Accidents du travail : silence, des ouvriers meurent

Professeur d’Histoire-Géographie en Seine Saint Denis, Matthieu Lépine recense les accidents du travail répertoriés chaque jour dans toute la France sur son compte Twitter @DuAccident.

Depuis 2019, vous publiez, pour quarante mille personnes sur Twitter et quinze mille sur Facebook, le recensement des morts au travail…

Je me suis rendu compte que des accidents du travail, il y en a tous les jours, des accidents graves, mortels, et qu’on n’en parle pas. Beaucoup de gens ignorent cette réalité et son ampleur. Mon but est de montrer que c’est de l’actualité et qu’il s’agit d’un véritable fait social, qui touche plus d’un million de personnes par an. Pas de faits divers, pas non plus d’une fatalité. Et des gens disent qu’il n’y a pas d’actualité sur le sujet !… Mais l’intérêt du travail que je mène, c’est que justement il est quotidien.

Il y a, malheureusement, matière à interpeller : on compte, officiellement, environ huit cent mille accidents du travail par an, dont sept cents mortels…

Mais c’est là tout le problème : il n’y a pas de données complètes. Un million, c’est une estimation à la volée, le chiffre est probablement bien supérieur. La Sécurité sociale ne compte pas les indépendants, la fonction publique, les agriculteurs, les travailleurs détachés ou sans papiers, ça fait des centaines de milliers de travailleurs. Sans compter les accidents pas déclarés. Pourtant, il y a des gens qui viennent me raconter leur histoire et ont besoin d’en parler, parce qu’ils se sentent oubliés, parce qu’ils se sentent seuls, parce qu’ils ont l’impression qu’aujourd’hui, ils peuvent aller au travail et y mourir et c’est terminé et personne ne parlera plus d’eux. Pour beaucoup de gens c’est incompréhensible.

Les gens au pouvoir, eux, je ne peux pas penser qu’ils l’ignorent, ou ça les arrange, de faire comme si tout ça était normal. Je pourrais faire mon recensement pendant dix ans, ils n’en ont rien à faire. Un million de personnes dans la rue ça ne change déjà pas grand-chose… Et pendant la campagne présidentielle, personne n’en parle, ou presque. Comme en 2017, il y a Mélenchon qui, dans ses meetings, donne souvent le chiffre des morts au travail. Mais lors des émissions politiques, ça n’existe pas. D’autres sujets prennent la place qui n’ont aucun sens, au lieu des problèmes réels. En attendant les gens meurent. Depuis dix ans au moins, on casse le code du travail, on casse l’inspection du travail, on casse la médecine du travail…

Parmi vos motivations, il y a cette phrase d’Emmanuel Macron, alors ministre de l’Économie, qui dit en 2016 que « la vie d’un entrepreneur est plus dure que celle d’un salarié. […] Il peut tout perdre, lui, et il a moins de garanties. »

C’est un bon témoignage de la politique qu’il a menée ensuite. C’est le même qui va dire que c’est honteux d’associer le mot pénibilité au mot travail ! On sait que lui, il parle d’argent, de risques économiques, mais l’ouvrier c’est vraiment sa vie qu’il met en jeu. Ça fait penser à la polémique autour du patron d’Air France qui s’est fait arracher sa chemise, tout le monde était horrifié, mais à côté de ça quand un ouvrier meurt parce qu’il y a une négligence dans les conditions de sécurité, personne ne bronche. Qu’un maître d’apprentissage puisse encore avoir des apprentis après avoir été reconnu coupable d’un homicide involontaire, c’est complétement délirant.

Le gouvernement pousse à l’apprentissage et laisse nos jeunes entre les mains d’incompétents. Il en meurt tous les ans ! Ce sont les précaires en première ligne. Oui, le mort, c’est un intérimaire qui vient sur le chantier et que personne n’a vraiment encadré. C’est les auto-entrepreneurs qui souvent bossent pour une seule entreprise ou presque, et après quoi, ils seraient patrons alors qu’en fait ils sont ouvriers. Les cas qui m’ont poussé à faire ce recensement en 2019, c’est Franck Page, étudiant, mort à 19 ans, fauché par un camion, livreur à vélo pour compléter sa maigre bourse. C’est Michel Brahim, mort à 68 ans, tombé d’un toit, il aurait eu sept cents euros de retraite donc il était ouvrier auto-entrepreneur, sous-traitant d’une entreprise d’étanchéité.

C’est aussi un problème, ça. Les grandes entreprises dépensent beaucoup d’argent en formation. Pour leur image, elles ne peuvent pas se permettre d’avoir des accidents du travail. Mais les petites entreprises ont moins l’habitude de la prévention. Or, sur les chantiers, elles sont souvent en énième position dans la cascade de sous-traitance et c’est là qu’il y a des accidents du travail. Regardez ceux qu’on appelle les « nomades du nucléaire » ! Les grandes entreprises ne veulent pas exposer leurs employés, du coup on laisse le sale boulot aux petits sous-traitants, qui sont moins au point pour tout un tas de raisons sur les questions de sécurité.

Pardon pour cette absurdité, mais on entend parfois dire que ce sont les salariés qui ne respectent pas les règles, qui n’ont pas utilisé tel équipement de sécurité…

Le code du travail dit que le garant de la santé et de la sécurité au sein de l’entreprise, c’est le patron. Si l’ouvrier ne porte pas de casque, soit il est mal formé, soit il est mal encadré et personne ne lui a fait la remarque. Dire que c’est la faute de l’individu, c’est une façon de balayer le sujet. Le plus souvent, les entreprises sont condamnées pour négligence, défaut de formation, manquement à la sécurité. L’accident du travail qui arrive par fatalité ou parce que l’ouvrier n’a pas fait attention, ça n’arrive quasiment jamais. Il y a toujours une explication. On supprime des postes, on fait travailler des gens sur des postes qui ne sont pas les leurs, avec des contraintes supérieures, des cadences supérieures, c’est ça aussi qui casse les gens. On met des vies en jeu pour faire des bénéfices et des dividendes !

Et ceux qui meurent au travail, ce sont à 90% des hommes, mais les femmes meurent aussi et elles sont invisibilisées sur cette question-là, comme sur les autres. On en parle beaucoup moins parce que ce n’est pas spectaculaire. Quand un homme fait une chute de douze mètres depuis un toit, les journalistes ont un gros titre. Si une infirmière se déchire l’épaule en soulevant un patient de quatre-vingt-dix ans, on ne verra pas d’article. De plus, il y a une baisse des accidents du travail chez les hommes alors qu’il y a une augmentation chez les femmes, notamment dans ces métiers dont on a beaucoup parlé pendant la pandémie. Dans les hôpitaux, les EHPAD, pour les aides à domicile, les conditions de travail sont assez terribles.

Vous êtes aussi particulièrement engagé pour la mémoire de ces accidents, de cette mortalité ouvrière. Vous recensez les plaques commémoratives, comme celle, à Dole, en mémoire d’Alban Moullet, ouvrier mort le jour de ses vingt-cinq ans…

Dans le Nord, dans les bassins miniers, il y a des plaques un peu partout en mémoire des ouvriers morts au travail. En Bretagne, dans les ports de pêche il y a des monuments pour les marins. Alors je pense qu’il y aurait quelque chose à faire, ça peut être une station de métro, une aire d’autoroute, une rue qui porte le nom d’un ouvrier décédé sur le chantier. Mais chaque fois que je parle de ça on me dit : « on va pas mettre une plaque à chaque fois qu’un ouvrier meurt ». Comme si un ouvrier c’était une merde. Pourtant, ça laisserait un peu de place à la mémoire ouvrière et la mémoire ouvrière, c’est aussi les morts au travail.

Ce qui est clair c’est qu’un ouvrier, déjà quand il est en vie ça ne les intéresse pas beaucoup, alors quand il est mort ça ne les intéresse plus du tout. Et après on parle de valeur travail ! Pour la police, Darmanin se déplace, on fait une commémoration nationale avec une retransmission à la télévision. Mais il y a très peu de policiers qui meurent ou sont blessés. Pourtant, quand c’est un ouvrier du BTP, un marin-pêcheur, un bûcheron, un agriculteur, un chauffeur routier, la famille se retrouve seule, comme s’il ne s’était rien passé.

Vous êtes professeur d’histoire-géographie. Votre travail de veille et d’édition relève du journalisme citoyen. Outre son influence, vous aidez beaucoup les gens. Lors d’une émission sur France culture, la mère d’un ouvrier mort au travail dit que vous prenez des nouvelles, longtemps après, que cela lui fait du bien, que vous êtes au moins quelqu’un qui n’oublie pas.

Oui, nous sommes amis sur Facebook, et voilà : c’est une mère. Il ne se passe pas deux ou trois jours sans qu’elle mette un mot, une photo, un commentaire pour son fils, qui est mort il y a deux ans. L’enquête n’est pas encore terminée, elle n’a pas les réponses. Même le volet judiciaire, qui parfois prend des années, autant d’années de souffrance, c’est un véritable parcours du combattant. Le premier portrait que j’ai fait, c’est celui d’un jeune apprenti. Pensez-vous que la ministre du Travail se soit déplacée, rien que pour montrer un peu de compassion, aider les gens ? Les familles me disent chaque fois qu’elles déplorent qu’on les oublie, et que surtout on oublie la mémoire de leurs enfants et de tous les autres.

Propos recueillis par Konogan Drivet Da Cruz

Cet article est issu de notre numéro 7, « Les Oubli(é)s de la Présidentielle » paru en avril 2022, et disponible ici.

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