Pionnières, une exposition à côté de la plaque

Du 2 mars au 10 juillet 2022, le musée du Luxembourg présente « Pionnières : Artistes dans le Paris des Années folles » dont Camille Morineau, présidente d’AWARE est commissaire d’exposition. Je suis allée la visiter pour vous. 

Carte présentant les origines des artistes dont les oeuvres sont exposées / Crédit photo : Agathe de Beaudrap

Une énième exposition de femmes-artistes…

Avant toute chose, il faut que je vous confie un secret : je ne suis pas vraiment une adepte des musées, et l’histoire de l’art je n’y connais pas grand-chose. Pourtant, dès l’entrée, je tique. Sur le mur, une carte du monde donne à voir aux visiteurices l’origine des artistes exposé·es. « Ah oui quand même ! » est la première chose qui me vient en tête. Autant d’artistes réunies en une même exposition ? Je me demande si on l’a déjà fait pour des hommes-artistes. D’ailleurs, « hommes-artistes », ça sonne bizarre à l’oreille, non ? Je suis peut-être une visiteuse néophyte, mais je reste curieuse. Alors je me suis questionnée : quel est le lien entre toutes ces artistes ? Peut-être se connaissaient-elles ? Peut-être ont-elles travaillé ensemble ou au contraire peut-être ont-elles été mises en compétition ? Peut-être avaient-elles des processus créatifs similaires ? Force est de constater que ce ne sont pas les biographies de quelques lignes qui répondront à mes questions. Et encore faut-il qu’il y en ait, car toutes les artistes exposé·es ne semblent pas y avoir droit ! J’ai fini par me dire, que si l’exposition ne m’offrait pas de réponse, c’est peut-être parce qu’il n’y en avait pas. Pionnières semble en effet s’insérer dans cette continuité d’expositions où on markete du féminisme aux visiteurices via des artistes qui finalement ne le sont pas, sur seul prétexte que ce sont des femmes, alors que l’on peut s’intéresser à elles via bien d’autres prismes. 

Dans l’exposition, on a l’impression que ces artistes sont des sortes d’épiphénomènes, qu’elles sont toutes seules dans leur monde clos, qu’elles n’ont jamais tissé des liens entre elles ou avec d’autres artistes hommes, font partie d’autres courants. Pour certain·es, une seule œuvre est exposée. Leur nom semble perdu au milieu des autres : pour le public, elle reste des inconnu·es. Un comble pour une exposition souhaitant les mettre en avant. Finalement, rien semble n’avoir changé depuis l’accrochage elles@centrepompidou au Centre Pompidou en 2009… Une décennie est pourtant passée et de nombreuxses étudiant·es et chercheureuses travaillent sur ces sujets. D’ailleurs, dans son billet  « Un pas en avant, trois pas en Pionnières » (1), Eva Belgherbi, doctorante en histoire de l’art, analyse une politique de l’empouvoirement qui cherche toujours à voir des pionnières, des premières, des combattantes. Considérer les « femmes artistes » comme un groupe homogène « faisant fi des contextes sociaux, de l’entre-gens de ces artistes et de la mixité de l’histoire de l’art » c’est se raconter une belle histoire bien éloignée de l’histoire collective et des mécanismes de domination. D’ailleurs, en s’insérant dans cette opposition et cette binarité hommes/femmes, Pionnières reproduit ces mécanismes de domination comme l’explique Marina Deleuze, masterante en histoire de l’art. Cette « exposition prétend (et faussement) n’inclure que des femmes, or ce n’est pas le cas. Cela révèle bien les limites de ce genre d’exposition, qui voulant mettre en avant les femmes dans l’histoire de l’art, créent de nouveaux écueils et invisibilisations. Aligner des noms est une chose plus au moins aisée, en revanche analyser les enjeux de leur présence dans l’historiographie de l’art l’est moins. » (2)

Cartel d’introduction de l’exposition / Crédit photo : Agathe de Beaudrap

Alerte, féminisme-washing 

Dès la phrase introductive, les visiteurices qui ont payé entre 10 et  15 euros, reçoivent des informations erronées. « Très longtemps marginalisées, (…), les artistes femmes de la moitié du XXème siècle n’ont pas été reconnues de leur vivant à leur juste valeur. (…) Lorsque leur rôle dans les avant-gardes sera reconnu, il est à prévoir que la perception de ces mouvements aura profondément changée. » Maëlle Roger, étudiante en M1 à la Sorbonne, reprend point par point les informations erronées : « Marie Laurencin est la seule qui fait partie du Bateau-Lavoir, elle expose avec les cubistes (…) Tamara de Lempicka est la figure de la Nouvelle femme dans les années 1920, elle expose dans toutes les expositions internationales, ses peintures s’arrachent ». (3) C’est loin d’être la seule « maladresse » de l’exposition qui enchaîne les propos violents, notamment dans une salle intitulée « le troisième genre ». Ennio Grazioli, diplômé en histoire de l’art à l’université de Nanterre l’explique mieux que moi : « Les termes utilisés dans les différentes salles sont insultants voir même transphobes (…) ici on cherche encore le respect envers Lili Elbe, femme transgenre, qui est présentée comme “le mari de Gerda Wegener”. Celle-ci aurait dans ses œuvres “représenté l’identité trans” de “son mari”. Merci mais non merci. Soyons RESPECTUEUX.SES : Lili Elbe est la femme de Gerda Wegener et elle la représente, point final. Une identité trans, qu’est-ce que c’est ? » (4) 

Le cartel de la salle « les deux amies », tout aussi déconnecté explique que cette expression désigne une « amitié forte ». Dans la même salle, le terme saphisme est utilisé, mais Pionnières passe encore à côté comme l’explique Maëlle Roger sur son thread twitter : « Si au début du XXème on cite ce terme, c’est pour invisibiliser toute une sexualité, ne pas la légitimer et en même temps la trouver suffisamment intéressante pour attiser la curiosité. À cette période, les deux amies, les lesbiennes, c’est à la mode, ça excite, ça fait vendre : c’est un fait, c’est l’histoire voilà MAIS 100 ans après, faire une exposition sur ce thème, ne pas exposer le contexte et réitérer les mêmes présupposés c’est juste horrible parce qu’honnêtement si ce thème est dans l’exposition c’est jusque parce que, en ce moment, ça fait aussi vendre, c’est aussi à la mode et c’est désolant ». (3) En revanche, qu’est-ce que les œuvres de Tamara de Lempicka sont belles ! (Oui, c’est mon artiste préférée mais faites comme si je nous avais rien dit). 

Les « deux amies », de Tamara de Lempicka, 1923 / Crédit photo : Agathe de Beaudrap

Le « meilleur » pour la fin 

Après avoir découvert des peintures, des sculptures, des photographies, de la couture, des marionnettes, -mais surtout de la peinture soyons honnêtes- toutes plus incroyables les unes que les autres, arrive la dernière salle. Et d’un coup d’un seul, mon malaise augmente. Les murs ne sont plus blancs, ils sont verts. Apparemment nous ne sommes plus à Paris, « capitale de la modernité » d’où tout l’avant-garde exporte l’innovation au reste du monde, mais dans la verdoyante et sauvage nature de l’étranger ? Ah, l’étranger, comme c’est exotique. Je vous lis le cartel de la salle : « Pionnières de la diversité. Sans doute parce qu’elles étaient déjà à la périphérie d’un monde dont elles auraient voulu être au centre, les artistes femmes ont été aventurières, mobiles, curieuses et ouvertes à d’autres cultures. Elles ont pour certaines exporté la modernité sur d’autres continents, comme la Brésilienne Tarsila do Amaral et l’Indienne Amrita Sher-Gil. » Je vous passe la suite. Alors oui, je vous vois venir : peut-être que c’est moi qui suis mauvaise langue, mais pourquoi les séparer du reste ? Pourquoi les regrouper dans cette salle au nom indécent ? « Pionnières de la diversité ». Doit-on rappeler la définition de pionnier pour saisir pleinement l’absurdité de cet intitulé ? « 1. Soldat employé aux travaux de terrassement ou à l’aménagement des positions défensives, 2. Soldat du génie […], 3. Défricheur de contrées incultes, synonymes : colon ». (3) D’autant plus que ces artistes n’ont rien à voir. Si Lucie Cousturier a effectivement défendu les tirailleurs sénégalais, Anna Quinqaud a promu une image coloniale de l’Afrique auprès des Occidentaux. Ses œuvres ont servi sur des affiches de promotion coloniale mais rien n’est dit sur ça. 

Le cartel de la dernière salle « Pionnières de la diversité » / Crédit photo : Maëlle Roger

Une exposition déconnectée des avancées de la recherche…

Mais l’un des plus gros problèmes de l’exposition, je l’ai découverte chez moi, en faisant mes petites recherches pour vous écrire un article sympatoche. Quand on y connaît pas grand-chose à l’art, comme moi, l’exposition donne l’impression d’une découverte. D’ailleurs, les cartels et la description sur le site du musée laissent à penser qu’avant le XXème siècle, il n’y aurait même pas eu de femmes artistes. Pourtant, avant Pionnières, des expositions sur la période du début du XXe siècle ont déjà été réalisées notamment celle sur Suzanne Valadon à Bourg-en-Bresse. Des doctorant·es et des masterant·es travaillent sur ces sujets. Des ouvrages, notamment anglophones, ont déjà été publiés. Dans son billet, Eva Belgherbi explique : « En France on a régulièrement cette impression de partir de zéro, de réinventer l’eau chaude à chaque exposition, plaçant les commissaires de ces expositions parisiennes dans des situations de “redécouvertes”, leur donnant le rôle de justiciers ou justicières de l’histoire de l’art. » (1) Des expositions comme celles du MUCEM sur l’épidémie du VIH/Sida ou celle du Mémorial de la Shoah sur les homosexuels et les lesbiennes dans l’Europe nazie ont fait appel à des personnes concernées ou ayant au moins une formation, un bagage sur le sujet exploré. Pour le commissariat de Pionnières, ça n’a pas été le cas. Or, il est impossible de prétendre être spécialiste d’une thématique si large que celle des « femmes-artistes ». Qui oserait se prétendre spécialiste des « hommes-artistes » ? Avant de visiter une exposition, il faudrait, apparemment, faire la même chose que pour choisir sa viande -ou ses bananes, si vous êtes végétarien·nes comme moi- : regarder d’où elle vient, qui l’a produite. Des chercheureuses y ont-t-iels été associé·es ? Y-a-t-il un comité scientifique important ? Eva Belgherbi résume cette idée dans son billet sur l’exposition : « Tenter de comprendre une exposition c’est aussi s’intéresser non plus qu’à ce qu’elle raconte, mais qui la raconte et par extension comment elle est racontée. » (1) 

Crédit photo : Musée du Luxembourg

Combler les manques dans les collections permanentes 

« Peut-être que la véritable audace serait que les musées français se fassent confiance à eux-mêmes et à leurs publics en présentant des œuvres de femmes artistes dans leurs parcours permanents, au lieu de pratiquer une sorte de délégation de service public à ce genre d’exposition » explique Eva Belgherbi. (1) En effet, les collections permanents du Centre Pompidou par exemple ne comptent que 10% d’œuvres d’artistes femmes à l’étage moderne et 17% à l’étage contemporain. (5) Abel Delattre, dans son billet « Pourquoi y a-t-il encore des expositions d’“artistes femmes”? » nous informe qu’au Musée National d’Art Moderne : « 59 des œuvres exposées sont signées par des femmes (sans remettre en doute leur identité de genre) sur les 696 au niveau 5 des collections modernes du musées ; autrement dit, sur 233 artistes présent-es à cet étage, seulement 24 sont des « artistes femmes », dont deux duos femme-homme (…) Si le MNAM exposait plus d’« artistes femmes », nous n’aurions plus besoin d’expositions « ghettoïsant » ces artistes.» (6) Selon Eva Belgherbi, il faudrait aussi « investir dans la recherche et s’intéresser plus globalement aux groupes de femmes artistes comme l’Union des Femmes Peintres et Sculpteurs ou Femmes Artistes Modernes serait plus que souhaitable afin de rendre compte d’une histoire sociale des réseaux d’artistes, en dehors des chimères que sont les pionnières. » (1) 

Par Agathe de Beaudrap 

Si vous vous voulez la voir en vrai, toutes les informations sont sur le site du Musée du Luxembourg

(1)  BELGHERBI Eva, « Un pas en avant, trois pas en Pionnières », 3 avril 2022, https://ghda.hypotheses.org/187

(2) DELEUZE Marina, « Ni pionnières, ni rebelles, ni indépendantes, mais que reste-t-il de leur art ? », publié sur Das Mannweib, le 20 mars 2022 , https://kunstimfeuer.hypotheses.org/51

(3) Praxa Praxam Praxarum (@Maelle257), thread Twitter publié le 02 avril 2022,  https://twitter

(4) GRAZIOLI Ennio, « [BILLET D’HUMEUR n°1 📸] – Non je n’ai pas une “identité trans” », publié le 2 mai 2022, https://chambrenoire.hypotheses.org/121

(5)  Première partie autour de « Pionnières. Artistes dans le Paris des années folles », L’esprit critique, Mediapart, épisode 28, 27 mars 2022

(6)  DELATTRE B.A, « Pourquoi y a-t-il encore des expositions d’ “artistes femmes”? », 4 avril 2022, https://ombrelles.hypotheses.org/126#footnote_1_126

 

 


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