A Paris, François Ruffin et Sophie Binet travaillent la gauche

Un débat entre le député et la dirigeante syndicale, organisé hier soir à la Bourse du travail, près de la place de la République, par Le Vent se lève, Fakir et le Syndicat national des journalistes-CGT, a rassemblé près de 300 personnes. Compte-rendu.

« La moitié de la circonscription de Jaurès a basculé du côté du Rassemblement national [RN], l’autre est restée à gauche. »[1] Une phrase qui sonne comme un avertissement, lancée dans les derniers instants de cette réunion publique. En matière de front contre le Front, son auteur sait de quoi il parle. C’est le député de la première circonscription de la Somme, François Ruffin. Sa participation à une conférence sobrement intitulée « La gauche et le travail » s’achève, au cours de laquelle il a échangé avec Sophie Binet, secrétaire générale de l’Union générale des ingénieurs, cadres et techniciens-CGT (Ugict-CGT). L’occasion, aussi et surtout, de parler du dernier livre du natif de Calais, Je vous écris du front de la Somme (Les Liens qui Libèrent).

Ce débat a pris fin comme il s’est ouvert : dans la gravité. « Ce soir, je ne vais pas dire des choses agréables », avait-il lâché d’emblée lors de son propos liminaire. Le visage serré et la voix froide, il avait enchaîné : « Quand le radiologue constate une fracture, c’est pour la réparer ou l’aggraver ? » Selon lui, cette « fracture » est celle qui existe entre la gauche et une partie des travailleurs. Aux grands sujets, donc, les grands moyens : une matinale sur France Inter et un « C ce soir » sur France 5 la veille ainsi qu’une conférence qui a réuni plusieurs centaines d’âmes.

« On voulait avoir un échange sur le travail dans le cadre de la sortie de l’ouvrage », explique-t-on dans l’entourage du parlementaire. L’objectif de ce livre : remettre le travail au centre de la gauche, quand la gauche s’est trop longtemps laissée travailler par le centre. Et surtout, qu’elle cesse d’être pour certains le camp des « assistés » ; qu’elle reconquiert « l’électorat populaire de la France des Gilets jaunes, de la France des ronds-points, des Frances périphériques (sic) », qui dorénavant embrasse en majeure partie le RN. Au moment de la rentrée, on reprendra bien un peu de lutte des classes.

« Il nous faut un retour de l’universel »

« Quand on martèle matin et soir que le travail a un coût, on organise les têtes baissées, la dégradation du rapport de force et la défaite idéologique », estime Sophie Binet, qui est également membre du comité exécutif de la CGT et chargée de l’égalité femmes-hommes. Quelques instants plus tard, elle poursuit : « La gauche a accepté le financement de la protection sociale par l’impôt à la place de la cotisation [NDLR : le gouvernement de Michel Rocard a créé la Contribution sociale généralisée (CSG) en 1990] et le plafonnement des allocations en fonction des ressources. » « Ainsi, on organise l’assistanat et la stigmatisation », considère la syndicaliste. Cette intervention, comme les autres et celles de son camarade, est applaudie.

Sophie Binet pense que l’on doit réfléchir à « de nouveaux droits qui ne sont plus seulement liés à un contrat de travail mais au fait que nous sommes toutes et tous des travailleurs » (crédits : Marius Matty)

« Face à ça, il nous faut un retour de l’universel ! », affirme avec engouement le « député-reporter ». Argument-choc : puisque le ciblage des allocations provoque des effets de seuil et suscite du ressentiment, il en faut pour chacun. Provocateur mais non moins sérieux, le représentant de la Nation rappelle : « Quand on a fait l’école pour tous, c’était gratuit pour tout le monde : pour la fille de la mère en difficulté, pour le fils de l’agriculteur et pour les enfants de Bernard Arnault ! » « Cela nous oblige à penser de nouveaux droits qui ne sont plus seulement liés à un contrat de travail mais au fait que nous sommes toutes et tous des travailleurs », abonde Sophie Binet.

Boulot, héros, repos

Mais, à gauche, toute discussion sur le travail mérite que l’on parle salaire. Laëtitia Riss, journaliste à Le Vent se lève (LVSL) et « Madame loyal » du soir, rappelle ainsi que 93% des Français considèrent que « le travail ne paie pas assez par rapport au coût de la vie ». Il n’en faut pas plus au chef de file de « Picardie debout ! » pour s’exclamer : « Posons comme principe simple que les Français doivent pouvoir vivre de leur travail ! » « Je porte une idée historiquement soutenue par la CGT : l’indexation des salaires sur l’inflation », ajoute-t-il.

Plus de 300 personnes sont réunies pour ce débat à la Bourse du travail près de la place de la République (crédits : Marius Matty)

Toutefois, pour les conférenciers, il n’est pas question d’oublier la diminution du temps de travail. Gagner plus, mais travailler moins : afin d’améliorer le bien-être. C’est un combat historique, rappellent-ils, du mouvement ouvrier. Mais, à leur sens, ce n’est pas suffisant. Nécessité est également faite de rendre les travailleurs « héroïques », selon le mot de l’élu de la Somme. En bon journaliste, il nous offre – comme souvent – une image : « Fierté au travail et droit au repos sont les deux faces d’une même pièce. »

« Economie de guerre climatique »

« Rattacher l’écologie au travail est aussi un moyen de la rendre populaire », soutient François Ruffin, devant une salle comblée où plusieurs heureux élus ont déjà l’ouvrage du député. Avec un exemple qui décroche quelques rires dans la salle : « Si on veut une agriculture avec moins d’intrants, des gens vont avoir mal aux bras ! » « C’est un pari humaniste : derrière chaque porte, des gens qui se considèrent sans valeur peuvent faire des choses. C’est l’enjeu d’une économie de guerre climatique ! »

La représentante de la CGT des cadres et des professions intermédiaires tempère : « Si l’écologie a des difficultés pour être audible, c’est parce qu’elle est synonyme, pour tout un tas de gens, de perte d’emploi. » Quelques instants auparavant, le camarade à sa droite s’agaçait fermement : « Le seul horizon proposé par la Macronie, c’est : concurrence et marché ! Il nous faut un autre horizon. […] Plutôt que le vivre-ensemble, je suis pour le faire-ensemble. » Dans l’équipe du réalisateur césarisé de Merci Patron !, on se félicite : « Sur la question du travail, on ne peut pas avancer sans les syndicats. Et inversement ! ».  

Par Marius Matty

[1] Une troisième partie a été conservée par la majorité présidentielle.

François Ruffin, Je vous écris du Front de la Somme, Ed. Les Liens qui Libèrent, 144 p., 10 euros. Plus d’informations ici.

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