Radio inaudible

En décembre dernier, France Culture recevait le philosophe Paul B.Preciado pour interroger les conditions politiques du bonheur. Pour notre journaliste Jahs, la manière dont s’est mené l’entretien témoigne d’un dialogue de sourds.

Noël encore dans l’air, et quoi de mieux que de festoyer autour d’un podcast ? Certainement plus désireux de faire corps avec mon époque, plutôt que de pénétrer la chair des philosophes morts, je branchais mes écouteurs sur l’émission france-culturienne, Avec philosophie. Spinoza se sera retourné dans sa tombe, au moins pendant une heure.

Géraldine Muhlmann, successeuse révoltée (elle aurait été une adepte de l’école de Frankfort !) de Adèle Van Reeth, recevait un invité d’honneur, Paul B. Preciado, philosophe, écrivain, commissaire d’art, et bientôt réalisateur. Celui-ci était convié à s’exprimer sur le bonheur, et plus particulièrement sur le bonheur en tant qu’objet philosophique subversif. Ce que Preciado appellerait désir. A en faire frémir les cis-mecs (je n’extrapole pas, Socrate me reproche de nuire à son intégrité morale) de la Cité-grecque.

Un invité non ménagé

Jusqu’à-là, rien de plus normal. Néanmoins, un.e auditeurice alerte, aura senti le furvent en ce jour de décembre, 10h05, sur la radio en vogue, à laquelle l’on ne daignera pas pour autant l’épithète “populaire”. La révolution n’est pas venue rappel. Un furvent qui s’est abattu en rafales sur Paul B. Preciado.

L’objectif était clair, a priori : échanger sur la notion de bonheur – en tant qu’anti-normativité (paradoxe). Arrivé au mitant de la conversation, Preciado se voit pourtant contraint de recadrer le sujet de l’émission, constatant que son interlocutrice se perdait dans des élucubrations de forme. “On en parle de bonheur ou on en parle pas ?”, souffle-t-il avec exaspération. Manifestement, une incapacité de comprendre, dans l’évertuement même dont elle fait preuve pour comprendre. C’était sauver de la noyade un nageur déjà imbibé d’eau.

Quoique, dans la filiation de Gilles Deleuze, les concepts soient consubstanciels à la pensée, il ne revenait pas à Preciado d’exposer des concepts, purement et simplement. Nous nous attendions à ce qu’il décortique plus avant sa pensée, pensée en lutte, plutôt que d’entamer une vaine et fastidieuse tentative d’expliquer ce qu’est le non-binarisme en général. Ce qui, me semble-t-il, et cela vaut aussi pour les non initié.es – si l’audimat de France Culture était effectivement un parterre de néophytes est un acquis. Un acquis théorique car, dans la pratique et dans les consciences, cela reste certes à démontrer. A conquérir.

Nous ne pouvons qu’être gêné.es, à l’écoute de ce podcast. L’obstination de la présentatrice pour comprendre (“j’essaie sincèrement de vous comprendre”, 48:00 (!)), devient vite accablant. La redondance des “oui”, “d’accord”, “je crois qu’on a entendu votre propos” ne traduit pas en effet une volonté de décoder, mais plutôt un doute fondamental. Comme si, plus le philosophe, usant certes d’éléments de langage propres à son champ disciplinaire (par exemple, celui d’“épistémologie”), plus l’atmosphère se brouillait. Or, n’est-il pas fait courant, dans ce genre de podcast, d’entendre des choses sortant de l’ordinaire ? De faire face concrètement à des discours opaques, mais pas indiscernables pour l’esprit curieux ?

Epistémologie : Etude critique des connaissances, des sciences. Son étymologie grecque, epistémè, renverrait, selon l’approche de Michel Foucault, à un ensemble de connaissances propres à un contexte historique et culturel.

Deux univers en dissonance

Pire, cela exprime un certain schisme entre deux mondes. Un monde, dont le philosophe se revendique, de recherches critiques sur le capitalisme historique et contemporain, comme moment “de production et de reproduction de la vie”. Il se décline en plusieurs formes, patriarcale, coloniale ou encore écologique (“esthétique globale pétro-sexo-coloniale”, “épistémologie patriarco-coloniale”). L’auteur de Dysphoria Mundi, tout juste paru aux éditions Grasset, s’affilie aisément à la pensée de Judith Butler, Donna Haraway, Angela Davis, Bruno Latour, etc. Un second monde, l’anti-chambre ou le cheval de Troyes de ce monde en gestation qui est celui de Paul B. Preciado, qui se refuse à relier, ou en tout cas qui écarquille les yeux dès qu’il s’agit d’enchâsser plusieurs grands régimes de connaissances. La dame de l’école de la théorie critique, peut-être plus proche du renouvellement de la pensée philosophique qu’on ne le croit, est alors abasourdie d’entendre de telles – elle ne le dit pas en ces termes – chinoiseries. Là où Preciado essaie de tracer un pont, par une transversalité édifiante du point de vue de la concomittance de différentes composantes séculaires et récentes de notre condition, G. Mulhmann repose la question : “Vous pensez vraiment que tous ces événements sont liés ?”. Volonté de ne pas comprendre, aucunement désir d’éclairer – elle-même et ses auditeurices.

Cela donne lieu à des réflexes inquiétants. Réflexes anticipant la contre-révolution philosophico-politique qui vient, qui est déjà là. Les privilèges, on les garde ou les perd. Point de non-retour. Ces réflexes, donc, sont d’ordre réactionnaire et se révèlent, entre autres, par des discours renaturalisant. “Lorsqu’on nait avec une anatomie, vous vous refusez de dire que cette nature-là est une identité ?”. Ce à quoi l’écrivain rétorque : “Il n’y a pas d’anatomie, c’est une invention moderne”. Oui, pour les hétéros-craintifs, le pénis, le clitoris, existent bel et bien – au sens d’existence tangible. Ce que rejette Preciado, en revanche, c’est l’univers mental et scientifique, qui érige ces organes en normes – en blocs de glace. Les comparses Deleuze et Guattari auraient dénommé cet horizon anti-anatomique, à la charge atomique, le corps sans organes, le CsO. Dans cette voie, Preciado prône une radicale multiplicité des corps vivants. Le spectre des possibles que renferme cette expression peut être mis au compte de la confusion de la présentatrice d’Avec philosophie.

Le point nodal de la discussion apparaît alors quand Géraldine Mulhmann demande : “Si on fait cette révolution épistémologique, que va-t-il arriver aux personnes qui ne se sentent pas non-binaires ?”. Ici, le flair de Preciado ne le trompe pas : “Je sens une inquiétude dans votre manière de me poser des questions”. Comment qualifier la réaction de son interlocutrice ? Y aurait-il, comme le suggère le philosophe, une peur à peine voilée, miroitant dans le contenu de ses interrogations ? Probablement. La volonté, si elle est constitutive de chacun.e d’entre nous, est aussi tourmentée : elle veut, nous ne pouvons le lui enlever, mais elle ne peut pas. Elle ne peut pas le concevoir, non qu’elle le refuse : c’est un monde qui se refuse à elle. Un monde qui opère sa transition à l’instant même où j’écris ces lignes. Le centre de gravité d’une telle mutation, malheureusement, ne réussit pas à hâper tous les corps ensemble. Dès lors, la route sera longue, bien qu’elle soit déjà là.

Paul B. Preciado, nous, auditeurices, t’avons compris. Nous, nos corps, “symbiotes politiques”, nous nous soulèverons à tes côtés, blottis contre tes côtes. Pour te citer : “Tu ne peux pas acheter la révolution. Tu ne peux pas faire la révolution. Tu ne peux qu’être la révolution” (3).

Par Jahs

Pour aller plus loin :

  • Paul B. Preciado, “Hypothèse révolution : que voulons-nous devenir ?”, Mediapart, septembre 2020.
  • Paul B. Preciado, “Chronique ‘Interzone’ : La révolution ne se fera pas sur Twitter”, Libération, novembre 2022.

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