Nicole Dennis – Benn : « Je veux redonner aux jamaïcaines leur voix »

Acclamée par le New-York Times pour son roman Rends-moi fière (Here Comes The Sun), l’autrice était de passage au Festival America de Vincennes pour présenter son nouveau roman Si le soleil se dérobe (Patsy), tout juste traduit et édité chez L’aube, paru le 8 septembre. Roman d’émancipation féminine, de liberté et d’affirmation de soi, Si le soleil se dérobe était la lueur du festival. Rencontre avec son auteure.

Comment vous est venue l’idée de Si le soleil se dérobe, votre deuxième roman dont les personnages principaux, Patsy et Tru, sont queer ?

Patsy m’est apparue en premier, je l’imaginais écrire des lettres à Manman G, racontant ce qu’elle faisait aux USA. Mais en creusant, je me suis dit que ces lettres ne suffisaient pas pour un bon roman. Donc je me suis demandée ce que Patsy avait laissé en Jamaïque en partant, sans savoir où j’allais. Pour Tru, elle m’est venue pendant une résidence d’écriture. C’était une adolescente très en colère, et je ne savais pas pourquoi. J’ai compris ensuite qu’il lui manquait un parent, et que ce parent était Patsy. A partir de là l’histoire s’est construite.

En vous lisant, on a l’impression de se replonger dans Gatsby le Magnifique (F. Scott Fitzgerald, 1925) mais d’après un nouveau point de vue. Quelles ont été vos inspirations pour l’écriture de ce roman ?

J’ai tendance à me fier à Toni Morrison, que je considère comme mon mentor. Elle m’a donnée beaucoup de liberté dans ma manière d’écrire et les sujets que j’aborde, comme la sexualité des femmes, la maternité. Même dans la langue et la manière de former des phrases. Paule Marshall et Edwige Danticat sont aussi mes favorites, tout comme Zora Neale Hurston qui écrit en dialecte et m’a donnée la force d’écrire en patois.

Vous sentez-vous plutôt proche de Patsy ou de Tru ? A qui vous identifiez-vous le plus ? Au début on pourrait penser que votre alter ego est Patsy, mais au fil de la lecture, et connaissant votre parcours, on vous sent plus proche de Tru. Qu’en pensez-vous ?

Je me sens plus proche de Tru, parce que, comme elle, un de mes parents est parti aux Etats-Unis. Mais contrairement à elle, j’ai reçu des barils, de l’argent et des cadeaux. Tru n’a rien eu. Pour autant, je m’y identifie plus, notamment pour ses sentiments de rejet, son impression d’être seul.e. J’ai aussi dû me mettre à sa place pour essayer de comprendre ce qu’on peut ressentir quand nos parents sont complètement absents. En cela, je m’y identifie plus facilement.

Avez-vous parlé avec des proches concernés par cette absence parentale pour comprendre ce qu’ils avaient pu ressentir ?

Je ne connaissais personne directement concerné, mais j’ai réussi à imaginer ce qu’on devait ressentir et à créer un sentiment de solitude. Par contre, j’ai fait énormément de recherches pour penser le parcours non-binaire de Tru. J’ai donc parlé à d’ancien.n.es camarades de mon école de filles, et tenté de canaliser leurs émotions et leurs ressentis. J’ai aussi utilisé ma propre expérience en tant que lesbienne dans une école pour filles, qui me donnait alors l’impression de ne pas être comme les autres.

En plus des thématiques queer, qui sont très importantes dans ce roman, vous y abordez, les thèmes de la maternité et de la classe ouvrière. En quoi sont-ils importants pour vous ?

Je souhaite parler des travailleuses jamaïcaines dans chacun de mes textes car elles sont tout le temps tues. Moi-même, on m’a appris à être silencieuse, à ne pas exposer mes secrets ou mes idées. Aujourd’hui, c’est important pour moi de redonner aux travailleuses jamaïcaines leur pouvoir, leur voix, en tant que personnages. Ce qui n’empêche pas les non-travailleuses jamaïcaines de se connecter au ressenti des femmes que j’invente, puisque j’aborde aussi d’autres sujets. Pour ce qui est de la maternité, je traversais à ce moment-là les mêmes questions que Patsy, elle m’a donc beaucoup aidée à répondre à mes propres questionnements. Aujourd’hui je suis la mère de deux merveilleux garçons, et je ne voudrai jamais changer ça. Et c’est amusant de voir le travail que j’ai accompli avec Patsy. Je voulais ainsi lui donner sa propre identité, car elle n’a pas eu le choix de devenir une mère (ndlr. L’avortement est interdit en Jamaïque). Elle ne pouvait pas aimer sa fille car elle-même ne se sentait pas digne d’amour, et c’est pour ça qu’elle part. C’est un sujet que je voulais aborder dans ce livre : être tellement vaincu par la vie qu’on n’a pas d’amour à donner, et d’autre solution que de fuir.

Nicole Dennis-Benn (crédits : Mathilde Trocellier)

Vous qui êtes venue aux États-Unis pour y être plus libre en tant que femme lesbienne, que pensez-vous donc des changements aux USA, notamment de la nouvelle législation concernant l’avortement aux USA ? Votre livre se terminant d’ailleurs sous la présidence Obama.

L’ère d’Obama était pour moi une période bénie. J’ai pu me marier avec ma femme en 2012, après nos fiançailles en 2010, nous étions les plus heureuses. Après Obama, les choses ont changé, je n’ai pas besoin de vous l’expliquer. C’est très effrayant. C’était d’ailleurs très émouvant en 2016 de voir les résultats des élections, sachant que j’étais venue aux USA pour être libre. Je savais que je ne pouvais pas rentrer chez moi, même si j’ai mon Visa, parce que je suis lesbienne. C’est très attristant de voir que les droits des LGBTQIA+ ou celui d’avorter sont questionnés, j’ai l’impression d’être de retour dans les années 1950. J’essaye donc de me mobiliser au travers de mes romans : avec Si le soleil se dérobe, je parle de l’avortement, car je trouve terrible que les hommes prennent des décisions pour les femmes, et je veux leur redonner la parole.

Vous écrivez beaucoup sur la classe ouvrière, sur les immigrés venus en Amérique pour faire fortune, votre père lui-même est venu travailler aux États-Unis… Que pensez-vous de l’idée d’American Dream ?

J’ai toujours pensé que l’American Dream renvoyait à la création. Quand je suis arrivée aux Etats-Unis, je n’avais aucune idée qu’un jour je serai Nicole Dennis-Benn, que mes livres seraient dans les devantures des librairies et qu’on me reconnaîtrait. A voir mon parcours, on pourrait aujourd’hui penser que je vis l’American Dream, que j’en suis un exemple. Pour autant, même si l’Amérique m’a donnée tout ce que je voulais et que je vis mon rêve, d’autres choses pourraient être améliorées, notamment par rapport au racisme. Il est déjà présent en Jamaïque, mais ce n’est rien comparé aux Etats-Unis. L’American Dream peut aussi renvoyer à la liberté financière, mais je pense que ce qui compte c’est d’être avec ma femme, de fonder une famille.

Votre premier roman s’appelait en anglais Here comes the sun (Rends-moi fière, ed. Les Aubes, 2021), en français de titre de votre seconde fiction évoque aussi le soleil, et ce motif se retrouve tout au long du roman… Pourquoi le soleil est-il si important pour vous ?

Tout simplement parce qu’il l’est ! Je suis une fille du soleil, née sur une île de soleil infini, le soleil est naturellement important pour moi. Je vis pour le soleil. Dans Rends-moi fière, je me servais du soleil pour parler de l’île paradisiaque qu’on s’imagine être la Jamaïque. C’est un paradis, mais beaucoup de choses restent invisibles pour les puissants : la classe ouvrière, souvent portée par les femmes, l’industrie des hôtels, les classes, la sexualisation, l’homophobie… Autant de choses révélées dans ce livre. Dans Si le soleil se dérobe, j’adore la traduction du titre original (Patsy en anglais), car c’est un roman sur l’espoir : au début tout parait désespéré pour Patsy qui se débat avec la vie dont elle a rêvé. Heureusement, à chaque étape le soleil réapparaît. C’est pour ça que j’adore ce titre.

Dans votre premier roman vous abordez le récit au travers de trois générations de femmes, un schéma qui se reproduit dans Si le soleil se dérobe. Est-ce important pour vous de faire des récits filiaux ?

C’est amusant parce que mon prochain roman comprendra aussi trois générations de femmes. Peut-être que je travaille sur quelque chose dont je n’ai pas conscience. Je me demandais d’ailleurs moi-même quel était le trauma générationnel dont j’avais besoin de parler. Je suis moi-même issue d’une famille intergénérationnelle : j’ai vécu avec mon arrière-grand-mère, ma grand-mère, ma mère et ma sœur. Le seul homme à la maison était mon frère. Et je pense que je tire des choses de ça : les secrets, les traumatismes.

Est-ce que votre famille a lu vos livres ? Et quelle en a été la réception ?

Oui, ils adorent ! Ils savent que la fiction ne les représente pas, et que mes personnages incarnent tous quelque chose de différent. Manman G s’est tournée vers l’Eglise une fois que la vie l’a vaincue là où Patsy est partie. Celle-ci pensait que les Etats-Unis seraient son sauveur, que l’Amérique l’aiderait à se séparer de l’ombre qui l’entourait. Cicely représentait aussi ça. Et Tru a son propre traumatisme, sa propre dépression, et sa propre manière de survivre, avec la scarification. Un sujet qui n’a jamais été évoqué dans la littérature caribéenne, et que je voulais aborder pour montrer que les Jamaïcains souffrent aussi de dépression, et de maladies mentales. Chez nous, on pense que c’est un mal réservé aux filles riches, mais ce n’est pas le cas. La dépression ne différencie pas les races ou les classes, elle touche tout le monde.

Vous dites écrire sur des thèmes encore inconnus de la littérature caribéenne. Est-ce que pour vous, écrire sur ces thèmes les rend plus visibles aux Caribéens ? Quelle réception en attendez-vous en Jamaïque ?

Je veux que mes livres provoquent des conversations dont les sujets existent déjà en Jamaïque, mais qui n’ont jamais vraiment été évoqués avant, car personne n’avait le courage d’en parler. Avec Rends moi fière, le débat a été ouvert sur la sexualisation des jeunes femmes et la prostitution. Avec Si le soleil se dérobe, ça a eu le même effet avec l’immigration et les enfants barils. Quand ces sujets sont évoqués, je vois mon pays grandir, et créer un espace sain pour évoluer.

J’ai lu que l’écriture était pour vous un exutoire. A quel moment devient-elle politique ?

Je n’ai jamais vu l’écriture comme un objet politique. Je la vois toujours comme un moyen de poser mes questions sur la vie, d’écrire un parcours de vie. J’utilise mon écriture pour ça. Mon travail est d’inviter des gens dans les questions que je me pose. Pour moi, si on essaye de créer une écriture politique dès le début, ça ne peut pas fonctionner.

Dans ce roman, nous suivons trois générations de femmes aux côtés desquelles gravitent plusieurs hommes. Que pensez-vous de l’analyse qui fait des hommes les incarnations du pays qu’est la Jamaïque, et les femmes les incarnations du peuple jamaïcain ?

C’est très intéressant, je n’y avais pas pensé, mais c’est vrai que pour moi la Jamaïque est un pays géré par les femmes : elles sont celles qui ont les boulots les plus difficiles, qui accompagnent les hommes dans leur travail. Les femmes gèrent le pays, mais n’ont presque pas de pouvoir. C’est pourquoi j’ai voulu leur redonner une voix dans mes romans. Et c’est vrai que les hommes de Si le soleil se dérobe sont ambigus et complexes, autant que les femmes, et se révèlent aussi attachants et respectueux qu’elles. Quand j’étais à l’université, j’ai fait un mémoire sur la masculinité et ses torts pour les hommes. C’est un sujet que j’ai voulu aborder dans ce roman.

Votre livre vient d’être traduit en français, mais il est publié aux Etats-Unis depuis 2020. Que pensez-vous de son parcours ?

J’adore son évolution ! Elle me permet d’élargir mon cercle de lecteurs, et j’adore que le livre vienne d’être traduit en français. Petit à petit, le roman vole de ses propres ailes, et je suis très heureuse de la traduction réalisée par Benoîte Dauvergne, elle a fait un super travail.

Travaillez-vous sur un nouveau livre en ce moment ?

Je suis plongée dans mon nouveau et troisième roman, et je suis très heureuse d’être en France en ce moment, comme une partie de l’intrigue se passe à Paris. Je m’amuse beaucoup avec ce roman. J’en suis au milieu.

Propos recueillis par Mathilde Trocellier

« Patsy fait un pas dans la lumière sans chaleur du soleil automnal et tourne le dos à la honte. »

Patsy est une jeune femme jamaïcaine, coincée entre une mère obsédée par la religion et une petite fille, Tru, qu’elle ne sait pas tout à fait comment aimer. Son obsession est de quitter l’île pour l’Amérique, terre de libertés, et aussi – surtout ? – le pays où s’est exilée Cicely. La meilleure amie d’enfance, mais aussi l’amour secret, l’objet de tous les désirs. Cicely et Amérique se confondent dans l’esprit souvent torturé de Patsy, qui finit par obtenir un visa et traverse l’océan, laissant tout derrière elle. Sauf que ni Cicely ni l’Amérique ne tiendront leurs promesses… et c’est une existence rude et violente qui attend Patsy. Une représentation obsédante de l’immigration et de la féminité, des fils silencieux de l’amour qui s’étendent à travers les années et les océans du monde entier.

Nicole Dennis-Benn, Si le soleil se dérobe, L’Aube, 2022, 568p, 24€. A retrouver ici.

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