« Tournant environnemental » à Radio France : s’éduquer pour mieux refléter la société

Une fois par semaine, Combat décrypte le sujet que VOUS avez choisi. Cette semaine, vous avez choisi le tournant écologique de Radio France.

Alors que Le Monde titrait fin août « La fin de l’été de l’insouciance », la France entre aujourd’hui dans l’automne avec le souvenir des feux de forêts et la canicule marine de la période estivale. Face à l’urgence écologique, Radio France a annoncé le 29 août un plan d’actions inédit. Décryptage.

« La crise climatique fait l’objet d’un consensus scientifique international solide depuis plus de vingt ans, documenté par le GIEC dans ses rapports successifs. Plus personne ne peut en ignorer les conséquences graves et concrètes sur l’environnement, l’économie et la vie humaine. Beaucoup a été fait pour parler des enjeux environnementaux sur nos antennes et faire de Radio France un média de service public écologiquement responsable. Pourtant, face à l’ampleur de l’urgence climatique, nous sommes résolus à aller plus loin. Radio France engage un tournant environnemental. » Ainsi commence le manifeste de Radio France sur ledit « tournant ». Si cette décision se base sur un constat scientifique, c’est le rôle social de la radio qui se trouve souligné : en tant que média de service public, Radio France entend informer au mieux ses auditeurs des enjeux qui les entourent. L’écologie n’est plus un sujet à part, mais implique des « conséquences graves et concrètes » ; elle n’est donc plus un simple avis, mais un fait.

A la suite sont énumérées dix points revenant sur les pratiques qu’animateurs, reporters et rédacteurs devront s’efforcer d’adopter. Les trois premiers concernent la ligne éditoriale, qui se doit d’être basée sur une information « résolument scientifique », « de confiance » et qui éclaire sur la « transition écologique et les choix et questionnements » qui devront être pris. Puis sont énoncés quatre points, plus spécifiques au traitement concret de l’actualité : la crise climatique devient un axe éditorial majeur ; Radio France lance le plus grand plan de formation aux questions écologiques de son histoire à toute la rédaction ; une accélération de la transition vers des publicités plus responsables est entamée ; et la sobriété numérique devient une priorité. Enfin, Radio France va encore plus loin en se plaçant plus qu’en simple média, en entreprise. Elle s’implante sans détour comme un acteur énergétique qui doit entamer une voix d’adaptation. Ainsi, les trois derniers points d’engagements se tournent vers l’adoption d’un plan de sobriété énergétique immédiat, une baisse de 40% de leur plan carbone et une transparence quant à leur progrès dans ce domaine. Entre formation et transition énergétique, Radio France tente de cocher toutes les cases d’une complète remise en question sur le sujet, prenant la responsabilité aussi bien de son information que de son impact polluant sur la planète.

Radio France a annoncé s’engager dans un « tournant environnemental »

Une adaptation à une société exigeante

Un changement n’arrive jamais sans raison. Si l’accélération des conséquences de la crise climatique a mis en lumière l’urgence de la considération, c’est aussi l’approche journalistique dans son ensemble qui a, ces dernières années, touché ses limites. Comme plusieurs médias, la crise du Covid a encouragé les rédactions à se tourner vers de la production de contenus scientifiques. Mais les cellules de traitement de l’actualité scientifique n’étaient que composées de petites équipes, et c’est devant ce constat qu’une conclusion s’est imposée : les journalistes ne sont pas assez formés au traitement scientifique. Seulement, le dérèglement climatique que nous connaissons implique de parler de ce thème.

Anne-Sophie Novel, journaliste spécialisée dans les alternatives écologiques et les médias, indique : « Nous sommes contents de ce changement. J’ai l’impression qu’il y a une certaine évolution. Radio France a voulu se mettre à jour en écoutant plus les scientifiques et en insufflant cela dans sa ligne éditoriale. C’est très positif. Mais est-ce que les animateurs principaux vont poser les bonnes questions, rebondir selon les véritables enjeux ? Maintenant, il faut qu’il y ait un plan de formation. J’ose espérer qu’ils vont monter en puissance en interne, faire des retours d’expériences et des autocritiques. Cela dit, je trouve dommage que cela n’intervienne qu’en 2022, alors que c’est un problème connu de longue date. »

Un tournant trop tardif ? Plutôt un tournant sous influence d’une nouvelle génération confessait Sibyle Veil, qui a affirmé lors de la conférence de rentrée du groupe que Radio France souhaite assumer un « rôle d’agora » auprès des « jeunes générations ». Ces jeunes générations, plus que toute autre, ne veulent plus accepter une banalisation de l’urgence climatique. Qu’ils soient auditeurs ou rédacteurs, cette génération devient exigeante quant au traitement de l’actualité, reflétant toute cette jeunesse qui se refuse à la passivité. « Les jeunes sont en train de basculer, et ce n’est pas un problème de couloir de nage, mais de bassin de nage ! Et si nous, nous ne changeons pas, nous passerons à côté », conclut Sibyle Veil. Tout comme les appels à une prise de conscience se sont manifestés cet été, Radio France se doit d’assumer son rôle de service public en livrant des informations d’une nouvelle exigence. Cela passe par « un renouvellement du corpus des idées porté par la nouvelle génération », rajoute la dirigeante en fin de mandat. Un changement de considération confirmé par Anna Sophie Novel. « Cela fait un certain temps que Radio France a une réflexion sur son positionnement. Plusieurs de ses journalistes ont eu vent de notre initiative avant l’été, mais je pense que la leur était déjà dans les tuyaux avant. En fait, tout cela participe d’un contexte où ces questions sont de mieux en mieux comprises par les rédactions et les rédacteurs. »

Un enrichissement des programmes

Avec une formation continue et encore plus de temps d’antenne dédié à l’écologie, Radio France entame son tournant entre conscience collective, responsabilité et apprentissage. Parmi les émissions à retrouver, France Inter, en plus de l’émission quotidienne « La Terre au carré » de Mathieu Vidard, décide de réintroduire des chroniques sur l’écologie dans sa matinale, avec celles d’Hugo Clément (« En toute subjectivité ») et de la journaliste Sandy Dauphin (« La Chronique environnement »). Sur France culture, Quentin Lafay dédie la matinale du samedi aux solutions d’avenir, avec « Et maintenant ! ». Du côté de France Info, l’écologie est aussi revue à la hausse, avec « Un degré de conscience » présenté par la journaliste Salomé Saqué de Blast et la scientifique Emma Haziza. Le « 12/14 » de Frédéric Carbonne se délocalisera aussi pour « accompagner et recueillir la parole des Français face à la transition écologique ». En outre, les informations quotidiennes devraient être plus pédagogiques, conséquences d’heures de formation et d’un questionnement permanent sur le sujet, à en croire les annonces de Radio France.

Anne-Sophie Novel, journaliste spécialisée dans les alternatives écologiques et les médias (DR)

Dépasser la Radio pour que le climat soit dans tous les médias

L’initiative de Radio France n’est pas isolée dans le monde médiatique français. Si l’annonce du tournant écologique date du 29 août, un autre texte a fait date la semaine dernière : la Charte pour un journalisme à la hauteur de l’urgence climatique, signée par plus de 1400 personnes et de 120 organisations (écoles, rédactions, syndicats, collectifs) – dont Combat. Ouverte à tous types de média, elle vise à promouvoir un traitement de l’actualité prenant en considération les enjeux écologiques. Pour cela, Anne-Sophie Novel explique que la clé se situe dans les « principes qui doivent valoir, que la rédaction soit spécialisée ou non. Chacun des treize points de la Charte doit être pris en compte. En définitive, c’est une question d’éthique, de déontologie. On ne peut plus faire abstraction du monde tel qu’il est. Par exemple, on ne peut plus parler d’économie comme avant. Le collectif à l’origine de la Charte a pesé chaque mot, chaque terme. Tous les points de détail sont, pour nous, les ingrédients d’une bonne couverture médiatique du sujet. A terme, on va prendre le temps d’illustrer tout ça sur notre site internet. »  Elle ajoute : « Vincent Giret, journaliste chez Radio France, était présent à la soirée de lancement de la Charte pour un journalisme à la hauteur de l’urgence écologique. Il expliquait qu’ils avaient préféré travailler sur leur propre texte plutôt qu’en signer un préparé par une organisation tierce. » Reste maintenant à espérer la floraison d’un nouveau printemps dans le paysage médiatique français.

Par Sarah Khelifi,

Interview par Marius Matty

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