La Bible de l’assassin (7)

Chaque vendredi, une fiction ou un bout d’histoire…

Vous êtes-vous déjà demandé pourquoi la voix violoncelle était si jolie ? Pourquoi la pluie c’était si triste ? Pourquoi le café aussi amer ? Pourquoi les roses rouges aussi belles ? Pourquoi la mer si captivante et le froid si piquant ? Pourquoi on devrait aimer ? Pourquoi on devrait être aimé ? Pourquoi on attend l’amour ? Non ? Vraiment ? Moi je me pose constamment ce genre de questions. Elles sont fascinantes, dévastatrices quand on y pense. Comme Ophélie qui a décidé de mourir et que j’ai aidée.

            Assis sur le rebord de la fenêtre, cigarette au bec, un souvenir transperce ma mémoire, enfouie depuis longtemps. Le froid, je me souviens du froid, petit garçon, enfoui sous mes couvertures, l’époque où j’avais peur de tout, mais bien trop honte pour l’avouer. Déjà je n’aimais personne, déjà je pensais à la mort, tout petit que j’étais, si chétif physiquement et si peu bavard. Certain me croyaient même muet, je me taisais, c’est tout, j’aimais l’idée d’être muet. Je craignais les mots qui s’entrelaçaient dans ma gorge, pour moi, les mots avaient quelques choses d’intime, d’érotique. Je me devais de les garder pour moi, c’était les miens et je les couvais. C’était plus facile d’être muet.

            Quand je l’ai rencontrée pour la première fois, elle avait ce regard insolent, à paroles cachées de gentillesse. Elle est venue briser un silence comme on brise de la glace, elle est venue briser le silence dans lequel je me suis caché. Ce sont mes larmes qui coulent entre ces mots alors qu’elles devraient être sous mes paupières. Ironie du sort.

            Ophélie, elle avait cette peau froide aux larmes brûlantes. Une peau fluide comme l’eau. Une rose qui déteint de l’intérieur.

            Si je pouvais ne pas m’en rappeler. Si jeune, se croyant Marguerite Duras. De toute sa beauté et sa tristesse, sa tragédie. Elle ressemblait à une Antigone. Lisant du Shakespeare. Belle comme une fleur d’une matinée de printemps, perlée de rosée, attendant la fin du jour pour faner comme une toute petite Marguerite.

            La voix craquée de Phil me sortit de mes pensées encore trop obscures, me proposait de boire encore. Parce qu’il ne nous restait plus que ça, pour noyer notre peine au fond d’un baril de bière. Il renifla, derrière ses yeux rouges et bouffis, révélant l’être d’art qu’il était, il souriait. Il avait espoir. Et ça faisait du bien de voir quelqu’un qui montrait encore ses émotions, pleinement, dans la joie, dans la tristesse. Car c’est de cette manière qu’on s’en sort, quand on se laisse aller aux autres dans une confiance naïve. C’étaient les meilleurs moments, boire une bière, avec un ami et juste parler, ou pas. Avant la découverte du crime. Et les cris déchirants de parents. Ecouter le silence qui comprend tout, qui ne conteste rien, pas même la cruauté. Et il est bavard, Phil, même dans le silence. Il a eu des conquêtes, des mecs d’un soir comme ça. Des meurtriers parfois. Il savait tout, il connaissait tout par ses conquêtes. Il avait compris que j’étais paumé, que j’avais besoin d’aide. Je n’avais rien demandé mais il s’était incrusté dans ma vie pour m’apporter cette aide. Qui ferait ça aujourd’hui ?

Pauvre Ophélie.

On m’avait repéré. Ma tête était à l’affiche dans les commissariats. La réalité me rattrapait plus vite que je ne l’aurais cru. Et je n’aimais pas ça car je savais d’ores et déjà que ça terminerait mal pour moi.

Je buvais ma bière avec Phil qui s’interrogeait, sur mon état de souffrance qui lui faisait un peu pitié. Pour qui je me prenais ? Me questionnait-il. Il me posait des questions sur mon passé dont je ne me rappelle plus. Comprendre mon désir de tuer, l’excitation que l’odeur du sang me procurait. Les sentiments des premiers regard langoureux dont les premiers symptômes seront avortés brusquement, libérant en moi une chaleur douce, envoûtante, sensuelle.

On sait tous ce que c’est que le manque d’inspiration. C’est un petit essoufflement à la fin d’une phrase. Une histoire qui n’a pas fonctionné. Une vie qui n’a pas marché. Une caresse oubliée. Mourir est triste quand on a vécu heureux. L’histoire avance comme le pas lourd d’un vieux lion blessé, qui se vide. Moi, je suis là, des gouttes de sang, les mains blanches de cheveux bruns. Des corps rouges à mes pieds. Des roses. Odeur de tabac froid et de beuh momifiée dans l’air. Moi, au milieu. Là. Addicte à la fin d’elles.

« -Regarde.

Je levai les yeux vers Phil, il tenait un trench noir.

-Voilà ! »

Je l’emparai at allais dans la chambre pour l’enfiler. Mon reflet, un long corps aux mains squelettiques et pâles, du sang caillé sous les ongles. Je rencontrai une autre personne dans ce reflet. Une triste image maîtresse de ma destinée.

            Une Cathédrale aux gargouille stupéfiées et vitraux lumineux. Magnifique courbe des arches se rejoignant en un point précis. Au-dessus du Christ. Je me suis réfugié là sans être croyant mais parce que j’avais un peu peur. Le sang sur ses mains. Innocent. Je suis là, à genoux devant lui, pleurant mes mains froides et mes joues creuses. Pleurant la vie. Pris d’une folie meurtrière, je me suis fait peur, et maintenant, je suis là, à implorer je ne sais quel Dieu parmi d’autres. Deux heures de haine passagère, ou pas, en tout cas pas pour le moment. L’orage gronde ceux qui veulent le faire taire. L’orage coupé à la paraffine. Un nouveau bref souvenir apparu. Je me revois jeune dans les bras de maman, à pleurer parce que j’avais écrasé un escargot. Et moi là. Sans but précis, à tuer ce que j’humidifie, dans un cercle vicieux de déception. Aimer une vie n’est jamais facile. Aimer un Dieu l’est encore moins. Nous, pessimistes d’aujourd’hui mais optimistes de demain. Les combattants de la pitié et des pleurs. Si je devais prier. Si je devais prier, je dirais… Je demanderais qu’on me scie en deux le monstre de moi-même. Ce qui ne sera pas fait. Ma religion est en solde insuffisant depuis toujours. Parce que je n’ai jamais cru. En rien.

            Phil m’a rejoint, c’est la première fois que quelqu’un brise le vide de ma tête. Phil, il est présent, alors que je ne lui ai rien demandé. Il me pose sa main sur l’épaule et ce contact me fait du bien. Merde. Moi je ne suis pas là pour lui. Il est tout ce que j’ai en ce moment et je fais mon caprice. Je me relève, lui presse le bras puis sors. Je m’assoie sur les marches et me roule la noirceur de mes poumons. Il me rejoint et s’assoit à côté de moi.

« -Tu partages ? »

Je lui passe le joint, son regard est perdu dans le vide. Trop loin pour que je le rattrape. Puis tout d’un coup, il explose de rire. Et il rit, pendant longtemps. Et son rire me fait rire. Mon rire me dresse les poils car on ne dirait pas le miens. Pourtant on continue de rire, et de se parler, plus librement, joyeusement comme si nous nous connaissions depuis toujours, que nous étions deux heureux compères dans un western, clope au bec et fusil sur l’épaule. Un jeu d’enfant devenu réel.

Il fait nuit, nos pas dans la ville sont éclairés par les réverbères, on se laisse marcher sans se parler. On tire nos bagages parce que, la Suisse, c’est cool, mais on part voir autre chose. Le tournant de notre vie, il est là, et pour une fois, on l’a chopé. L’Allemagne nous accueille les bras ouverts, bercés de l’histoire. Phil est content. Moi aussi. On se perd dans les bars, dans les lits, dans les femmes. On se perd dans les yeux de la vie. On écoute Odezenne et Fauve, parce que c’est cliché mais on aime bien être des clichés. Des clichés de la société. Des Sasuke un peu ridicules. Ce genre de clichés qui n’ont pas compris qu’ils n’étaient que des moutons parmi d’autres. Et Phil, il continue de rire et, c’est drôle. Moi, je regarde la vie défiler avec de nouveau un peu d’espoir, les yeux perdus dans le monde. C’est dans ces moments que l’on se dit que tout va bien, que ça va aller mieux, qu’on va être heureux. C’est à cause de ces moments qu’on est d’autant plus malheureux. Mais ça pour le moment, je ne le savais pas.

A suivre…

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