Jets privés : « C’est une question de justice sociale »

La proposition de loi présentée par la NUPES pour interdire les vols d’avions personnels a été rejeté dans la soirée de jeudi. Pour la députée Christine Arrighi, le gouvernement joue à la politique de l’autruche.

« Manger les riches ?», tel est la question posée par le nouveau numéro de Socialter. Si le titre prête à rire, il a l’avantage de replacer le débat au centre de la table : aujourd’hui, alors que la responsabilité des grandes fortunes dans le réchauffement climatique n’est plus à prouver, les multiples appels à réguler leurs activités sont sans cesse rejetés. Du haut de leurs jets, les riches semblent intouchables.

Dans les aéroports d’Amsterdam, ces derniers resteront désormais sur terre. Pendant ce temps, en France, la proposition de loi des députés écologistes visant à interdire ces vols a été rejetée jeudi soir après des débats frôlant la caricature. Entretien avec Christine Arrighi, députée écologiste de la 9ème circonscription de la Haute-Garonne et à l’initiative de ce texte avec Julien Bayou.

Quelle était l’origine de cette proposition de loi ?

Elle était portée par Julien Bayou en tant que rapporteur et moi en tant que cheffe de file. Il avait déjà déposé un amendement en ce sens, et moi, en tant que rapporteure du rapport spécial de la commission des finances, j’avais travaillé sur toute la question des mobilités et du transport dans le contexte de la réduction de gaz à effet de serre. Le secteur du transport, c’est 31 % de la production des gaz à effet de serre. Nous savons donc sur quoi il faut agir. Il faut agir sur le ferroviaire, donc avoir des financements très importants à ce niveau. Il ne faut cependant pas oublier non plus l’avion, qui représente une proportion beaucoup plus faible des mobilités, mais avec un rapport entre le nombre de kilomètres parcourus et la production de gaz à effet de serre extrêmement important.[En une heure, un seul jet privé peut émettre deux tonnes de CO2. La moyenne annuelle d’émissions d’un Européen est de 8.2 tonnes CO2eq, celle d’un Français est d’environ 10 tonnes, NDLR].

C’est la conjugaison de ces deux actions qu’il faut mener. C’est d’ailleurs dans ce sens que j’ai déposé mes amendements sur la loi finances, dans le contexte d’une décarbonation et d’une mise à niveau de l’aérien par rapport au ferroviaire. Depuis les accords de Chicago en 1944, l’aérien bénéficie d’un régime fiscal extrêmement favorable avec zéro taxation du kérosène et une TVA réduite à zéro sur les vols internationaux intérieurs.

Ce débat s’inscrit aussi dans une logique de justice climatique…

La production de gaz à effet de serre d’un avion d’affaire en 4h, c’est la production de gaz à effet de serre d’un Français moyen en une année. C’est absolument phénoménal, d’autant plus que ces vols, souvent effectués sur de très courtes distances, pourraient très facilement être réalisés en train ! [En 2019, un vol sur dix au départ de la France a été effectué en jet privé, et la moitié a parcouru moins de 500 km, NDLR].

Ce que nous disons avec Julien Bayou, c’est que nous ne pouvons pas demander des efforts au plus grand nombre quand on ne demande pas l’exemplarité, quand les plus riches ne sont pas exemplaires. Nous exigeons que les citoyens changent leur système de mobilité, d’abandonner leurs véhicules les plus polluants, sans toujours leur offrir d’alternatives. Certaines villes n’ont pas anticipé suffisamment par rapport à la proposition de transports en commun. Pendant ce temps, les plus riches nous survolent pour des vols caprices. On nous dit que 80% de ces vols sont des vols d’affaires, alors que l’on voit bien que les vols se multiplient vers Chamonix en hiver et vers Saint-Tropez en été !

Dans notre mission globale de réduction des gaz à effet de serre, la question des jets privés représente un sujet parfaitement emblématique que tout le monde peut comprendre à la fois sur l’injustice environnementale, la justice sociale et la justice fiscale.

La proposition n’a finalement pas été adoptée. Que retenez-vous du débat qui a eu lieu jeudi soir?

Il est évident que tous les députés ne partagent pas mes idées. Mais ce débat a été on ne peut plus caricatural ! Certains arguments évoqués à la tribune dépassaient tout entendement. Nous avons d’abord eu droit à des chiffres faux, récupérés par la profession, et non-validés scientifiquement. Il a fallu ensuite entendre des arguments absolument déconcertants. Je pense notamment à Nicolas Ray [député LR de l’Allier, NDLR] pour lequel se priver des jets privés reviendrait à enclaver les territoires ruraux. Ou à cette députée du Rassemblement National [Alexandra Masson, NDLR] qui a qualifié cette proposition « d’idéologique » en affirmant qu’elle aurait « des conséquences dramatiques sur les fleurons de l’industrie aéronautique ».

Le réchauffement climatique est un sujet sérieux, qui nous engage tous. Il y a urgence. Et quand on ne veut pas emprunter le chemin de l’urgence, donnons au moins des arguments crédibles ! A la place, on nous ressert sans cesse des arguments de café, de théâtre, comme quand on nous dit que les écologistes veulent « interdire, interdire, interdire » ! Mais pas du tout ! Les écologistes veulent protéger, protéger, protéger. Tandis que d’autres veulent interdire, interdire que les entreprises paient des super-profits, interdire que les entreprises paient des super-dividendes, interdire que l’on puisse rénover les bâtiments. Ce sont eux qui interdisent la possibilité de la transition écologique.

Il se trouve que ce débat s’est déroulé en fin de soirée, ce qui ne nous a pas laissé le temps de développer tous les arguments. Mais cela nous a suffi pour voir qui sont ceux qui veulent nous interdire de vivre dans des conditions saines parce qu’ils n’ont pas eu le courage de prendre les décisions nécessaires aujourd’hui. Les générations futures vont subir leur action de plein fouet et ne pourront peut-être plus rien faire tellement la situation se sera dégradée.

Christine Arrighi,  députée de la 9e circonscription de la Haute-Garonne. © AFP – Lionel BONAVENTURE

L’argument des technologies « vertes » a aussi été avancé. Pourtant, la décarbonation du secteur aéronautique est très limitée aujourd’hui…

C’est l’argument techniciste qui nous est opposé en permanence ! Contrairement aux arguments de mauvaise foi dont nous venons de parler, celui-ci est ce que j’appelle « un argument de raison. » Mais c’est un argument de raison des années 1970, voire 1960 ! Celui-là même qui nous a conduits dans la situation dans laquelle nous sommes aujourd’hui. Comme je leur réponds souvent, si la technique devait nous sauver de tout, pourquoi n’a-t-elle pas déjà réussi à nous sortir du réchauffement climatique ?

On essaye de nous faire croire que nous pourrons avoir des avions 100% propres en termes d’énergie, avec uniquement du SAF [sustainable alternative fuel, un carburant alternatif qui peut être produit à partir de végétaux ou par synthèse de carbone prélevé dans l’air et d’hydrogène, NDLR]. C’est archi faux ! Techniquement, cela est aujourd’hui impossible pour des raisons physiques. Les kérozènes, contrairement aux SAF, contiennent des aromatiques. Les constructions actuelles sont faites en tenant compte de ces aromatiques. Les avions ne supporteraient pas de ne pas en avoir. C’est donc un gros chantier ! Nous n’allons pas attendre 50 ans qu’un avion décarboné voit le jour ! Nous n’avons pas le temps ! Leur solution, c’est juste de mettre la tête dans le sable en se disant « on va y arriver, on va y arriver, on va y arriver ».

La première étape, c’est donc d’aller vers une société plus sobre. Encore faut-il avoir la même règle pour tout le monde. Par exemple, on ne va plus pouvoir voyager en avion en interne si une alternative en train dure moins de 2h30. Mais les jets privés ne sont pas concernés par cette réglementation. Il y a un vrai manque de courage par rapport aux décisions qui doivent être prises, et surtout par rapport aux orientations qui doivent être données en termes de fiscalité et d’aides aux entreprises. Les milliards d’aides aux entreprises ne sont conditionnées ni socialement, ni environnementalement parlant, et ça, ce n’est plus possible.

Que répondez-vous à ceux qui vous rétorquent que les jets privés ne représentent pas la plus grosse part d’émissions du secteur aéronautique ?

Je leur réponds qu’il faut progresser sur tous les sujets. Ce n’est pas parce que nous faisons une proposition de loi sur les jets privés que par ailleurs nous ne travaillons pas sur la question de la décarbonation. Je suis présidente du groupe d’études aéronautique et espace à l’Assemblée nationale et là, nous engageons des auditions sur la question de la décarbonation. Je suis aussi rapporteur spécial avec Eva Sas [députée EELV de la 8ᵉ circonscription de Paris, NDLR] sur le rapport spécial transport et nous avons en cours des tas d’auditions sur la décarbonation du train et de la route. Nous travaillons dans tous les secteurs, nous avons un vrai projet global.

La question du jet privé a ouvert le débat sur tout. La réaction du gouvernement montre que nous nous heurtons justement à ce mur dit de la raison qui est aujourd’hui le mur de la déraison. Et encore une fois, c’est aussi une question de justice sociale. Ce n’est pas la classe moyenne, ni la classe aisée, qui les utilise. Nous parlons finalement des ultra-riches !

Selon vous, la réaction du gouvernement est symptomatique de la politique environnementale menée aujourd’hui ?

Nous sommes sur des politiques qui utilisent la question écologique pour culpabiliser, en disant « il faut fermer votre robinet quand vous vous lavez les dents », mais qui vont interdire à des personnes modestes de prendre leur véhicule. Je suis d’accord qu’il faut faire des efforts là-dessus et notamment réorienter toute notre politique industrielle automobile. Mais on ne peut pas demander des efforts aux plus précaires quand on accepte la non-exemplarité de ceux qui nous survolent et qui sont véritablement en dissidence.

Le mois dernier, l’ancien ministre délégué des transports, Jean-Baptiste Djebbari, accordait une interview à Complément d’enquête. Il défendait les jets privés en prétendant que les « apôtres de la lenteur » ignoraient l’importance du temps pour les riches entrepreneurs. Une politique qui prendrait davantage en compte le rôle des riches dans la crise écologique est donc loin d’être à l’ordre du jour ?

Tout est lié. Partout, l’exemplarité est importante, que ce soit en matière d’éducation, ou de consentement à l’impôt. Il suffit de regarder ce qui se passe du côté des paradis fiscaux. Ce sont les mêmes !

A l’origine, Clément Beaune, le ministre des Transports, semblait plutôt ouvert sur le débat….

Clément Beaune avait davantage ouvert sa porte par le passé (sourire). Il s’est fait un peu rattraper par la trouille d’un ministre de la transition écologique qui, de toute évidence, n’est pas vraiment convaincu de la finalité de son portefeuille. Et puis, de façon plus générale, il s’est fait rattraper par un gouvernement qui a été condamné deux fois pour inaction climatique [en novembre 2020 et octobre 2021, NDLR].

En retour, le gouvernement s’est engagé à augmenter les écotaxes pour les utilisateurs des jets privés. Qu’en pensez-vous ?

Nous allons voir. On nous avait déjà promis des choses, par exemple 100 milliards d’euros pour les transports en commun. Et, pour l’instant, on ne voit rien venir. Je juge non pas les paroles, mais les actes. Et pour l’instant, il n’y en a pas.

Propos recueillis par Charlotte Meyer

Pour aller plus loin :

  • Les données de Bon Pote sur le coût environnemental et social des jets privés
  • Nicolas Baumard et Coralie Chevallier, « L’impact environnemental des jets privés est largement sous-estimé », Le Monde
  • Complément d’enquête, Jets privés et ultra-riches : ça plane pour eux !

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s