Un dimanche à La Chorba

Porte de La Villette, dans le XIXème arrondissement de Paris, lassociation La Chorba accueille midi et soir des centaines de personnes. Une aide alimentaire qui relève du secourisme social. Reportage.

Le « bonsoir monsieur, bon appétit » résonnera à neuf cent trente reprises au centre de distribution de nourriture ce soir. C’est presque une cantine industrielle tant rapidement les plateaux défilent. « Cling » verre, « cling » couverts, « cling » soupe, pain, un yaourt et des gressins. L’endroit est peut-être climatisé, il ne fait pas si chaud du moins, et le calme qui y règne contraste avec le tumulte du boulevard. On y entend des bribes de voix mais surtout les cuillères qui claquent contre la vaisselle presque nouvelle. « Nous occupons cet endroit depuis un peu plus de deux mois, explique Didier. Avant on était à côté, dans des Algeco. On en a profité pour se procurer de véritables bols, pas en plastique. »

C’est comme un hangar mais en plus lumineux. Les chaises sont colorées, les visages plutôt fermés. Il y a une centaine de places assises, presque toutes occupées. Elles se vident et se remplissent à un rythme saccadé. Car en ce dimanche soir d’août, les quinze bénévoles présents ont un peu plus de travail que d’habitude. Puisque d’autres organisations qui distribuent habituellement des repas chauds ferment leurs portes à cette période, La Chorba se retrouve avec un sacré boulot sur les bras. « Je ne viens ici que depuis quelques semaines parce que je n’ai nulle part où aller, déclare Jean. C’est bien, on y mange sainement. J’ai récupéré plein de compotes car les autres n’en voulaient pas, » sourit-il en examinant son sac.

L’association accueille midi et soir des centaines de personnes. Crédit : La Chorba

Nuance

Mais l’enthousiasme n’est pas unanimement partagé. Ne venant que s’il est « absolument obligé », Karim se faufile vers la sortie. « Cet endroit me déprime, dit-il. Des gens mangent ici depuis des années. Et si tu viens tout le temps, tu thabitues, te ramollis. Cest le pire. Alors parfois, je commets des petits larcins dans les magasins, pour avoir de quoi me nourrir. Pour changer de la soupe. » Son travail au noir, qui lui rapporte une cinquantaine d’euros par jour, ne lui permet pas d’affronter la hausse fabuleuse des prix de l’alimentaire : entre mi-2022 et mi-2023, ces derniers ont augmenté de 15% en moyenne selon l’INSEE.

Ses nuits, le Messin d’origine les passe parfois chez un ami, souvent dans la rue. « Je dors à la Défense, sous une bâche. Ça permet davoir moins chaud. Mais cest dangereux, je me bagarre souvent. Jai pris un coup de couteau, là, pour mon téléphone, » livre-t-il en pointant son dos.

Dix-neuf heures. Les aiguilles tournent et, à l’intérieur, la queue ne désemplit pas. Sacs de pain sont inlassablement versés dans les corbeilles, corbeilles sont inlassablement vidées par les mains, mains remplissent inlassablement les plateaux. Et ça défile. Et ça défile. Dans le fond, à la plonge, il fait une chaleur à mourir. Des personnes en réinsertion professionnelle y triment. Il faut parler par-dessus le bruit des jets pour s’entendre, l’eau gicle partout, le tapis roulant est actionné — ici aussi, c’est le travail à la chaîne. Mais quand arrive le moment où la soupe s’amenuise, cet endroit semi-caché devient suspect. Les douze marmites norvégiennes remplies le matin n’ont pas suffi à contenter tout le monde. « Normalement, un conteneur permet de servir quatre-vingt cinq personnes, explique Fatima. J’ai peut-être trop rempli les bols au début, je ne sais pas… Maintenant, il n’y a plus rien. » Une demi-heure avant la fermeture, il ne reste plus que des boîtes de thon.

Plus loin se tient Christine, bénévole depuis quatre ans à La Chorba. Elle ne vient que rarement à La Villette. « En général, je me rends au point de distribution de l’Hôtel de Ville, [dans le IVème arrondissement], qui n’existe qu’entre décembre et avril. Le public y est bien différent, les repas coûtent plus cher. Ici, ils nous reviennent à quarante centimes environ. Là-bas, c’est plutôt autour de deux euros. Évidemment, les bénéficiaires ne paient rien. On accueille tout le monde sans condition. »

Les banques alimentaires soutiennent La Chorba en proposant des denrées alimentaires à moindre coût. Crédit : La Chorba

Santé bafouée

Accueil sans condition, mais pétri d’attentes cependant. Certains bénéficiaires se permettent presque de faire la fine bouche : un « Ah non ! Je ne peux pas manger de gressins ! Je n’ai pas de dents…», retentit par exemple en bout de file. Et pour cause : une étude menée par les Restos du Cœur en 2020 établit une corrélation entre pauvreté et état de santé. Selon l’association, environ 25% des sans-abris n’ont pas recours aux soins auxquels ils ont pourtant droit. Cela alors que toute personne – en situation régulière ou irrégulière – vivant sur le territoire français dispose, pour couvrir ses frais, en partie du moins, de la protection universelle maladie (Puma) ou de l’aide médicale de l’État (AME). Mais cette aide, qui nécessite des démarches, n’est pas nécessairement connue de tous. C’est le cas de Karima qui, même aidée de son chariot roulant, déambule pliée en deux. « J’ai extrêmement mal aux reins — elle vient de passer une demi-heure aux sanitaires. Comment j’aurais pu prévoir que j’allais tomber malade ? Avant je pouvais travailler, mais c’est impossible maintenant. Mon traitement coûte très cher, il n’est pas totalement pris en charge et je ne peux pas payer le reste. »

Vingt heures. C’est presque la fin du service. Dedans, certains bénévoles s’affairent entre les tables pour distribuer des viennoiseries. D’autres commencent à ranger les chaises. C’est l’accalmie. On se salue, c’est terminé. Il faut sortir, descendre la pente gravie deux heures plus tôt, emprunter le chemin du retour. Non, pas encore. Un homme agité passe l’entrée, a un bon dans la main, Je peux ?, Oui, vas-y, entre, il y a encore du pain, quelques trucs à grignoter. En face de la grille campe encore du monde. Des gens qui ont mangé à La Chorba, ou pas.

Est urgent ce qui entraînerait un préjudice irréparable si aucun remède ne venait à être rapidement trouvé. La situation actuelle pourrait être qualifiée comme telle. « Avec tous les efforts quon fournit, on pourrait croire que la pauvreté diminue, souffle Yacine, bénévole. Mais cest loin d’être le cas. Si on a distribué autant de repas ce soir, cest quil y a une vraie demande, un véritable besoin. Une nécessité carrément alimentaire. Une nécessité vitale. »

La Chorba est toujours à la recherche de bénévoles. Plus d’infos sur leur site, ici

Par Elena Vedere

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