographe à couvrir le conflit du Vietnam en tant que correspondante de guerre : « l’américaine Dickey Chapelle l’avait précédée, mais elle fut tuée en novembre 1965 lors d’un accrochage. » (4) Afin de conserver la mémoire de ses consœurs, Christine Spengler explique qu’elle s’est jurée qu’elle ne ferait jamais d’interview sans parler d’elles : « dans ce milieu très macho, quand un correspondant de guerre mourait, c’étaient des pages et des articles et quand c’était une femme, trois fois rien. Quand Catherine Leroy est morte, il n’y a pas eu d’hommage à Perpignan. Elle a eu le prix Capa, elle a escaladé la colline 881… mon admiration va toujours à Catherine, non pas parce qu’elle était meilleure que nous, mais parce que Catherine, toute petite toute mince qui pesait 38 kilos, sautait en parachute avec les soldats, c’était la seule d’entre nous, et elle était tellement menue qu’on dit que les soldats américains devaient lui attacher des lests de sable autour de la taille pour qu’elle ne tombe pas en zone Vietcong. » (5) Christine Spengler a elle-même couvert 14 conflits et a notamment réalisé la photographie Bombardement de Phnom Penh au Cambodge en 1975, qui illustre l’exposition. 

Crédit photo : Christine Spengler, Bombardement de Phnom Penh, Cambodge, 1975

Ici, l’on voit deux photos prises par Christine Spengler au Cambodge en 1974. Sur la première, Enfants jouant dans le Mékong, les enfants s’amusent avec des douilles d’obus, insouciants. Sur la seconde, Enfant pleurant son père, l’on retrouve l’un des enfants figurant sur la première photo. Quelques heures plus tôt, la guerre n’existait pas, à présent elle ne pourrait être plus réelle. Le contraste entre la joie et la douleur est saisissant.

Non, « les femmes n’ont pas un regard différent des hommes sur la guerre » 

« Leur spécificité par rapport à leurs collègues masculins tient à leur plus grande facilité à s’approcher des populations civiles. Leurs images témoignent non seulement des violences des combats mais aussi des souffrances des victimes. Rompant avec les représentations habituelles, elles montrent aussi les femmes combattantes » peut-on lire à l’entrée de l’exposition. Il est vrai qu’elles ont pu donner d’autres représentation des conflits parce qu’elles étaient des femmes, et parce que de ce fait, les civiles leur accordaient plus facilement leur confiance comme l’explique l’historienne Anne-Marie Beckmann : «pendant des décennies, comme aucune d’entre elles n’avait accès au front, elles couvraient les hôpitaux, les victimes civiles, le quotidien des populations… Elles ont continué à le faire car les familles, les percevant comme moins dangereuses, leur ouvraient plus facilement leurs portes, mais à partir de la guerre d’Espagne et surtout du Vietnam, elles ont aussi travaillé auprès des combattants.» (6)

Jamileh Heydari, une mère afghane, allaite son jeune fils Matin au milieu d’un groupe de migrants pressés contre une barricade à la frontière entre la Slovénie et l’Autriche. Crédit photo : Carolyn Cole / Los Angeles Times

Carolyn Coyle photographie par exemple une femme afghane en train d’allaiter son enfant alors qu’elle supplie de pouvoir dépasser la frontière. Pour la photographe, cette photo « symbolise la force, la détermination et le désespoir des migrants qui fuient la guerre et la pauvreté. » (7) Cela veut-il dire qu’il existe un regard féminin sur la guerre ? Pour Catherine Spengler, il ne s’agit pas d’une question de genre. Si elle a décidé « contrairement aux hommes, (…) de ne jamais montrer le sang » pour se concentrer sur les femmes combattantes, les civils et les enfants, les éclats de joie, les petits bouts d’espoir ; elle rappelle que ce n’est pas le cas de toutes ses consœurs : « Catherine Leroy qui était une très grande amie, aimait photographier la violence. D’ailleurs, souvent, elle se moquait de moi. Quand j’arrivais du front, le soir, elle me lançait: “Alors, qu’as-tu photographié aujourd’hui, avec ton ‘regard féminin’ ?” ». (8)

Lee Miller, dans la baignoire d’Adolf Hitler. C’est David Sherman qui la prend en photo. Cette photographie est devenue extrêmement connue pour sa forte symbolique. Les bottes en premier plan, sont celles que la photographe portait au camp de concentration de Dachau le matin même. « Elle répand la crasse de ce lieu sur le tapis bien propret d’Hitler » (Antony Penrose, fils de Lee Miller). Crédit : Lee Miller in Hitler’s bathtub, Hitler’s apartment, Lee Miller et David Sherman

Que choisir de montrer ?

Tout dépend de la position que la photographe souhaite adopter comme le rappelle Susan Meiselas « il existe des personnes qui prennent des photos avec des objectifs plus longs, des objectifs zoom ou encore des objectifs à plus grand angle. Ma distance de prédilection se situe entre 28 mm et 35 mm. Je crois que cela en dit long sur la position que je souhaite adopter : pouvoir être proche, sans pour autant déformer la scène. » (9) Lee Miller, « par devoir moral » choisit par exemple de photographier les atrocités qu’elles découvrent à Dachau. Elle implore Vogue de publier les photos qu’elles a prises, aussi explicites qu’elles soient. Elles sont publiées dans un article intitulé « Believe it », en français « Il faut y croire ». Aujourd’hui, il serait impensable de voir des journaux comme Vogue publier des photos de guerre aussi violentes que celles prises par Lee Miller. Ces réalités n’ont pas disparues, simplement on ne nous les montre plus comme l’explique Lynsey Addario : « plus on est inondé d’images, et plus on se ferme à la réalité ».

Crédit photo : Cuesta del Plomo, lieu où furent commis de nombreux assassinats par la garde nationale, près de Managua, Nicaragua prise par Susan Meiselas en 1978

L’une des photographies prises par Susan Meiselas illustre la position complexe dans laquelle se trouvent les photographes de guerre : « Les images que j’ai prises du corps étaient puissantes, notamment en raison du contraste avec la beauté du paysage. Pour moi, [la photo] était le lien permettant de comprendre pourquoi le peuple nicaraguayen était si indigné. [En revanche, le public américain ne pouvait pas faire le lien entre sa réalité et cette image. Ils ne pouvaient tout simplement pas expliquer ce qu’ils voyaient. »(10) Plus récemment, une photo prise par Lynsey Addario illustre ce conflit qui les anime : qu’est-ce qui doit être montré ? quelle est la limite ? Le 7 mars 2022, alors que la Russie a envahi l’Ukraine, Lynsey Addario couvre le conflit et capture l’image d’une famille dont les membres sont morts : « J’ai pensé que c’était irrespectueux de prendre une photo, mais je devais la prendre (…) C’est un crime de guerre. » (11)

Crédit photo : LYNSEY ADDARIO/THE NEW YORK TIMES

L’exposition permet de découvrir le travail incroyable de ces huit femmes. À travers sa sélection, elle nous montre la diversité au sein des regards féminins, les différentes façons de capturer la guerre, les choix parfois difficiles à faire de ce que l’on décide de montrer ou de taire. Elle se tient au musée de la Libération, à Paris, jusqu’au 31 décembre 2022. Plus de 80 photographies y sont exposées. Le prix d’entrée est de 8 euros, 6 euros en tarif réduit. L’exposition permanente est gratuite. Vous pouvez y aller du mardi au dimanche. Pour plus d’informations vous pouvez aller directement sur le site du musée.

par Agathe de Beaudrap

(1) ARTE, Lee Miller, mannequin et photographe de guerre, documentaire réalisé par Teresa Griffiths en 2020 disponible en replay jusqu’au 20 mai : https://www.arte.tv/fr/videos/092125-000-A/lee-miller-mannequin-et-photographe-de-guerre/

(2) Op. cit.

(3) Op. cit.

(4) https://dotationcatherineleroy.org/fr/

(5) DOLEK Carine, « Christine Spengler dans la jungle de Calais », 11 octobre 2021 pour Réponses Photo : https://www.reponsesphoto.fr/actualites/christine-spengler-dans-la-jungle-de-calais-2259.html#item=1

(6) LETERTRE Marilyne, « Le combat des femmes photographes de guerre, de Catherine Leroy à Susan Meiselas », Madame Figaro, 3 mars 2022, https://madame.lefigaro.fr/celebrites/culture/combattantes-et-temoins-de-catherine-leroy-a-susan-meiselas-le-regard-unique-femmes-photographes-de-guerre-20220305

(7) COLE Carolyn et TAYLOR Arthur, « Celebrating Women Photographers: Carolyn Cole », 31 mars 2021, Los Angeles Times : https://www.latimes.com/california/story/2021-03-31/celebrating-women-photographers-carolyn-cole

(8) WARNOCK Lucy, « CHRISTINE SPENGLER: ‘LES FEMMES N’ONT PAS UN REGARD DIFFÉRENT DES HOMMES SUR LA GUERRE' », Polka, 8 mars 2022, https://www.polkamagazine.com/christine-spengler-les-femmes-nont-pas-un-regard-different-des-hommes-sur-la-guerre/

(9) FULFORD Lucy, « Susan Meiselas : 5 leçons tirées d’une vie consacrée à la photographie » pour Canon, https://www.canon.fr/pro/stories/magnum-susan-meiselas-lessons/

(10) traduction d’un extrait du site https://www.susanmeiselas.com

(11) CHAMLEE Virginia, « Photographer Opens Up After Capturing Wrenching Viral Photo of Fleeing Family Killed in Ukraine », People, 15 mars 2022 : https://people.com/politics/photographer-capturing-viral-scenes-of-chaos-death-in-ukraine-opens-up/

image mise en avant :

crédit photo : des Marines Américains font irruption au domicile d’un député irakien dans le quartier d’Abou Grhaib, Bagdad, Irak, novembre 2004, prise par Anja Niedringhaus

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