Calendrier de l’avent 2022 – Désobéissance civile

Du 1er au 24 décembre 2022, Combat vous propose chaque jour de découvrir un portrait, une lutte ou encore des références en lien avec la Désobéissance Civile.

Vous pouvez également retrouver à ce lien notre calendrier de l’avent 2021 – Figures du féminisme.

1er décembre : Henry David Thoreau.

Portrait par Coline Minaud-Lehmann

« Le citoyen doit-il jamais, ne serait-ce qu’un instant, ou au moins dans une certaine mesure, renoncer à sa conscience face au législateur ? Pourquoi chaque Homme a-t-il alors une conscience ? Je pense que nous devrions être des Hommes d’abord, et des sujets ensuite.« 

Henry David Thoreau, né en 1817 dans le Massachussetts, à Concord, et décédé en 1862, est un fervent défenseur de la lutte contre les lois esclavagistes, ce qui lui coûtera une nuit d’emprisonnement et lui inspirera l’œuvre La Désobéissance civile (1849). Aussi connu pour plaider la pauvreté volontaire, il s’isolera afin de retrouver un mode de vie éloigné de tout carcan social entre 1845 et 1847, période durant laquelle il écrira Walden, ou la vie dans les bois.

Thoreau est considéré comme un pionnier de la désobéissance civile face à un monde dont les inégalités forment l’essence même.

2 décembre : Désobéissance Fragile

Par Elena Vedere

Cette réflexion sur la fragilité part de la lecture d’Un appartement sur Uranus de Paul B. Preciado. Est fragile l’aisément brisable, ce-que-l’on-craint-de-voir-se-rompre. Le fragile est un non-entier en puissance, un disloqué en devenir. À l’image d’un verre qui se brise, le fragile court le risque d’être désuni, morcelé, altéré. Vague d’éléments exogènes me télescope et me noie ; l’être fragile subit vulnérabilité exacerbée.

À cette fragilité, Preciado oppose le courage. Mais il ne le préfère pas : au lieu de survivre en courageux, il choisit de vivre en enthousiaste. Car embrasser ce que nous appelons courage, c’est renforcer les schémas dominants. C’est nourrir l’hégémonie capitaliste, coloniale, hétéro-patriarcale. C’est, paradoxalement, lutter pour rester dans un système qui nous oppresse. Au contraire, en abandonnant ce courage nous désobéissons. Nous sortons de l’ordre établi. Nous abandonnons nos normes et nos repères. Et avons ainsi toute la liberté d’en créer d’autres.

C’est là que le propos de Preciado prend une tournure fondamentalement politique : pour réinventer des normes et valeurs, l’enthousiaste-fragile doit se tourner vers une communauté de semblables.

À plusieurs, cette communauté de diminués – ou, plutôt, de dé-normés -, redéfinit ce qu’elle entend par « vertus ».

À plusieurs, cette communauté crée une autre pièce que celle déjà existante. Une pièce inclusive, solidaire, égalitaire. Une pièce sans hiérarchie ni injonctions.

À plusieurs, je me répare et me consolide ; à plusieurs je me renforce et je te renforce aussi. Membre de la communauté des dissident·es fragiles, je recolle les morceaux mais ce sont des morceaux différents. Membre de la communauté des dissident·es fragiles, j’ai désobéi. Membre de la communauté des dissident·es fragiles, j’ai l’espoir de dire un jour : révolution.

3 décembre : Lysistrata, une pièce d’Artistophane

Par Charlotte Meyer

C’est le week-end ! Pendant deux jours, nous vous présentons la désobéissance civile à travers des oeuvres culturelles. Littérature, théâtre, musique, cinéma… Afin de se révolter tout en art !

Résumé de l’oeuvre : Faites l’amour, pas la guerre. Au Ve siècle avant J.-C., en pleine guerre du Péloponnèse, Aristophane imagine un mot d’ordre bien plus efficace : ne faites pas l’amour, et la guerre s’arrêtera. Une Athénienne audacieuse, Lysistrata, convainc les femmes des cités grecques de mener une grève du sexe. Un même aiguillon bande alors le désir des hommes, unis face à l’abstinence de leurs épouses. Tour à tour tendres ou résolument obscènes, les rapports hommes-femmes sont pour Aristophane l’occasion de laisser libre cours à son inventivité langagière. Cette nouvelle traduction redonne au texte sa vivacité et sa crudité originelles. Le sort d’Athènes dépend soudain de la transparence d’une petite robe jaune…

4 décembre : Danser encore, HK & les Saltimbanks

Par Coline Minaud-Lehmann

Rythme pour la période sombre de ces dernières années, « Danser encore » s’inscrit comme hymne à l’espoir et à la désobéissance pour la liberté, et s’incruste dans le cœur de ceux qui veulent encore résister. Il permet de s’intéresser au bien-être et à la reconnaissance aujourd’hui en France, affrontant une pandémie mondiale au sein d’un pays menacé à tout moment de tensions entre un peuple et son gouvernement. La mélodie est contagieuse et les paroles touchent. Chacun s’y reconnait, au point qu’elle fut reprises en plusieurs langues, mariant différentes culture en un intérêt général : liberté.

« Danser encore », c’est la preuve que les remous sont incessants et, associés à la pandémie mondiale Covid19, ceux-ci poussent à des désobéissances civiles majeures, qui affolent les médias. Cette musique témoigne que l’art en général est un bon moyen de briser l’omerta sur les souffrances civiles et révèle les difficultés de nombreuses personnes à s’adapter aux lois régies souvent pour une seule élite…

5 décembre : La Ius Resistendi

Par Charlotte Meyer

En philosophie politique, le droit de résistance (ius resistendi en latin) est le droit d’employer la force individuelle ou collective contre un ordre injuste du gouvernement; il représente la forme la plus élevée de désobéissance politique. Elle existe depuis l’Antiquité puisqu’elle est écrite dans le droit romain. En France, elle se retrouve au XVIe siècle chez Etienne de La Boétie ou chez les monarchomaques protestants pendant les Guerres de religion. Il fait aujourd’hui partie de la Convention des Droits de l’Homme et du Citoyen ainsi que de la Constitution américaine. En Allemagne, ce droit est cependant érigé comme ennemi de la Constitution.

La tragédie grecque offre deux exemples de cet esprit de dissidence et de résistance : Antigone de Sophocle et Socrate, dont nous parlerons plus tard dans ce calendrier.

6 décembre : citation de la semaine

“Au fond, Dieu veut que l’homme désobéisse. Désobéir, c’est chercher.” – Victor Hugo

7 décembre : Abuelas de Plaza de Mayo

Par Pauline Garnier

24 mars 1976. En Argentine, un coup d’Etat éclate. Il accouche d’une dictature qui s’auto-intitule « Processus de réorganisation nationale ». Celle-ci va durer jusqu’en 1983. Dans un climat de terreur, elle met en place une méthode d’élimination massive de ses opposants qui sera juridiquement considérée comme un génocide. Pendant sept ans, des millions de personnes vont passer par des centres de détention clandestins, par la torture et l’assassinat. Quant à leurs enfants, ils sont appropriés, privés de leur identité et intégrés dans des familles parfois complices du meurtre de leurs parents. En tout, 500 enfants auraient été privés de leurs racines.

Le 30 avril 1977, des femmes manifestent autour de la Pyramide de mai, en face du siège du gouvernement. Reconnaissables à leur foulard blanc, elles s’y rejoignent tous les jeudis. Quelques jours plus tard, le 15 mai, María Eugenia Casinelli et onze autres grands-mères signent une lettre collective d’habeas corpus adressée à la justice de Morón, dans laquelle elles révèlent l’existence de bébés disparus et demandent que toutes les procédures d’adoptions soient suspendues.

Les « Abuelas de Plaza de Mayo », les Grands-mères de la place de mai, comme on les appelle alors, commencent leur quête en 1977. Elles ont parcouru orphelinats, archives, et institutions dans l’unique but de localiser les enfants perdus

Adoptée en novembre 2009 sous l’impulsion des « Abuelas de Plaza de Mayo », la loi 26.549 autorise les juges argentins à obtenir l’ADN des enfants enlevés autrement que par des prises de sang afin de faciliter les recherches.

Fin 2017, l’association avait permis de rendre leur identité à 127 enfants sur les 500 cas estimés. En 2010, elles ont été récompensées par le prix Félix Houphouët-Boigny pour la recherche de la paix institué par l’UNESCO.

8 décembre : Gandhi

Par Charlotte Meyer

« Nous devons combattre le mal, en cessant d’aider celui qui le fait, directement ou indirectement. […] Si un gouvernement commet une injustice grave, les sujets doivent retirer leur coopération, totalement ou partiellement, dans une proportion suffisante pour arracher le pouvoir au mal. »

Publié dans Young India le 16 juin 1920, ce texte de Gandhi situe sa pensée autour de la désobéissance civile, une pensée qu’il articule à partir de 1919. Pour lui, celle-ci est indissociable de la non-violence. « La désobéissance civile est basée sur l’amour et la sympathie » écrivait-il en effet cette année-là. C’est de cette manière que se caractérise la désobéissance civile érigée par Gandhi : une arme politique pacifiste, spirituelle, en recherche de vérité.

Avocat formé en Angleterre, le Mahatma va développer ce concept pendant près de vingt ans en Afrique du Sud. Mais c’est le 12 mars 1930 qu’il va lancer ce mouvement dans son pays natal. Ce jour-là, alors âgé de 61 ans, il quitte son ashram dans le nord-ouest de l’Inde pour rejoindre l’océan indien, 380 km plus loin. Il est accompagné de ses disciples. Cette « marche du sel » a pour objectif d’abroger la taxe sur le sel, symbole de l’occupant britannique, ainsi que d’obtenir l’indépendance de l’Inde.

Enfin, le 6 avril, Gandhi arrive au bord de l’océan et ramasse une poignée de sel. « Tout l’honneur de l’Inde est symbolisé par une poignée de sel dans la main des résistants non violents. Le poing qui tient ce sel pourra être brisé, mais ce sel ne sera pas rendu volontairement », déclare-t-il. Le 4 mai, il est incarcéré après avoir annoncé son intention d’occuper les usines et les dépôts de sel. Alors qu’il est enfermé, la résistance indienne se met en marche. L’année suivante, Lord Irwin, vice-roi des Indes, signe le pacte qui abolit notamment la loi sur le sel. Quant à l’indépendance de l’Inde, elle verra le jour le 15 août 1947, moins d’un an avant l’assassinat de Gandhi.

9 décembre : Hubertine Auclert

C’est une des plus célèbres couvertures du Petit Journal : en 1908, Hubertine Auclert, entourée de militantes féministes, vide l’urne d’un bureau de vote à Paris.

Elle est considérée comme l’une des plus grandes féministes de son époque, d’ailleurs la première à se déclarer comme telle. Elle est élevée par des parents aisés : son père, maire de la commune pendant la Deuxième République, sera un farouche opposant au Second Empire et sa mère s’occupe des filles-mères rejetées par leurs familles en les aidant notamment à trouver du travail. Hubertine Auclert s’essaiera deux fois à la vie religieuse mais est à chaque fois écartée car les religieuses la trouvent trop indépendante. Avec l’avènement de la Troisième République, elle se rend à Paris et milite pour la révision des lois du code Napoléon, notamment sur le droit de vote, de divorce, d’éducation et d’indépendance économique des femmes. Elle fait partie de l’Association pour le droit des femmes, devenue Ligue française pour le droit des femmes en 1877, où elle côtoie de grands noms comme Victor Hugo, Léon Richer et Maria Deraismes. Elle crée en 1876 la société Le Droit des femmes qui soutient le droit de vote pour les femmes. Elle demande aussi la féminisation des mots comme avocat, électeur…. Elle lance en 1881 le journal La Citoyenne qui plaide pour la libération féminine et reçoit le soutien de grandes féministes de l’époque comme Caroline Rémy (dite Séverine) et Marie Bashkirtseff. Le journal ferme en 1891. Dans les années 1890 elle collabore aussi avec La libre parole d’Edouard Drumont. En 1910, elle se présente comme candidate aux législatives avec d’autres femmes comme marguerite Durand, Renée Mortier et Gabrielle Chapuis mais leur candidature n’est pas retenue. Elle est parfois caricaturée en Jeanne d’Arc, par exemple par le dessinateur Alfred le Petit en une du journal Les Contemporains en 1881.

Un centre pour l’égalité hommes-femmes porte son nom à Paris et sa tombe au cimetière du Père Lachaise est surmontée d’une statue à son effigie.

10 décembre : Discours de la servitude volontaire, d’Etienne de la Boétie

Etienne de la Boétie a 18 ans lorsqu’il publie ce texte, devenu l’un des plus grands textes philosophiques français. Selon lui, la soumission des peuples à l’autorité d’un seul homme est en fait volontaire. L’étudiant en droit, issu de la bourgeoisie orléanaise, écrit ce texte autour des années 1548, au moment de la révolte des Gabelles. A l’époque, le roi François Ier tente d’unifier la gabelle, un impôt royal sur le sel. Mais les régions de marais-salants, dont la Guyenne (qui recouvre le Sud-Ouest de la France avec Bordeaux pour capitale), se révoltent : jusqu’à 20 000 hommes se joindront à la jacquerie dite des Pitauds, réprimée dans le sang en 1542 par Anne de Montmorency.

Etienne de la Boétie remet alors très fortement en question le pouvoir politique et renverse la vision traditionnelle du dominant et du dominé en écrivant : « C’est le peuple qui s’asservit, qui se coupe la gorge, qui, ayant le choix d’être serf ou d’être libre, abandonne sa liberté et prend le joug, et, pouvant vivre sous les bonnes lois et sous la protection des États, veut vivre sous l’iniquité, sous l’oppression et l’injustice, au seul plaisir [du] tyran. C’est le peuple qui consent à son mal ou plutôt le recherche. (…) Soyez résolus à ne plus servir, et vous voilà libres. Je ne vous demande pas de le pousser, de l’ébranler, mais seulement de ne plus le soutenir, et vous le verrez, tel un grand colosse dont on a brisé la base, fondre sous son poids et se rompre. »

Au XIXe siècle, le pamphlet de La Boétie est redécouvert et acquiert rapidement un statut d’œuvre philosophique intemporelle grâce à sa republication, en 1835, par le prêtre et philosophe Félicité de La Mennais.

11 décembre : Un homme ordinaire d’Emilio Estevez

Bibliothécaire à Cincinnati, Stuart voit sa vie basculer lorsque des sans-abris décident de se réfugier dans la bibliothèque pour y passer une froide nuit d’hiver. Sous le feu des médias, ce qui avait commencé comme une occupation pacifique se transforme bientôt en un bras de fer avec la municipalité et les forces de l’ordre.

12 décembre : Te Whiti o Rongomai III

My friend, My friend,

I hate to see you suffer

Events conspire to bring us to our knees

My friend, my friend, you’ve taken this the wrong way

Rise up, defend yourself, never give in Look to the sky, the spirit of Te Whiti

The endless tide is murmuring his name

Sortie en juin 1989, cette chanson de Tim Finn retrace l’histoire des manifestations pacifiques de Taranaka Parihaka, en Nouvelle-Zélande, au XIXème siècle. Plus précisément, elle rend hommage au guide spirituel Te Whiti o Rongomai III.

En 1860, ce grand chef Maori sauve la vie de l’équipage et des passagers de Lord Worsely dont le bateau a fait naufrage sur les côtes de Taranaki à 80 km de New Plymouth. C’est la première fois que le gouvernement britannique entend parler de ce guerrier qui, sept ans plus tard, établit un village à Parihaka. Cela leur aurait permis d’échapper aux pressions sociales et économiques de la vie côtière.  Il y guida son peuple dans la résistance non-violente à la confiscation des terres des Maori par le gouvernement de la Nouvelle-Zélande.

« Quelques-uns, dans les ténèbres de leurs cœurs, voyant leurs terres dévastées, aimeraient prendre les armes et tuer les agresseurs, mais moi je dis que ça ne devrait pas être ainsi. Il faut pas que les Pakeha pensent pouvoir réussir au moyen des armes. Je ne veux pas la guerre, mais eux si. Les éclairs de leurs fusils brûlent déjà nos paupières et ils disent qu’ils ne veulent pas la guerre et ils osent dire qu’ils ne veulent pas de guerre… » disait Te Whiti.

Parihaka devient ainsi un lieu de l’opposition des Maori à la perte des territoires tribaux. Le 5 novembre 1881, une force de près de 1600 volontaires et de troupes de la Constabulary Field Force, dirigée par le ministre autochtone John Bryce, envahit Parihaka. Les habitants Māori, au nombre de 2 000 environ, n’opposèrent aucune résistance. Au contraire, ils accueillent Bryce et ses hommes avec du pain et des chansons. Ils ont été dispersés et Te Whiti a été arrêtés. Les soldats ont ensuite systématiquement saccagé la colonie, et la tradition Māori parle de brutalités et de viols.

Te Whiti fut accusé d’avoir « méchamment, malicieusement et séditieusement cherché et eu l’intention de troubler la paix ». Détenu sans procès, il sera libéré en 1883, et retournera dans la colonie en ruines de Parihaka. Il meurt en 1907. La plume d’albatros blanche, que les disciples de Te Whiti ont adoptée comme symbole de protection du mana de la colonie de Parihaka, reste un emblème durable parmi les Te Āti Awa. Quant aux récits du combat pacifiste des cultivateurs maori dans les journaux anglais, ils auront un impact sur la façon de penser de Gandhi en Inde.

13 décembre : citation de la semaine

« On ne peut pas transformer la maison du maître avec les outils du maître » – Audre Lorde

14 décembre : Aline Sitoé Diatta

Par Charlotte Meyer

Elle était surnommée la « Reine de Kabrousse » ou encore la « Jeanne d’Arc africaine ». Née en 1920 en Casamance, dans le sud du Sénégal, Aline Sitoé Diatta s’est fait connaître pour son rôle dans la résistante sénégalaise et notamment contre la colonisation française. Travaillant à la fois comme docker et comme bonne à tout faire, elle aurait reçu par voix divine la révélation de sa mission : libérer son peuple de l’administration coloniale. Suite à cette découverte, elle décida d’entraîner la population dans un mouvement de désobéissance civile. A ce moment-là, la pouvoir français est fragilisé par sa sortie de la Seconde Guerre Mondiale. Considérée comme dangereuse, Aline est arrêtée et jugée par l’administration coloniale française, puis déportée à Tombouctou, au Mali, où elle meurt de mauvais traitements en 1944 à l’âge de 24 ans. Elle devient alors une figure emblématique de la résistance casamançaise à la colonisation.

Le bateau qui fait la navette entre Dakar et la Casamance porte son nom, ainsi que la résidence universitaire des filles dans la capitale sénégalaise. Il y a deux ans, la dramaturge française Karine Silla a écrit un roman lui rendant hommage, Aline et les hommes de guerre, aux éditions de l’Observatoire.

15 décembre : Antigone, l’amour et le risque

Antigone est une femme. Antigone est la fille d’Œdipe. Antigone aime sa famille, et ses frères et sœurs : Etéocle, Polynice et Ismène. Après la mort de leur père, Etéocle prend le pouvoir de la ville de Thèbes et devra le céder à Polynice, au bout d’un an de règne, qui devrait l’exercer durant un an, et ainsi de suite. Mais, au bout d’un an, Etéocle refuse. Alors, Polynice s’allie aux Argiens, ennemis de Thèbes, et attaque la ville. Les deux frères meurent, persuadés de défendre leurs légitimités respectives. Créon, l’oncle de la fratrie, beau-frère d’Œdipe, reprend le pouvoir à la mort des deux fils, et décide d’enterrer Etéocle, interdisant le respect du corps de Polynice. Antigone ne peut supporter cette idée. Elle défendra coûte que coûte la sépulture de son frère, même si ce dernier a trahi Thèbes.

Antigone nous fait comprendre que deux amours peuvent s’affronter : l’amour familiale et l’amour de la patrie. Et qu’aucun des deux n’est moins légitime que l’autre. Elle ira jusqu’au bout pour respecter son engagement et ce qu’elle considère comme étant juste : l’amour de son frère. Elle bravera les interdits pour ensevelir le corps de son frère, éloigné à l’extérieur de la ville, prenant le risque de se faire prendre. Elle mourra en prison, se suicidant, alors que son amant, Hémon, supplie le roi Créon de l’épargner.

Antigone représente, dans une Antiquité portée sur l’honneur, le respect de la patrie et la politique, qu’il faut savoir aller loin et au bout des choses pour défendre ses idéaux, même si cela implique de se mettre une partie du monde à dos.

16 décembre : Réforme ou révolution ?

Un débat qui agite la pensée marxiste depuis plus  d’un siècle. Peut-on mettre fin au capitalisme en réduisant peu à peu le droit de propriété privée des moyens de production ? Ou faut-il, au contraire, bouleverser l’ordre économique au moyen d’une grande expropriation, jusqu’à transgresser l’Etat de droit ? 

En 1899, Rosa Luxembourg, figure du communisme allemand, publiait Réforme sociale ou révolution ?. Elle défendait dans cette ouvrage la seconde position, en réponse au « réformisme » d’Eduard Bernstein.

Certains se sont par ailleurs attelés à un dépassement de cette — apparente — contradiction. A l’instar de Jean Jaurès, le plus célèbre des socialistes français, qui se revendiquait « réformiste révolutionnaire ».

Par Marius Matty

17 décembre : « Comment saboter un pipeline ? »

C’est un livre récent, mais qui n’en est pas moins central dans l’histoire de l’écologie politique. 

L’auteur se pose une question essentielle : alors que le mouvement écologiste — ou du moins ses mots d’ordre — convainc de plus en plus de monde, comment se fait-il que rien ou peu ne change ?

Pour mettre fin au « statu quo », Malm s’interroge, à partir de l’histoire des luttes, sur la pertinence de la non-violence et du respect de la propriété privée — et pas seulement des moyens de production.

Une traduction française de cet ouvrage d’Andreas Malm, enseignant suédois en géographie humaine, est parue en 2020 aux éditions La Fabrique.

Par Marius Matty

18 décembre : Soolking et l’hymne de la liberté

« En bas ils crient, entends-tu leur voix ? / La voix de ces familles pleines de chagrin / La voix qui prie pour un meilleur destin / Excuse-moi d’exister, excuse mes sentiments. »

Chantées par le rappeur Soolking, en duo avec Ouled El Bahdja, ces paroles sont extraites de leur morceau Liberté, devenu en il y a trois ans l’hymne des manifestations algériennes contre le pouvoir en place. Pour rappel, des milliers d’Algériens s’étaient retrouvé à la fin du mois de mars 2019 dans pour protester contre le président Abdelaziz Bouteflika. Chef de l’État depuis vingt ans, il avait renoncé le 11 mars à se présenter à une cinquième élection, avant d’annoncer le prolongement de son mandat actuel.

Dévoilée le 14 mars, la Liberté de Soolking avait été reprise par les manifestants. Scandée comme un hymne, cette chanson interroge le discours officiel des politiques, demandant à ce que les plus hauts prennent conscience des difficultés des plus bas. Mise en mots d’un véritable ras le bol étatique, cette chanson mobilise une sonorité douce, presque mélancolique, et un texte puissant de sobriété. Pas de langue de bois, les mots sont simples pour que les idées ne soient pas transformées. Leur conclusion, « La liberté, c’est d’abord dans nos cœurs / La liberté, nous ça nous fait pas peur », permet d’espérer qu’un avenir meilleur est possible, du moment que le cœur est libre.

Si aujourd’hui l’Algérie a un nouveau dirigeant en la personne d’ Abdelmadjid Tebboune, élu depuis le 19 décembre 2019, on ne peut s’empêcher de penser à l’Iran lorsque les paroles de Soolking et Ouled El Bahdja sont chantées. Ce n’est plus un seul politique qui y est questionné, mais bien un système. Pour autant, la liberté reste toujours le mot d’ordre.

Par Mathilde Trocellier

19 décembre : Le « community organizing » de Saul Alinsky

Qu’arriverait-il si l’on décidait d’appliquer le fonctionnement d’un syndicat d’entreprise à une communauté, comme un quartier ou une ville ? C’est la question que s’est posée Saul David Alinsky dans les années 1940.

Célèbre sociologue issu de la première génération de l’École de Chicago, ayant grandi dans une famille d’immigrés russes, juifs et pieux, Saul David Alinsky se démarque en développant le concept de « community organizing » : en 1938, il réfléchit avec Clifford Shaw à un projet d’organisation collective pour réduire la délinquance dans le quartier populaire de Back of the Yards (l’un des plus pauvres de Chicago). Sa réflexion l’amènera à imaginer les quartiers comme des espaces d’action directe, où la communauté doit réfléchir en symbiose pour mieux se développer. À l’image des syndicats d’entreprise, Alinsky veut créer le syndicalisme de quartier, pour amener les gens vivant à proximité les uns des autres à constituer une organisation, pour avoir plus de pouvoir et faire valoir leurs intérêts communs.

Alinsky voulait « étendre les tactiques syndicales d’organisation, d’action et de négociation collective au-delà des portes des usines où elles restent confinées, aujourd’hui » pour prendre en compte « tous les aspects de la vie de ceux qui louent un logement, consomment et élèvent des enfants ». Pour lui, « à quoi sert au travailleur de lutter pour une augmentation de salaire si cette augmentation s’accompagne d’une augmentation de son loyer, de ses frais alimentaires, vestimentaires et médicaux ? »

Il théorise son projet dans Radicaux Réveillez-vous, publié en 1946, et voit ses idées inspirer plusieurs initiatives aux Etats-Unis, mais aussi par le monde. En France, le « community organizing » se retrouve à Grenoble en 2012, avec la création de l’Alliance Citoyenne, mais aussi en Seine-Saint-Denis et dans l’agglomération lyonnaise.

Par Mathilde Trocellier

20 décembre : Vladimir Illitch Lénine, De La maladie infantile du communisme (« Le Gauchisme »), 1920

« Une situation pré-révolutionnaire éclate lorsque ceux d’en haut ne peuvent plus, ceux d’en bas ne veulent plus » – Lénine

Par Marius Matty

21 décembre : Marsha P. Johnson, femme trans et noire, pionnière des droits LGBT+ (1945-1992)

Une vie éclair. Trois petites semaines après une apocalypse nucléaire au Japon causé par le pays de l’Oncle Sam, Marsha P. Johnson est née – à Elizabeth, dans le New Jersey, le 24 août 1945. La comparaison s’arrête là. Puisque, en tout état de cause, elle a suscité plus de bien que de mal. Trans et noire, cette femme issue des classes laborieuses a été une pionnière du mouvement LGBT, de surcroît transgenre.

A une époque où le drapeau arc-en-ciel n’existait pas encore, elle a battu le pavé lors des émeutes de Stonewall en 1969, instant marqué d’une pierre blanche pour la cause de l’émancipation sexuelle. Activiste de la première heure des Prides, elle s’est investie dans l’auto-organisation communautaire pour soutenir les personnes LGBT, à partir de 1970 avec le Street transvestite action revolutionaries (STAR) qu’elle a cofondé, puis dès 1987 avec Act Up contre le sida.

Jusqu’à sa mort, en juillet 1992 à 46 ans seulement, une nuit chaude. Son corps froid, retrouvé flottant dans l’Hudson River. Un suicide, affirme la police. Les proches récusent. Une disparition foudroyante. Fermée puis rouverte, l’enquête est toujours en cours. Peut-être progresse-t-elle. Comme ces luttes. D’un éclair, la genèse d’une flamme. Et d’un feu ?

Par Marius Matty

22 décembre : La naissance du Maquis

Dans un ouvrage dédié aux maquis intitulé Maquis et Maquisards (Ed. Belin, 2015), Stéphane Simonnet raconte la création de ces espaces de résistance devenus hautement symboliques depuis la Libération en 1945.

Dans son étude, il explique que les maquis n’existent pas avant 1943. Leur naissance est due en partie au refus du STO. Prise de court, la Résistance est prise de court par ce phénomène désordonné, que le Général de Gaulle ne voit pas d’un bon œil depuis Londres. Cherchant depuis 1940 à s’organiser, la Résistance est déstabilisée par les structures clandestines des maquis, et tente de contenir la jeunesse ayant fui le travail obligatoire.

Ce n’est qu’en 1943, au plus fort des maquis (le STO vient d’être annoncé), qu’Henry Frenay (fondateur du mouvement Combat et commissaire aux affaires militaires des Mouvements unis de la Résistance), décide de répondre à l’urgence de la situation. Les directives d’avril 1943 élaborent une doctrine d’emploi des maquis, bientôt complétée par des structures d’encadrement et de formation des futurs maquisards. Il s’agit à la fois de venir en aide aux réfractaires qui ne veulent pas combattre, tout en encourageant ceux qui le souhaitent à devenir les futurs combattants d’une armée de maquisards, aubaine sans précédent depuis les débuts de la Résistance en juin 1940.

D’abord tenus à l’écart de la lutte armée et des combats de la Résistance, les maquis deviennent alors un véritable espace de lutte, complétant les forces armées de la Résistance, jusqu’à la Libération de 1945.

Par Mathilde Trocellier

23 décembre : L’extrême-droite peut-elle faire de la désobéissance civile ?

Dans une étude publiée en 2006, Bert Klandermans et Nonna Mayer mettent en évidence les différences fondamentales qui séparent la vision du monde des militants d’extrême-droite de celle des militants d’extrême-gauche. Alors que les premiers valorisent avant tout le conformisme, l’obéissance et le respect de la hiérarchie, les seconds mettent en avant l’égalité, la solidarité et la justice sociale. De ce constat nait une question fondamentale : si l’extrême-droite attache autant d’importance à l’obéissance, comment ses adeptes peuvent-ils désobéir à l’État ou à une de ses institutions ?

Jean-Yves Camus y répond dans le chapitre 7 de l’ouvrage La Désobéissance civile, Approches politique et juridique de David Hiez et Bruno Villalba (Presses Universitaires du Septentrion, 2008) en expliquant que la tradition dont est née l’extrême-droite en France n’est pas contradictoire avec l’insoumission.

Il explique ainsi que si les militants d’extrême-droite anglo-saxons usent de l’insoumission pour refuser une autorité qu’ils ne jugent pas légitime ou dans le cas de théories du complot par exemple, en Europe cette logique n’est pas appliquée. Il justifie cela par deux raisons : « La première est d’ordre culturel : l’imprégnation religieuse des mouvements d’extrême-droite français ou étrangers, en tout cas dans les pays de tradition catholique, leur fait inévitablement aborder la question de l’insoumission par la référence à la théorie du tyrannicide, telle que l’élaborèrent Jean de Salisbury et Thomas d’Aquin. La seconde raison est d’ordre politique : l’extrême-droite française et européenne a l’expérience du pouvoir et du contrôle de l’État. Elle ne considère pas celui-ci comme faisant par essence obstacle à la réalisation de l’ordre qu’elle appelle de ses vœux. » D’après lui, l’extrême-droite française n’a donc jamais ni encouragé, ni pratiqué l’insoumission, si ce n’est durant la Guerre d’Algérie (l’extrême-droite refusant l’autorité militaire en place).

Le journaliste et politologue Jean-Yves Camus détaille ensuite les quatre figures que la droite oppose à celle de l’insoumis : celles de l’anarchiste de droite, du Rebelle, du Partisan et de l’Anarque. Pour autant, il précise que ces figures ne connaissent pas de véritables applications en France. Il résume finalement la réponse à la question posée par l’insoumission et l’extrême-droite de cette façon : « En fait, à l’extrême-droite, la figure de l’insoumis, quelque nom qu’on lui donne, est celle d’un individualiste qui n’inscrit pas son action dans un quelconque projet collectif. Dès lors, elle fonctionne comme un « mythe incapacitant », comme le signalait Marco Tarchi (…). Ceci, couplé au fait que l’extrême-droite n’arrive jamais à se dégager de son rapport naturel de soumission à l’autorité, trop souvent confondue avec l’Ordre, fait que l’insoumission reste, dans cette famille politique, avant tout une figure rhétorique ou une posture. »

Mais pour lui, d’autres questions restent alors à éclaircir : la pratique politique de l’extrême-droite est-elle incompatible avec les actions de l’extrême-droite, pour qui l’insoumission n’est pas une fiction ? Un courant activiste capable d’avoir des pratiques de rupture et d’insoumission peut-il émerger ?

Par Mathilde Trocellier

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