Pierre Issa – « Nous sommes une dictature pernicieuse. »

Au Liban, on ne le présente plus. Pierre Issa, c’est d’abord la figure du révolutionnaire qui ne lâche rien. Il se fait surtout connaître en 1985 en tant que cofondateur de l’association Arc en Ciel. Créée en pleine guerre civile, elle se donne pour but de soutenir les communautés vulnérables et les personnes marginalisées. En 2019, Pierre Issa relance le parti historique du Bloc National dont il est aujourd’hui le Secrétaire Général.

NOTE : cette interview a été publiée en 2021 dans notre trimestriel « Réinventer la Démocratie ». Nous la publions sur notre site à l’occasion des législatives libanaises.

La démocratie libanaise était à l’abandon depuis plusieurs décennies. Ce sont les événements de l’été dernier (coronavirus, crise économique, explosion) qui ont montré l’état du pays au reste du monde. Un an plus tard, quelle est votre vision de la situation ?

La situation a encore empiré. Ici, les personnes n’ont plus d’argent. Tout le monde attend l’effondrement alors que le pourrissement s’accélère. Dans les dictatures, en général, tout va bien jusqu’au dernier quart d’heure. J’espère qu’il va arriver bientôt… Dans le monde arabe, le Liban donne souvent l’impression d’être un modèle de liberté en comparaison avec ses voisins. Mais c’est une illusion car nous sommes une dictature pernicieuse, dirigée par six chefs communautaires, avec une façade de régime libéral.

Le problème profond du Liban remonte à bien longtemps. Géographiquement, on est entre un pays tout à fait sectaire, le seul, Israël ; et d’autres régimes arabes totalitaires comme la Syrie. Cette situation menace aussi notre paix.

Comment définiriez-vous le peuple libanais aujourd’hui ?

Remontons un peu au-delà de tout ça pour mieux comprendre le modèle libanais. Si on regarde la région d’en haut, on a un énorme désert, avec une oasis qui s’appelle le Liban. Et comme dans tous les déserts de la planète, tout le monde se dirige vers l’oasis. C’est ce qui explique l’importance de notre diversité depuis des millénaires. Le Liban, c’est d’abord trois zones géographiques bien distinctes. On a les plaines, qui étaient un temps le grenier de Rome. C’est une zone surtout agraire : on produit beaucoup, on consomme ce qu’on peut consommer, on donne le surplus car on n’a pas beaucoup de moyens de conservation… Cela fait des habitants de la plaine des personnes traditionnellement généreuses. On a ensuite la montagne, où il est difficile de produire. Les gens y sont farouchement attachés à leur liberté et à leur indépendance. C’est pour cette raison qu’ils acceptent de vivre dans des conditions difficiles. Et puis, il y a la côte, où les habitants sont historiquement ouverts à toutes les cultures de la Terre.

On est très fiers de la cuisine libanaise mais c’est un mélange de plats de partout. On nous bassine avec la coexistence mais on a plutôt eu de l’interaction, on a eu des combats, des défaites ensemble, des familles ensemble. On est géographiquement à la croisée des trois continents, sur le chemin des commerces depuis l’âge de bronze. On a été envahis par tous les empires et on leur a résisté, à tous. Voilà l’homo lubanicus. Quand le Grand Liban est né, on pensait que mettre des tribus différentes ensemble, ça n’allais pas marcher. Mais si ! Cela a donné naissance au Libanais : généreux, attaché à son indépendance et à sa liberté, ouvert à toutes les civilisations. Un chiite libanais ressemble plus à un sunnite libanais qu’il ne ressemble à un chiite du reste du monde arabe. On a une unité et une logique territoriale, un peuple qui est une réalité.

A partir de quand ce modèle a-t-il commencé à tanguer selon vous ?

Le premier problème est notre régime de gouvernance. En 1920, le contrat social lancé avec le mandat français s’est fait entre communautés confessionnelles, et pas entre le citoyen et l’Etat. Dans l’empire ottoman, on laissait la gestion des affaires et des gens aux communautés : c’était le cas pour la santé, l’éducation… C’est pour ça qu’on a des réseaux d’hôpitaux catholiques, sunnites, chiites, etc, par exemple. En 1920 pour rester chef, il fallait être élu démocratiquement… donc avoir des clients. Ça passait par influencer les parents d’élèves, des échanges de bons procédés… Les dignitaires religieux sont devenus plus politiques que les religieux et les chefs politiques sont devenus plus religieux et confessionnels.

Actuellement, quels sont les plus gros problèmes politiques au Liban ?

Aujourd’hui au Liban, nous avons cinq blessures à éliminer : la corruption, le sectarisme politique, la dépendance, le féodalisme et le clientélisme politique. Ce que nous souhaitons, avec le Bloc National, c’est remplacer la corruption par l’intégrité, le sectarisme par la citoyenneté, la dépendance par la souveraineté nationale, le féodalisme par la démocratie et le clientélisme par la prééminence du droit.

Manifestation à Beyrouth, au Liban, le 20 octobre 2019. © Mohamed Azakir / Reuters

Justement : en 2019, vous relancez le Bloc National, un parti historique, créé en 1946 qui battait de l’aile depuis la mort de Raymond Eddé en 2000. Vous vous présentez comme un acteur de l’opposition. Mais est-ce vraiment possible dans un pays que vous présentez comme ravagé par le clientélisme ?

C’est effectivement l’un des combats du Bloc National. En 45 ans, avec le début de la guerre en 1975, toute opposition organisée a été refusée. C’est le règne du « tous pourris ». Plus récemment, avec la crise, cela a évidemment creusé un vide dans le champ politique. Et quand vide il y a, la nature le remplace par ce qu’elle trouve. Des petits groupes se sont mis à champignonner en 2011, puis davantage avec la crise des déchets en 2015 et le semblant de législatives en 2018. Des groupes de revendication se sont placés en première ligne de l’opposition, mais sans moyens ni organisation. Ce sont généralement des groupes attachés à une problématique propre, comme l’environnement ou les droits des femmes. Il faut du temps pour qu’ils s’organisent et se constituent après 45َ ans de traversée du désert. C’est normal que ça n’aille pas vite avec leur diversité… Pas facile d’harmoniser toute cette opposition.

Il y a ensuite eu la révolution, la « thawra », en 2019…

Oui, c’était vraiment l’expression d’un ras le bol, par toute la population libanaise. On dit que l’opposition ne s’unifie pas à cause de l’ego mais ce n’est pas que ça. Les six partis traditionnels en faillite font tout pour empêcher la constitution de l’opposition. La communauté Internationale, dont la France, considérait les autres partis comme des hurluberlus. Elle était à l’aise avec les corrompus. C’était plus facile et moins cher, système patronage et parrain. Elle commence à voir la réalité, la défaite des grands groupes et la maturité des groupes d’opposition. Depuis l’an dernier, on assiste autant à un affaiblissement des partis au pouvoir qu’à une augmentation du désespoir chez les citoyens. Paradoxalement, le covid a servi à l’opposition parce qu’on a vu l’émergence de mouvements de solidarité admirables. Ça a rapproché les groupes. L’avantage du mouvement du 17 octobre [jour anniversaire du début de l’insurrection populaire de 2019 NDLR], c’est que toutes ces barrières entre les mouvements sont tombées.

Du côté du Bloc National, on l’a relancé en février 2019 après une longue traversée du désert de ce parti vénérable, un des plus anciens du pays. Il faut du temps pour le reconstruire, et tout a été ralenti par le covid et la crise. Dans la tête des gens, « partis politiques » ça veut dire « police », « milice », etc. Or si on veut changer de régime, le cadre normal, c’est le parti politique. Quand on veut défendre une cause on crée une ONG comme Arc en ciel. Les gens veulent être activistes mais restent loin des partis politiques. Aujourd’hui, ils commencent à comprendre que ce n’est pas parce qu’il y a six mauvais médecins qu’il faut arrêter d’étudier la médecine.

Quels sont les prochains objectifs du Bloc National ?

Sur le long terme, notre objectif principal est d’être le parti qui réconcilie les gens avec la politique. Nous voulons être perçus comme une force d’opposition et de proposition. Il va donc nous falloir lancer le front politique d’opposition, parce que la révolution, c’est tous les citoyens, toutes les communautés politiques ou religieuses confondues. Il faut qu’il y ait une proposition crédible. C’est l’impunité qui nous fait arriver là, pour arriver au changement. Structurellement le Bloc National c’est probablement le premier parti réellement national, démocratique, moderne et jeune. On constitue ce front et sur le terrain on continue à revendiquer les droits de base. Forcer pour sortir de l’impunité. Travail, lobbying, démocratie. On n’arrivera pas à sortir de l’impunité tant que le régime est encore sous des responsabilités communautaires parce que toute la communauté pense être agressée quand on demande des comptes. Si on propose le pouvoir à 100 personnes, 99 vont dire non. Personne ne veut faire le sale boulot dans les conditions actuelles,

Comptez-vous sur l’appui de la Communauté Internationale dans les forces d’opposition ?

C’est évident. Nous ne sommes pas seuls sur une île. Nous avons prouvé que cette région hautement volatile est extrêmement perméable aux influences étrangères. Les prochaines élections ont normalement lieu entre mars et mai 2022, mais nous aurons besoin de la Communauté Internationale pour forcer des élections indépendantes. Nous tenons à notre Etat. En principe selon la constitution on fait des entorses mais on s’accroche à l’état. On va finir par imposer la citoyenneté par-dessus de confessionnalisme. Notre dictature a six têtes se mord la queue ; elle est devenue une vetocratie.

Mais je reste optimiste. Comme l’écrit Michel Serres, je garde « un optimisme de combat », au-delà de l’espérance.

Propos recueillis par Charlotte Meyer

Image à la Une : Pierre Issa par Marine DELATOUCHE / LPJ Beyrouth

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