Fragments d’une philosophie des aiguilles

N’a-t-on pas le temps ou la société nous pousse-t-elle simplement à le croire? Réflexions par diverses soirées franco-tchèques.

Le sol était tout gelé et la nuit tombait sur la petite place. Lui et moi étions assis dans l’encadrure de la porte, devant le bar. Défilaient sous nos yeux à un rythme régulier les passants déséquilibrés pendant que nous réfléchissions sur le temps. En quelques minutes, nous arrivions à la conclusion suivante : « Nous n’avons pas de temps. » Correction hâtive : « Dans cette société, tout nous pousse à croire que nous n’avons pas le temps. » Production, consommation puis production et ainsi de suite, rien ne s’arrête et tout s’échappe, nous échappe. Boucle infernale qui étrangle l’Homme et le réduit en miettes. Sentiment d’être forcé·es à satisfaire les besoins des autres mais l’Autre n’est pas un être incarné, il n’est que cette boucle qui nous dépasse et nous transperce, nous transcende. L’indispensable et le superflu s’accouplent et accouchent des débris de l’Homme. Les discriminer requiert effort, retour sur soi, prise de conscience. Sollicitation constante, happement incessant. Impression que le soleil disparaît chaque jour un peu plus tôt. Un sentiment d’impuissance s’allonge sur le lit du quotidien.

À la sortie du cours, il nous propose d’aller boire une bière. Conflit interne, indécision : soif d’une discussion avec des gens passionnants qui s’évanouiront bientôt mais fatigue, paresse et nécessité de faire autre chose après, ensuite, ultérieurement. Elles disent moi j’y vais et elles ont l’air si décidées que je me surprends quinze minutes plus tard à dire Dám si pivo prosím. Autour de la table, les mots bondissent entre philosophie et anti-philosophie, modèlent musique et anecdotes diverses. Les téléphones sont rangés dans les sacs et les manteaux car de toute façon trois d’entre nous ont des Nokia d’un autre temps que l’on peut jeter depuis le clocher de Notre-Dame de Týn sans qu’une seule brisure ne s’y forme. Soudain, il dit « Je suis fatigué de faire de la philosophie. Je suis fatigué de produire pour produire. Si même en philosophie nous ne pouvons pas prendre notre temps, quand le pourrons-nous ? Écrire un article de qualité demande une longue réflexion. » Deux chaises plus loin, il murmure « Nous sommes enchaîné·es à la dictature du capitalisme. La société déconsidère les philosophes car, à ses yeux, nous ne servons à rien. Mais j’ai accepté de vivre cette vie. » 

Voyager pour apprendre

Il me dit qu’il voudrait retourner au Népal. Que là-bas le rapport au temps est différent. Peut-être, lui dis-je, mais il faut en trouver, du temps, pour aller au Népal. « Mais tu sais, je pense que l’on gagne du temps, en voyageant. » Argument sorti du chapeau comme le lapin du magicien. « Tu apprends tellement grâce aux gens que tu rencontres. Certes, tu ne peux pas faire grand-chose pendant quinze heures dans un train. Tu peux lire des bouquins, regarder le paysage. Mais ça reste très intense. Tu apprends beaucoup plus de choses quand tu voyages que quand tu ne voyages pas. » Introduction de la notion d’efficacité dans le voyage, mais transmutation de son sens habituel. L’efficacité n’est plus au service de la boucle, elle est au service de la connaissance.

L’efficacité ne serre plus l’Homme, elle le sert. Son but n’est plus la consommation mais l’émancipation. Quand il voyage il vit il rit il rencontre et il sait que le savoir qu’il engrange l’éloigne non seulement des injonctions productivistes mais de la Mort elle-même – car la deuxième est le telos des premières. Voyager fait gagner du temps car provoque la prise de conscience de l’urgence de vivre. Dépêche-toi de sourire dépêche-toi de jouir dépêche-toi d’aimer cela peut finir très vite ou n’importe quand, tu devras rentrer à la maison un jour et une date est même peut-être déjà fixée. Tu t’en rends compte et tu es maintenant empli·e de vie ; là, seulement là, tu attrapes cette boucle temporelle oppressive tu la scies la déplies puis la décimes. C’est ton urgence de vivre qui la brise, tu ne cours plus derrière le temps car tu as mangé l’aiguille englouti la montre brisé la glace ; et oui tu gagnes du temps regarde tu es déjà dans le futur quand les autres se lamentent encore. Cette passion-là qui émerge et s’exprime n’est possible que parce que tu as inversé les règles et changé le jeu, que parce que tu as refusé de prendre le pli de la boucle.

Une histoire de choix

Tu as fait ce choix non-violent de modifier ton langage de te débarrasser des concepts, de la grammaire et de la logique ; tu as fait un pas de côté pour laisser ta pensée divaguer, tu lui as dit ne capte pas les choses ne les rend pas objet ne te les approprie pas : laisse-les juste créer leur monde.

Tu as refusé que le savoir soit production ou productif ou même produit car le savoir libre doit juste advenir émerger d’une passion et cette passion c’est la passion de vivre.

Tu as fait le choix de t’arrêter même si tu sais que tu dois agir pour être libre parce que tu sais aussi que penser est une action. C’est plus que théorique, c’est même plus que pratique. Penser va au-delà, c’est la vérité de ton être elle-même qui s’exprime et elle te dit STOP. Elle te dit rentre dans ta maison c’est-à-dire fais ce retour sur toi et parle un autre langage, va faire des voyages, parcours le monde car la vie est Une la vie est Seule la vie est toujours plus Courte qu’on le voudrait.

Tout ça est un peu incompréhensible mais ça sonne joliment alors on dit C’est Poétique. On aime bien, Poétique ; ça fait un peu Aristote, ça fait un peu intello, ça fait un peu regardez-j’ai-appris-quelque-chose regardez-j’ai-une-nouvelle-connaissance mais au fond c’est pas vraiment ça, la connaissance. La connaissance c’est matière de dépassement c’est j’ai une limite mais je l’absous c’est je franchis la frontière du possible. C’est le résultat de j’ai-vécu-aujourd’hui-avec-intensité. C’est je crois ne pas savoir plus qu’hier mais tout mon être se voit inondé d’une autre chose. C’est ça, la connaissance. C’est courir derrière le temps non pas en se disant il sera bientôt trop tard, non,  c’est arracher les aiguilles, dynamiter toutes les limites dont on a conscience et ne plus s’en fixer aucune, jamais.

Elena Vedere

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