La Coupe de la honte

Pendant des mois, activistes et médias indépendants ont alerté sur les réalités humaines et écologiques de ce mondial. La réponse donnée par les politiques comme par les spectateurs témoigne d’une époque éloignée des réalités.

Lundi matin à l’aube, à l’heure où blanchit la campagne, des journalistes du Monde se demandaient : « y a-t-il plus déprimant que les Champs-Elysées sous une pluie glaciale, un soir de défaite en finale de Coupe du Monde ? » Par chance, je suis un peu joueuse et ai bien voulu tenter ma chance. Je vous présente donc mon top 3 des situations qui, personnellement, me donnent davantage la chair de poule que les larmes de Kylian Mbappé.

1. Un stade de foot construit sur 6.500 cadavres

L’information a malheureusement peu dépassé l’entre-soi des médias indépendants, activistes, et de certains footballeurs : au Qatar, la construction des stades a causé la mort de 6.500 ouvriers originaires du Bangladesh, du Sri Lanka, de l’Inde et du Népal. Le Guardian, l’un des premiers à avoir divulgué cette information, estime même que le chiffre est sous-estimé, puisqu’il ne prend pas en compte les travailleurs issus d’autres pays, comme les Philippines, le Kenya ou les pays du Golfe. Et le média de citer les hommes morts électrocutés, décédés après une chute ou une asphyxie, les conséquences de la canicule et du mercure chauffé à plus de 40°C.

Dans son enquête sur le sujet, Médiapart décrivait ces ouvriers comme des forçats entassés dans « des camps de travail sordides et surpeuplés, dont certains sont privés d’eau courante et d’électricité, plantés dans des zones industrielles polluées et sous étroite surveillance, cernés de hauts murs, de grillages, de vigiles, de caméras, de mouchards. » Des ouvriers aux journées interminables, plus de 10 heures par jour, certains ayant « la chance » d’être payé 1€ de l’heure. Pour rappel, le droit de grève au Qatar n’existe pas.

Premier élément de réponse pour nos journalistes du Monde : ce Mondial s’est imposé sur une catastrophe humanitaire et sociale.

2. Une COP15 délaissée dans un contexte climatique critique

La deuxième victime de ce divertissement est sans aucun doute l’écologie.

Parmi la majorité de Français qui ont suivi cette coupe, le Président de la République lui-même avait pris la décision de sécher la COP15 de Montréal pour s’afficher dans les gradins. Ces deux allers-retours présidentiels au Qatar ont coûté un demi-million d’euros, soit plus de 30 ans de SMIC, et 480 tonnes d’équivalent CO2, soit 53 ans d’empreinte d’un Français lambda.

Puis, soyons honnêtes, à Montréal, en cette saison, il fait froid ! « Tu parles du réchauffement climatique ! » se gausserait votre oncle climato-sceptique à un délicieux repas dominical. A Doha, malgré les climatiseurs géants déployés au grand air, l’air est tout de même plus supportable. C’est d’ailleurs ici que l’Etat français peut goûter au calice des calices, en vendant peut-être un ou deux rafales supplémentaires.


Pendant ce temps, 195 Etats s’étaient regroupés dans le but de prendre des mesures urgentes pour la biodiversité, afin de protéger 30 % de la planète, restaurer 30 % des écosystèmes et doubler les ressources destinées à la protection de la nature d’ici à 2030. Un événement majeur à l’heure où l’IPBES affirme que, sur 8 millions d’espèces végétales et animales recensées, 1 million d’entre elles sont menacées de disparition.

Selon Pierre Cannet de WWF, le texte « ne casse pas la barque mais vient au moins sauver les meubles. » Pour la première fois ont pu être mentionnées des solutions comme l’agroécologie pour sortir de la pollution des pesticides. Mais le texte reste gentillet. A l’image de l’accord de Paris, on applaudit la diplomatie, mais on évite de trop se mouiller. Les pays du Sud réclamaient en effet aux pays du Nord 100 milliards de dollars par an d’ici 2010 pour préserver la biodiversité, loin des 30 milliards finalement votés. Surtout, le texte ne précise pas le degré de protection attendu au niveau des écosystèmes, laissant la porte grande ouverte aux accommodements en tous genres.

En somme, lorsqu’Emmanuel Macron tweete : « Accord historique pour la biodiversité à Montréal ! Par leur mobilisation, la France et l’Union européenne ont emporté l’adhésion de tous. » Il exagère quelque peu le rôle de la France dans la lutte environnementale.

En parallèle, d’après les calculs de Greenly, un mois avant le lancement du Mondial, celui-ci allait rejeter dans l’atmosphère l’équivalent de 6 millions de tonnes de CO2, bien au-delà des 3,6 millions affichés par le comité d’organisation de l’événement. Une catastrophe environnementale aussi visible que le nez au milieu de la figure.

3. Et tout le monde s’en fout

Mais où étaient les boycotters ce dimanche 18 décembre ? Celles et ceux qui, des semaines avant le match de lancement au Qatar, campaient sur leurs positions ? Le week-end dernier, la finale de la Coupe du monde de football opposant l’Argentine à la France a connu un record d’audience : 24,98 millions de téléspectateurs, soit 81 % des Français de 4 ans et plus.

Sur internet, les supporters appellent au droit au divertissement et pointent du doigt les alarmistes. Après tout, maintenant que le stade est construit, que peut-on y faire ? Arrêtons d’être de mauvaise foi. Si les politiques ont une part immense de responsabilité dans ce qui s’est joué, il est évident que les téléspectateurs et téléspectatrices ont aussi la leur. Plébisciter un jeu, c’est accepter les conditions dans lesquelles il a été mis en place. C’est minimiser les vies perdues, les conséquences environnementales désastreuses et l’hypocrisie politique. C’est se résigner. C’est permettre que demain, tout recommence.

N’oublions pas non plus celle de la plupart des médias qui, plutôt que d’informer massivement sur la réalité de cette Coupe du monde, ont préféré la couvrir comme si de rien n’était, en faisant l’événement le plus important de l’année. Selon QuotaClimat, les médias français ont parlé vingt fois plus de la Coupe du monde que de la COP15 ces deux dernières semaines. Le rôle des journalistes n’est pas à nuancer dans cette affaire. Car à cause d’eux, à cause de nous, certains téléspectateurs ne savaient sans doute pas.

Mais il y avait aussi celles et ceux qui savaient et qui, malgré tout, ont frileusement rangé leurs convictions au placard en promettant de les ressortir le lendemain, un jour sans match, un jour où la tentation serait moins grande. Et parce qu’ils savaient, et qu’ils ont préféré fermer les yeux, ils ont été, en quelques sortes, complices de cette immense mascarade. Car comme l’écrivait Albert Einstein « ceux qui ont le privilège de savoir ont le devoir d’agir. »

Par Charlotte Meyer

Le photomontage présentant Emmanuel Macron au bord d’un stade de football en flammes, à l’image de la biodiversité. Avaaz

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