Sort aujourd’hui en salles Le Processus de paix d’Ilan Klipper, co-écrit avec Camille Chamoux. Fable décalée sur le couple et le besoin de réinventer des modèles relationnels, ce long métrage renverse les codes de la comédie romantique classique pour proposer quelque chose de plus… fou. Retour sur cette folie avec l’équipe du film.
On désigne souvent un processus de paix comme une consolidation de la paix. Il est alors question de préserver celle-ci en traitant les causes premières identifiées ou supposées d’un conflit violent pour éviter son début et pour engager sa fin. Un processus de paix est finalement une recherche d’équilibre : comment faire pour stabiliser deux entités et empêcher que tout éclate ?
C’est un peu la question que se posent les personnages principaux du film d’Ilan Klipper, Le Processus de paix. Distribué par Le Pacte, ce long métrage dépeint le couple formé par Camille Chamoux et Damien Bonnard, ensemble depuis une dizaine d’années, toujours très amoureux mais en difficulté. « Quand on s’aime mais qu’on ne se supporte plus, qu’est-ce qu’on fait ? » se demandent-ils. En découle alors 1h32 de comédie électrisante et décalée, entre problèmes et solutions pour réussir à sauver son couple lorsque celui-ci bat de l’aile.
Si tous les ingrédients d’une romcom sont présents dans ce film, le spectateur est très vite frappé par la légèreté des dialogues et des scènes qui composent cette fiction. Un regard à droite, un regard à gauche : vraisemblablement non, il n’y a pas de caméra autour de nous qui ont pu analyser nos propres histoires pour les retranscrire à l’écran. Mais alors, d’où vient ce réalisme qui rend Le Processus de paix si attachant ? Tout simplement de la propre expérience des co-scénaristes Ilan Klipper (aussi réalisateur) et Camille Chamoux. Combat les a rencontré pour en savoir un peu plus.
Dans Le Processus de Paix, vous présentez un couple avec dix ans de vie commune, qui a du mal. Au regard de votre long métrage, on est en droit de se demander si le couple peut encore exister aujourd’hui.
Ilan Klipper (I.K.) : Je crois que c’est un couple qui s’aime encore profondément. S’ils ne s’aimaient plus, on leur dirait de se séparer. Ils s’aiment mais ils ne savent plus comment être bien ensemble.
Camille Chamoux (C.C.) : Oui mais on le réinvente un peu. Et puis c’est l’objet de beaucoup de remise en question !
I.K. : Les gens n’ont plus envie forcément d’habiter ensemble dans une petite maison avec des enfants qui crient partout… il faut les moyens ! Car c’est compliqué de penser un autre modèle quand on vit dans un appartement et qu’on n’a pas une thune, qu’on doit bosser toute la journée comme un malade.
Plusieurs modèles de couples sont interrogés dans votre film. Comment voyez-vous l’évolution du couple et des relations sentimentales aujourd’hui ?
C.C. : Comme ça, avec plusieurs schémas possibles. Comme il n’y a pas un schéma obligatoire, il y en a de nouveaux proposés. De nouveaux couples, comme celui qui n’est jamais plus heureux que quand il se sépare, pour qui la solution c’est de se séparer, ce qui les rend drôles. Il y a plein de modèles pour être amoureux et heureux, donc le couple est un choix. Ce qui le rend d’autant plus complexe, car un choix peut être lâché quand on veut. Eux font le pari de la durée, ils se disent qu’ils seront toujours heureux s’ils traversent les difficultés. Mais ce n’est pas un modèle obligatoire. On ne réalise pas un film pro-couple. Cette idée de tenter de rester ensemble dans la durée est simplement belle. Mais s’ils seront ensemble après la fin, je ne sais pas.
I.K. : J’avais rencontré il y a quelques années des amis qui, à 25 ans, se mariaient. Je leur avais demandé pourquoi ils le faisaient dans une époque où tout le monde se fout du mariage, ce à quoi ils m’avaient répondu que pour eux, le mariage les obligeait à trouver des réponses s’ils avaient des problèmes. C’est quelque chose qui me plait, cette idée qu’à un moment donné il faut trouver ensemble un moyen pour aller mieux.

Comment s’est passée l’écriture à quatre mains ?
I.K. : On a vraiment écrit ensemble. C’était quelque chose d’extrêment joyeux. La plupart des scénarios en France s’écrivent sur l’histoire : il faut une histoire, une dramaturgie très forte, une évolution des personnages. Ça rend le film un peu mécanique, pas très vivant. Ce qui nous intéressait c’était la vie, la joie, la créativité. On a choisi de ne pas se focaliser sur la dramaturgie et plutôt d’arriver avec notre humeur du jour. Chaque jour, on se demandait avec quoi on arrivait -quelle était notre énergie, quels étaient les événements de nos vies- pour que ce soit une écriture vivante et animée. C’était cathartique, joyeux
Vous parlez de catharsis : c’est un film que vous avez réalisé pour vous ou pour le public ?
I.K. : Je suis quelqu’un qui a constamment le souci du public, donc c’est un double mouvement. Je ne fais que des films qui ont un sens profond pour ma vie, mais je me demande aussi si le rythme est bon, si on s’amuse, si les spectateurs passent un bon moment de cinéma. Et puis, si tu penses à fédérer les spectateurs, c’est impossible, tout le monde est différent.
Comment vous est venue l’idée d’écrire une charte du couple ?
C.C. : Nous avons rencontré pour de vrai, quand on commençait à poser les bases du film, celui qui a fait un enfant en co-parentalité. Il nous a raconté avoir fait un enfant de cette façon, et on a trouvé ça génial. C’est sa vraie histoire. On a écrit la scène presque telle qu’elle nous est advenue dans la vraie vie. Et il nous a raconté que pour trouver la partenaire avec qui il allait faire ses enfants, il fallait remplir une charte sur CoParents.fr.
I.K. : C’est un modèle à l’américaine, de poser un cadre, un protocole écrit… J’ai une amie de 41 ans qui a eu trois grandes histoires dans sa vie et qui a compris que le couple n’est pas pour elle. Elle veut tout de même faire un enfant avec quelqu’un avec qui elle s’entendra bien, qui mettra l’enfant en priorité. Je lui ai donc présenté un pote homo, et en ce moment ils discutent, ils sont au café, ils en parlent. Ça fait partie des choses qui peuvent se réinventer : il est possible de mettre de côté l’aspect passionnel qui peut nous rendre fou.
Comment en êtes-vous arrivés à définir vos 10 règles pour un couple bien fonctionnel ?
I.K. : On s’est demandé quelles étaient les règles auxquelles on croit. La comédie qui me plait, c’est la comédie où rien n’est fabriqué, même dans le jeu des acteurs. Je déteste les acteurs qui essayent d’être drôles. Il faut défendre son personnage et c’est tout. C’est comme les éléments de la charte : on marque qu’il faut baiser plus, et bien sûr que c’est drôle, mais c’est aussi très important qu’il y ait de la sexualité dans un couple. Donc c’est à la fois décalé dans la formulation, c’est punchy, et en même temps c’est vrai et pertinent. On a pensé aux choses pertinentes pour nous.

En appelant votre long métrage Processus de paix vous faites écho à la guerre qu’on peut trouver dans le couple, mais aussi à la guerre qui agite souvent l’actualité. Mais comment avoir créé votre couple à l’écran ?
C.C. : On a essayé d’écrire la réalité de la vie d’un couple. Par exemple, les engueulades on les a écrites sans laisser les répliques se finir, chacun se coupe la parole à chaque fois. On a essayé de capter les détails qu’on ne voit jamais au cinéma, les coulisses de la vie intime. On a voulu écrire exactement ce qui se passait. Ça a un aspect universel, qui parle aux gens, mais ça apporte aussi de la comédie.
Vous êtes-vous entourés d’autres personnes pour arriver à ces scénettes ?
I.K. : Non. Camille et moi sommes des personnes très psychanalisées, on s’est beaucoup interrogés sur nous et nos couples. On sait dans nos histoires ce qui fout la merde ou qui réconcilie. Donc on a surtout creusé là-dedans.
Il y a beaucoup de réalisme dans votre écriture…
I.K. : Avec un petit décalage tout de même : ça part de quelque chose de très réaliste, mais quand on le tourne on apporte un peu de folie. Camille a cette théorie qu’on naît tous avec un âge, qu’on est bloqué avec. Elle dit qu’elle a toujours été une ado, qu’elle est née à 14 ans. Moi j’avais 9 ans. L’idée est donc que nos personnages soient des gamins un peu décalés.
Vous cherchiez donc à créer du décalage.
I.K. : Nous faisons du cinéma, pas un documentaire. Il faut essayer de mettre du rythme, de demander aux personnages de jouer plus fort que dans la réalité. Pendant le tournage, je demandais beaucoup à la monteuse ce qui lui plaisait, quelles scènes elle préférait. Elle me disait : « Ce que j’aime c’est quand ils sont tarés ». Leur folie les rend attachants et drôles, c’est là-dessus qu’on a appuyé pendant le tournage.

Ilan, vous faisiez du documentaire au début de votre carrière. En quoi est-ce que ça a influencé votre film ?
I.K. : C’est presque un problème pour moi d’avoir fait du documentaire pour faire de la fiction. Dans le documentaire, j’étais derrière la caméra, je savais si les scènes me plaisaient en les filmant. Avec la fiction, la place du réalisateur est beaucoup moins évidente à trouver : est-ce qu’on est derrière la caméra, sur le plateau ? J’avais plus de mal à trouver ma place. Et puis, c’est un regard biaisé : en documentaire on cherche la véracité, en fiction on peut chercher une émotion qui n’est pas forcément dans le réel. Ce sont donc des choses que je dois déconstruire, et ça me fait perdre du temps. Si je faisais des films à la manière des frères Dardenne ce serait un atout ; pour la comédie, c’est comme si je repartais à 0.
Et c’est positif ?
I.K. : Oui mais je commets des erreurs que je n’aurais pas fait si j’avais commencé jeune. Si à 20 balais j’avais commencé à faire des scènes, j’en aurais fait deux ou trois pleines d’erreurs et j’aurais des films bien ficelés. Aujourd’hui j’adore ce film car je le trouve très sincère avec des dialogues plus subtils, mais il y a aussi un côté très faux, qui est une erreur que je ne ferai pas dans mes prochains films.
Dès le début on comprend le parallèle entre la guerre à la maison et la guerre entre Israël et la Palestine. Pourquoi avoir choisi cette guerre-là ?
I.K. : Simon est d’origine juive, donc on imagine que ses origines l’ont amené à s’intéresser au conflit israélo-arabe. Et après, le parallèle sert à montrer que dans notre travail, nous sommes constamment infusés de l’humeur de ce qui se passe dans le couple. Ça m’est arrivé d’avoir passé des journées gâchées parce que je m’étais embrouillé le matin, et derrière tout est gâché dans ton boulot. Pour moi, comme on forme une personne dans son couple, s’il est défaillant, c’est évident que tout peut être touché. La vie en est infusée. Elle l’est aussi par l’idée que ce qui se joue au niveau des conflits, pas au niveau intime, ressemble aux raisons qui font qu’on est amenés à se battre au niveau intime : l’ego, la peur etc. Alors le combat se joue à plein d’endroits. Apprendre à s’améliorer soi-même, apprendre à aller mieux dans une relation, c’est avoir un meilleur rapport au monde.
Vous dites que la guerre dans le couple est à l’image de celle qui se passe en dehors du couple. Quel regard portez-vous sur l’actualité française du moment des luttes et de contestation ?
I.K. : Je ne suis pas sûr d’avoir un truc hyper passionnant à dire sur les grandes questions de géopolitiques. En tant que Parisien de classe moyenne, ce que je ressens c’est le besoin de faire des choses qui ont un sens dans ma vie, d’avoir une activité professionnelle qui soit créatrice, de m’intéresser à l’art, d’avoir une humanité et de l’empathie. Donc je suis inquiet de ce qui se passe, mais je ne pense pas que ce soit pire qu’avant.
On dit que l’art doit faire changer les mentalités. Est-ce que ce film-là a un propos, un objectif ?
I.K. : Ce qu’il défend c’est l’idée d’un couple qui veut rester ensemble. Alors que tout le monde se sépare, il propose qu’on se batte pour ce qui a de la valeur, pour l’amour. Je ne demande pas aux gens de penser à telle chose, je ne fais pas de films à thèses, je déteste ça. Ce film a pour objectif que les gens passent un moment joyeux autour d’un sujet qui est le couple et l’amour. Qu’il propose ensuite des échanges, qu’il aide à se sentir moins seul. Dans les séances qu’on a déjà pu faire, on a toujours des récits à la fin de gens qui viennent nous raconter leur propre couple.
Vous avez une anecdote à raconter là-dessus ?
I.K. : La chose qui ressort le plus, mais ce n’est pas une anecdote, c’est que les gens nous disent être heureux et voir trop peu de films drôles et profonds à la fois. C’est ça que je ressens comme besoin chez le spectateur. Ils voient des comédies, mais souvent ce sont avec des grosses blagues… Les films des années 1970 manquent, qui étaient drôles et profonds à la fois.
Une anecdote d’écriture peut-être ?
I.K. : Celle qui me vient tout de suite c’est celle du co-parent et de la charte. C’était hallucinant. Il a amené des idées qui marchent très bien dans le film. La vie est venue rencontrer le processus d’écriture.
Mais alors, l’amour, ça dure combien de temps ?
C.C. : Le temps qu’on lutte.
Propos recueillis par Mathilde Trocellier. / Crédits : CinéFrance Studios – France 2 Cinéma – Le Pacte – CinéFrance SAS – CinéFrance Plus.
