Erige Sehiri : « Je ne montre pas la révolution, mais l’après »

Après un premier premier long-métrage documentaire, La voie normale, sorti en 2018 et resté à l’affiche durant six semaines dans les cinémas tunisiens, la cinéaste écrit, tourne et produit en 2021 son premier film de fiction. Intitulé Sous les figues, le long métrage remporte plusieurs prix de post-production à la Mostra de Venise et est sélectionné pour la 54e Quinzaine des réalisateurs à Cannes en 2022. Aujourd’hui, le film sort dans les salles françaises. L’occasion pour ses spectateurs de découvrir une histoire estivale tournée en huis clos, à l’ombre des figuiers et des amours en fleur. Rencontre avec Erige Sehiri, pour mieux comprendre la symbolique des figues.

Pendant une heure et demie, le spectateur n’est plus dans la salle de cinéma. Il se retrouve emporté au grès du vent dans les vergers tunisiens, à l’ombre des figuiers que les jeunes filles et garçons de la région arpentent pour en décrocher les précieux fruits. Huis clos doux, presque un documentaire par sa justesse et sa légèreté de ton, Sous les figues est la première fiction d’Erige Sehiri. Ancienne journaliste, tombée dans le documentaire par hasard, la réalisatrice s’invite ici dans l’imaginaire de son public pour lui proposer une douce narration sur la jeunesse tunisienne et ses liens. Flirts, disputes et taquineries se mêlent et se démêlent le temps d’une journée de travail, d’une parenthèse. Avec ce long métrage, Erige Sehiri raconte ce qu’on ne raconte pas mais qu’on ressent. Et c’est si juste qu’on sentirait presque le vent chaud de la fin de l’été nous effleurer. Distribué par Jour2Fête, Sous les figues est en salles dès aujourd’hui.

Avant de vous lancer dans le cinéma vous avez été journaliste, vous avez d’ailleurs réalisé plusieurs documentaires. Avec Sous les Figues vous entrez dans la fiction, mais on sent que votre œuvre reste traversée par votre carrière passée.

J’ai beaucoup lu Notes sur le cinématographe de Robert Bresson dans lequel il écrit « J’ai rêvé de mon film se faisant au fur et à mesure sous le regard, comme une toile de peintre éternellement fraîche » et c’est exactement ce que j’ai voulu faire avec cette histoire. Je suis arrivée dans le journalisme par hasard, et le documentaire a été ma première école. J’y ai développé mon regard, ça m’a appris le sens du cadre, à filmer les gens, l’humain, ce que je faisais dans mon documentaire La voie normale.Avec Sous les figues, c’est comme si je faisais ce que j’avais toujours voulu faire : un cinéma du geste, qui me permet de fédérer une troupe de gens autour de moi. J’ai pu réaliser un film qui n’est pas idéologique et qui ne brandit aucun drapeau, mais qui reste pourtant très politique, et qui reste pour moi un laboratoire de cinéma. Je l’ai ainsi conçu comme une cueillette. Il fallait aller chercher par petite touche, comme on le ferait dans une peinture, des gestes, des couleurs, des regards, des histoires aussi. Le cinéma c’est quand même raconter des histoires, et donc pour moi ça n’a rien à voir avec mon passé de journaliste.

Avant de rencontrer l’actrice qui incarne Fidé, votre personnage principal, votre film devait avoir une autre intrigue. Quel était votre projet originel ?

C’était inspiré d’une histoire vraie : après la révolution tunisienne, quand j’étais journaliste, j’ai participé à cofonder des web radios avec des jeunes dans des villes où il n’y avait pas de médias. J’ai vécu avec eux pendant au moins deux ans. Et parmi ces radios, celle de Makthar est devenue le média local Maktaris News. Des jeunes de 17 ans qui interrogeaient le maire et les personnalités locales, ça créait des situations très cocasses. J’avais écrit des scènes sur ces jeunes qui vont tout chambouler dans la ville avec leur radio, déranger aussi. J’ai adoré le vivre et l’écrire, mais quand j’ai rencontré Fidé j’ai changé de projet. Je ne l’abandonne pas pour autant.

Ce qui vous a décidé à tourner ce film c’est, entre autres, votre rencontre avec Fidé, qui vous a raconté ses étés de saisonnière à ramasser des fruits. Qu’est-ce qui vous a plu chez elle?

Elle avait un franc parler, une personnalité, une grâce, quelque chose qui cassait les clichés des femmes arabes des campagnes, sur leur misère sociale et leur conservatisme, sur leur manque de liberté. Oui, leur champ de vision est restreint, ce qui se retrouve dans le film puisqu’il est tourné en huis clos. Mais dans cet espace là Fidé rayonne, elle s’exprime, a un franc-parler et elle casse tous les clichés qu’on pourrait avoir. Elle n’est pas non plus révolutionnaire, mais se place entre les deux. J’avais envie de donner un espace d’expression et de rendre hommage à ces femmes des camions qui sont transportées comme des marchandises à l’arrière de picks-up. C’est tout à fait normal dans la région et pour ces femmes, mais nous le voyons de l’extérieur de manière bestiale. C’est intéressant d’interroger la normalité des choses.

Fide Fdhili / Fidé

Vous avez écrit très peu de dialogues pour ce film, ce qui est inédit. Dans quelle mesure les acteurs et actrices, qui sont tous amateurs, apportaient de leur histoire et inspiration pour alimenter votre scénario ?

Beaucoup. Ils ont déjà beaucoup apporté au préalable : j’ai écouté beaucoup de témoignages pour m’inspirer. J’ai parlé de ces témoignages avec les acteurs, pour avoir leur ressenti, leur vécu. J’ai écrit des scènes avec Ghalya Lacroix et Peggy Hamann, on a écrit un scénario peu dialogué, avec certains textes qu’on jugeait essentiels d’avoir dans le film. Les acteurs, eux, n’avaient pas de scénario écrit. Je leur dictais le texte avant de tourner, je leur expliquais la scène pendant les répétitions parce que je voulais qu’ils la vivent. Ce faisant les dialogues étaient vécus par les comédiens. Je leur donnais une direction, et eux ajoutaient ce qui manquait à mon texte : un mot, une phrase, un accent (ils parlent dans une forme de patois local). De même, je ne coupais pas toujours la caméra à la fin d’une scène. Dans ces moments ils savaient qu’ils devaient continuer de jouer.

Avant le tournage, que leur avez-vous dit pour leur expliquer le film ?

Je leur ai dit que c’était l’histoire d’une journée, et que c’est une journée de plus. Une journée comme une autre, mais qui est importante au regard de leurs liens. Je leur ai parlé de cinéma plutôt que du film, parlé d’improvisation, d’expression, de jeu.

La scène de la dispute entre Fidé et Sana était-elle totalement improvisée ?

C’est une scène qu’on a beaucoup répétée, ce qui veut dire que je l’ai beaucoup réécrite. Elle était écrite mais je suis allée puiser dans leur passé et leur propre histoire pour que la scène ne soit plus celle de leur personnage mais aussi la leur. La journée qu’elles vivent, c’est la journée de leur personnage, mais tout à coup elles deviennent leur rôle, et c’est elles qui s’expriment. C’est aussi pour ça que je dis que le film est un lieu d’expression : les acteurs pouvaient se cacher derrière leur rôle pour dire ce qu’ils avaient envie de dire.

Fide Fdhili et Samar Sifi / Fidé et Mariem

Quant à l’aspect symbolique du film, qui s’intitule Sous les Figues, on est en droit alors de se demander dans quelle mesure votre long métrage est à l’image d’une figue, ce fruit qu’il faut pénétrer pour qu’il mûrisse, qui est très fragile…

Beaucoup. Déjà c’est un fruit très féminin, très sensuel. C’est d’ailleurs un symbole de la femme dans certains pays. Il pose aussi la question du mâle via la pollinisation. Le film aborde beaucoup les relations hommes-femmes. Cette journée est comme un instantané, et ce qu’on comprend de cette instantanéité. Aussi, les figues ne sont jamais mûres en même temps dans le même arbre. C’est à l’image des filles puisqu’elles ne sont pas au même stade de leur maturité. C’est un fruit ancestral, qui rappelle le fruit défendu. On parle de la pomme mais à mon avis c’est plutôt une figue qui a été croquée.

Vous parlez beaucoup des femmes dans le film, mais aussi des hommes, notamment dans une scène où les garçons se plaignent de ne pas pouvoir toucher les filles. Ce n’est pas un discours commun en Occident. Est-ce quelque chose que vous avez amené ou qui a été apporté par vos acteurs ?

Je suis allée chercher ces récits, mais je savais que ça existait. Et quand j’ai demandé à l’acteur qui joue Firas de parler de son rôle, c’était naturel pour lui, puisqu’il vit exactement la même chose. Dans la scène, quand je lui demande de parler de sa frustration, il y a beaucoup de lui dedans, même dans son regard. Cette frustration, c’est lui qui la ressent. Et je l’ai énormément entendue des hommes : ce n’est plus de la frustration, mais les couples ne peuvent pas vivre librement. En même temps, je trouve qu’il y a des améliorations. Par exemple, le père de celles qui jouent Fidé et Melek, deux sœurs à l’écran et dans la vie, est Imam et il est très ouvert d’esprit. Elles lui racontent leurs histoires d’amour, de petits amis. Ce qui reste encore problématique et tabou c’est le contact physique.

Abdelhak Mrabti / Abdou

La scène entre Melek et le chef, ce dernier profitant de l’éloignement de la jeune fille pour essayer de la toucher, peut rappeler la violence que subissent les femmes dans certains pays d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient. Dans un contexte où les tensions sont exacerbées, avez-vous voulu représenter une forme de révolution féminine, comme elle peut être incarnée par Fidé ?

Le contexte du film est très différent car la révolution en Tunisie n’est pas comme en Iran : elle a déjà eu lieu et ce n’était pas qu’une révolution de femmes. C’était une révolution populaire sur la dignité, pas contre les hommes. En Iran, la révolution est contre le système, pas les hommes. Mais dans mon film, ce que je montre, c’est l’après révolution. La révolution a déjà eu lieu, mais elle n’est pas finie, le patriarcat est encore là. Ça se voit avec le vieil homme qui dit à Fidé qu’elle ne peut pas parler comme elle le fait, sans pour autant avoir de pouvoir sur elle, ou avec Leila et la délation.

Vous avez déjà gagné plusieurs prix, mais avec Sous les figues vous avez une chance d’aller encore plus loin : le long métrage pourrait représenter la Tunisie aux Oscars.

Le film n’est pas encore sélectionné, mais quand je l’ai appris, c’était magnifique. Moi qui suis née et qui ai grandi en France, avec cette fiction je repars dans le pays d’origine de mes parents et c’est là-bas que ma carrière commence, dans un pays où on dit qu’il n’y a aucune opportunité, que c’est la misère. C’est beau. Pouvoir représenter le pays, c’est très émouvant pour mes parents et moi.

Etait-ce important que votre premier film soit tourné dans le village de votre père ?

Non, ça s’est fait comme ça, parce que c’est un pays qui m’inspire en ce moment, mais ça aurait pu se faire en France aussi. Le premier court que j’ai réalisé était aussi tourné dans le village de mon père, donc il y a peut-être quelque chose de lié à ça, à cette façon de raconter des choses, de lui prouver quelque chose. Longtemps il m’a dit que le cinéma n’était pas possible pour moi, pour nous. Avec mon premier documentaire, j’ai pu lui prouver que tourner un film n’était pas qu’une question d’argent, que c’était plus profond. Mon parcours est marqué par ça, et peut-être qu’avec Sous les Figues je vais boucler la boucle et pouvoir passer à autre chose. Aussi, c’est un film réalisé en hommage à ces femmes travailleuses, aux anciens, mais ça parle de la jeunesse d’aujourd’hui, pas d’avant. Je trouve que c’est beau quand on peut y mettre tout ça.

Abdelhak Mrabti et Feten Fdhili / Abdou et Melek

Avez-vous déjà des idées pour la suite ?

Oui j’écris plusieurs choses en parallèle, dont un film à réaliser en France sur les femmes de la génération de ma mère qui vivent en France et dont les pères sont repartis au pays tandis que les femmes restent. J’ai d’autres idées, mais mon prochain film je crois que je vais assez vite le tourner en Tunisie.

Propos recueillis par Mathilde Trocellier / Crédits photos : Henia Production et Maneki Films / Elise Ortiou Campion.

Sous les figues, réalisé par Erige Sehiri, distribué par Jour2Fête. Sortie le 7 décembre 2022.
Au nord-ouest de la Tunisie, des jeunes femmes travaillent à la récolte des figues. Sous le regard des ouvrières plus âgées et des hommes, elles flirtent, se taquinent, se disputent. Au fil de la journée, le verger devient un théâtre d’émotions, où se jouent les rêves et les espoirs de chacun.

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