Victoria Guillomon : « Il n’y aura pas d’écologie durable sans une touche de spiritualité »

L’auteure et conférencière s’apprête à réaliser son premier film documentaire en compagnie de Johan Reboul. Direction la plus grande démocratie du monde pour répertorier les solutions face aux conséquences du dérèglement climatique. A l’occasion de la sortie de son nouveau livre aux éditions Fayard, Combat vous propose de redécouvrir cet entretien réalisé en août 2023.

Partir en Inde sans avion, sac sur le dos, pour tourner un reportage sur l’eau ; tel est le défi que se sont lancés Victoria Guillomon et Johan Reboul pour la rentrée. La première est conférencière engagée pour une sobriété heureuse, connue notamment pour animer le podcast Nouvel Œil. Le second s’est fait connaître à travers les réseaux sociaux où son compte Le jeune engagé sensibilise à la question climatique à travers un ton volontiers humoristique. Son Guide du jeune engagé pour la planète est paru en 2021 aux éditions Fleurus.

« Avec Johan, on échangeait régulièrement sur les réseaux sociaux, mais on ne s’était encore jamais rencontrés, raconte Victoria. Ce projet était prévu dans ma tête depuis longtemps, et j’avais l’intuition que je devais le réaliser avec quelqu’un. » Un jour, elle décroche son téléphone et propose à Johan d’être ce compagnon de route. « Il m’a répondu en me demandant quand est-ce qu’on partait » sourit la jeune femme.

Un voyage existentiel

L’idée de ce périple ne sort pas de nulle part. A 18 ans, Victoria s’était déjà rendue seule en Inde. Aujourd’hui, elle considère ce voyage comme un moment charnière de son existence. « Il m’a transformée et a éveillé en moi un côté spirituel en lien avec l’écologie, affirme-t-elle. Cela a été une grosse transition sur ce que je ne voulais pas dans ma vie, notamment toute cette notion de réussite. »

Travailler toujours plus pour gagner toujours plus. A cet âge-là, Victoria avait alors tendance à croire en ce modèle de société, souvent érigé comme la voie royale de nos parcours individuels. « A vivre en Inde avec des personnes qui n’avaient pas nos privilèges, je me suis rendue compte qu’il n’y avait pas que l’argent dans la vie. Cela a réveillé plein de questions sur l’existence que je voulais mener. Je m’étais toujours promis d’y retourner ! »

Baroudeuse dans l’âme, ce voyage habite ses pensées pendant plusieurs années. Mais avec la question écologique qui prend de plus en plus de place, pas question de monter dans un avion ! En septembre, Johan et Victoria monteront donc dans un premier train pour un trajet qui les fera passer par la Turquie, l’Egypte ou encore l’Arabie Saoudite. Le duo va prendre le temps qu’il faidra pour rejoindre Shimla, ville au nord de l’Inde, où il ne pleut plus depuis plusieurs mois. Sur place, ils mèneront des actions concrètes et durables liées à la préservation de l’eau.

Victoria Guillomon s’apprête à réaliser son premier film documentaire en compagnie de Johan Reboul. DR

Ce voyage sera aussi pour eux l’occasion de réaliser un film sur la question de l’eau afin de sensibiliser le grand public et inciter à l’action. « On veut démocratiser ce sujet et montrer que c’est la base de l’écologie. L’eau, c’est la vie. Ici, on ne fait plus le lien parce que l’eau potable semble couler toute seule quand tu tires la chasse d’eau. On a oublié à quel point c’est précieux » regrette Victoria.

Alors que l’Europe subit de plein fouet des étés de plus en plus secs, le projet de Johan et Victoria est on ne peut plus d’actualité. En France, les restrictions d’eau s’apprêtent à devenir monnaie courante. Agriculteur dans la région bordelaise, le père de Victoria a d’ailleurs vu ses rendements baisser de 30% l’été dernier. « Le cas de Shimla est assez représentatif de la situation d’aujourd’hui, explique-t-elle. Dans la ville, il n’y a plus assez d’arbres car les nombreux projets de construction ont poussé à déforester sans cesse. Il y a moins de pluie, moins de nutrition, moins de terre. C’est un cercle vicieux qui s’emballe et qui fait qu’il y a de moins en moins d’eau. Quand il pleut, c’est de la folie : comme la terre est trop sèche, elle ne boit pas l’eau et tout cela cause évidemment des inondations. Le climat est complètement déréglé. »

Entre élévation du niveau de la mer, disparition des forêts et migrations climatiques, comment les populations déjà touchées préparent-elles l’avenir ? Comment s’adaptent-elles ? Sur la route du Moyen-Orient comme en Inde, les compères souhaitent dresser un état des lieux de la situation, tout en montrant les solutions déjà mises en place. « On ne veut pas réaliser un film déprimant, affirme Victoria. Le but est de montrer que, oui, ce sera notre quotidien de demain, mais que des gens agissent dans la joie, et que nous pouvons agir aussi, dès aujourd’hui. Voilà comment on arrive à fédérer autour de cette question. »

 Alors que les derniers débats autour de l’eau se sont révélés particulièrement violents, le documentaire de Victoria et Johan invite à faire une pause pour prendre de la hauteur sur la situation. « On a envie que les personnes terminent le documentaire en se disant ‘OK, on a envie d’y aller. La vie est trop belle.’ On veut insuffler un vent d’optimisme, d’espoir, donner envie de se libérer de tous ces schémas sociaux qui nous limitent pour aller embrasser la vie et montrer que tout est possible. » Plus qu’un cours magistral sur le cycle de l’eau, ce documentaire pourrait bien partager une nouvelle philosophie de vie.

La spiritualité au secours de la lutte écologique

« Il n’y aura pas d’écologie durable sans une touche de spiritualité et d’écologie personnelle. » Dans un Occident où les questions spirituelles sont souvent caricaturées et galvaudées, Victoria est persuadée que celles-ci sont essentielles pour faire avancer sainement la cause égologique. « Même dans ce milieu, il y a encore trop d’égo, observe-t-elle. C’est à celui qui donnera le plus de conférences, qui sera le plus visible. Finalement, nous sommes encore dans nos schémas hyper toxiques, ceux-là même qui nous entraînent à piller nos ressources. »

Alors que nos sociétés sont enchaînées dans cette frénésie du « faire » sans jamais s’arrêter, Victoria appelle à remettre de la conscience dans nos quotidiens, et d’incarner profondément la sobriété plutôt que de se contenter d’en faire une expression à la mode. Ralentir nos modes de vie, prendre le temps dans nos échanges au quotidien, remettre de la conscience dans nos façons de manger et de consommer, déjeuner sans podcast dans les oreilles, sont autant d’actions qui pourraient changer notre manière de considérer notre manière d’habiter le monde.

« C’est un état de méditation quasi permanent, commente Victoria. Ce qu’il faut retrouver aujourd’hui, c’est une place pour le vide, se retrouver face à face avec soi-même et oser se poser des questions comme qui suis-je ? Qu’est ce que je veux, profondément, au fond de moi ? Il ne s’agit pas de questions égoïstes, mais existentielles, que nous passons notre vie à fuir et qui dérangent. Je pense vraiment que si nous mettons tous cette dose de méditation dans la vie, si des cours de connaissance de soi se mettent en place dès l’école primaire, nous pourrons penser en harmonie à un monde de demain qui sera beaucoup plus stable. Parce qu’alors, nous incarnerons la sobriété, nous serons davantage dans la bienveillance, nous serons plus solidaires. Toutes ces valeurs doivent se retrouver dans la société de demain. »

« Moi, je me reconnais dans un militantisme doux et respectueux. » DR

Dans cette logique, la jeune femme a refusé d’habiter à Paris. Elle vit désormais à la campagne, près de l’océan, où elle peut s’occuper au quotidien de son potager et incarner les valeurs qu’elle prône. « Pour moi, continuer à vivre dans cette machine dessert la cause », affirme-t-elle, consciente que son discours entre en dissonance avec le discours militant actuel. « On a plutôt tendance à nous dire qu’il faut être dans le combat, dans l’action. Il faut manifester, aller pointer du doigt les grandes entreprises, être dans la colère. J’ai eu tendance à suivre ce mouvement, mais je voyais que cela ne correspondait pas à mes valeurs. Ça me minait, ça touchait à ma joie de vivre. Je me cramais à trop vouloir en faire, à vouloir entrer dans ce schéma très combatif. On a évidemment besoin de toutes les formes de militantisme. Moi, je me reconnais dans un militantisme doux et respectueux. » La pression de devoir absolument vivre à Paris, là où tout se passe, lui a longtemps pesée. Aujourd’hui, assure-t-elle, « je passe peut-être à côté de choses, mais j’y gagne. »  

Victoria espère pouvoir aborder ces questions au fil de son documentaire. L’Inde, pays connu pour sa spiritualité, devrait offrir des rencontres passionnantes sur le sujet. Ces réflexions devraient aussi se ressentir à travers un voyage tout en sobriété qui laisse la porte ouverte aux incertitudes et aux inattendus de l’aventure.

Inspirer autrement

Diplômée de l’INSEEC Bordeaux, Victoria a fait le choix de ne pas suivre la voie toute tracée qui s’ouvrait à elle. Alors que la société lui intimait de se ranger le plus rapidement possible dans un poste stable, et si possible bien confortable, la jeune femme a préféré prioriser le goût de la vie et de la connaissance de soi pour toucher au bonheur. A travers son livre Ce qu’on n’apprend pas à l’école, elle pointait notamment du doigt un système scolaire qui ne permet pas aux individus de se trouver et de s’épanouir, emprisonnés dans le leitmotiv de « la réussite » inculqué dès le plus jeune âge. Inspiré en partie de son voyage en Inde, ce livre a pour ambition de proposer aux jeunes d’autres manières de « réussir », en refusant de céder au conformisme pour sauter à pieds joints dans ses rêves. Se détacher du regard des autres, apprendre à être et à savoir ce que l’on veut, se sentir libre, ne pas avoir peur de l’échec et exercer un métier sans avoir l’impression de travailler sont autant d’éléments précieux à ses yeux.

« J’imaginais ma vie à courir sans cesse, à avoir des responsabilités et les placards qui débordent pour être de ces gens stylés, déclarait-elle au moment de sa remise de diplôme. J’ai eu la chance de comprendre assez tôt que c’était mener une fausse route. Que remettre la poursuite du bonheur dans la main d’autres personnes ne contribuait pas à mon épanouissement personnel. Que pire, cette course que l’on nous a vendu depuis la tendre enfance, celle du toujours plus et de l’accumulation de biens matériels, nous éloignait de la nature en même temps que de nous-même et qu’elle contribuait au dérèglement climatique. » Aux étudiants fraîchement diplômés, Victoria leur rappelle que tout reste à imaginer et à vivre et les incite à s’ouvrir au champs des possibles, à participer à la construction d’un nouveau monde.

En 2021, Victoria a aussi créé le podcast Nouvel Œil où elle prête son micro à des personnes inspirantes pour encourager ses auditeurs à poursuivre leurs rêves, peu importe la route à suivre. Des personnalités comme Pablo Servigne, Paloma Moritz ou encore Julien Vidal se sont ainsi prêté à l’exercice.

Le reste du temps, sur les réseaux sociaux, elle encourage à ralentir la cadence, de « prendre le temps, quand le monde s’essouffle. » Dans un système à bout de souffle où nos convictions vacillent, elle invite à mettre sur pause, aimer, savourer les plaisirs simples et réaliser ce qui se trame sous nos yeux.

Quant au voyage à venir, Victoria se jette encore une fois à cœur perdu dans l’aventure. Elle s’apprête désormais à apprendre un nouveau métier de réalisatrice sur le terrain. « J’ai appris à ne plus avoir d’attentes, confie-t-elle. Donc je n’attends rien… juste des surprises ! »

Par Charlotte Meyer

Pour aller plus loin :

Victoria Guillomon, Ce qu’on n’apprend pas à l’école, Kiwi, 2021, à retrouver ici
Johan Reboul, Le guide du jeune engagé pour la planète, Fleurus, 2021, à retrouver ici

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