Combat de reines

Alors que des sacrifices animaux sont encore autorisés au nom de la « tradition », Jessica Combet décrie une société qui semble se complaire dans le sang et la domination.

Leurs belles robes d’ébène ne sont pas encore tâchées de sang, leurs naseaux sont sur le point de s’épandre en courts et épais panaches blancs, elles s’apprêtent à grogner, foncer, fuir peut-être, mais alors s’il y a fuite, le combat est perdu. Il faut les voir, ces bestiaux de 850 kg, cornes en avant, fières, dociles, prêtes à tout pour leurs maîtres, leurs éleveurs, leurs comme vous voulez. Alors, tête baissée, les voici qui partent au combat. Duel au sommet, presque 1700kg de muscles et de chairs vont à la mêlée, entrecroisent leurs cornes, elles vont se pousser, jusqu’à ce que l’une d’elle abandonne. Pas de haka pour lancer le début des festivités, ni de ola à la mi-temps pour les encourager, seulement les cris bourrus des bouchers qui les y ont conduit. Ah, ils les aiment leurs vaches, leur gagne-pain, leur fierté! Ils ont tout de même reçu l’interdiction de limer les cornes blanches de leurs belles, il ne faudrait pas que par un jeu de ciseaux trop pointu l’une blesse l’autre, ou bien qu’elle embroche un rabatteur. En revanche, ils ont toute autorisation à les modeler, afin de leur assurer la courbure parfaite, par divers moyens scellant à leurs reines d’un jour un avenir combattif. Mais rassurons-nous, elles sont « rarement blessées. »

De « l’art » de la toromachie

Ring de boxe ou enclos à vaches, catégories poids lourds ou poids médian, primipare ou génisse, veaux, aussi, l’important c’est le consentement. Se battre les mènera sans doute à l’apogée de leur carrière, là où la meilleure de toutes se verra couronner du titre de Reine du troupeau, juste avant de terminer entre les paluches d’un quinqua tremblant de pouvoir en serrant contre son cœur son instrument de torture devant les murs gris d’un abattoir d’une quelconque zone indus de l’Est de la France.

« C’est traditionnel ! », vous entendez, tra-di-tio-nnel ! Depuis 1922 les Suisses du canton de Valais, bientôt rejoints par leurs voisins des deux Savoie, entretiennent la culture patrimoniale et agricole par ces combats, comme d’autres, plus bas et plus à l’ouest, le font depuis le XVIIIe siècle en lançant des taureaux surexcités dans les bras d’un joyeux drille en pampilles à sequins afin que ce dernier le mette à mort. Sans autre forme de procès, comme dirait la Fontaine. Combat de reines contre combat mascu. Le jupon ne fait pas le moine, cependant, force est de constater que se frotter à un taureau d’une demie tonne poussé à bout de fureur par des complices quand on court en collants à froufrous, ça peut poser question quant à la motivation intrinsèque à l’art de la toromachie.

Masculinité imposante et toxique? Besoin viscéral d’avoir un ascendant sur les êtres de plus de 400 kg? Amour-propre en berne? Profonde haine de l’animal? Est-ce qu’il rêve la nuit d’embrocher de son trident poséidonesque la moindre bête qui s’aventure près de lui? Plante-t-il, lors des barbecues l’été, sa fourchette dans le dos des mouches, et qui par l’odeur alléchée, scruteraient d’un peu trop près le morceau d’un autre animal?

Créativités macabres

Puis il y en a, à quelques centaines de kilomètres plus à l’ouest, dans le département de l’Allier, qui se servent d’une oie comme d’une pinata. Tradition ancestrale oblige, il n’est pas utile de faire preuve de modernité, ni d’humanité, ni même d’un quelconque autre sentiment. Les oies, décédées pour leur plus grand soulagement, attachées par le cou et pendues haut et court à une corde tirée entre deux lampadaires, se font décapiter par des hommes à cheval tenant sabre d’une main, rênes de l’autre, sous les regards goguenards des badauds applaudissant la performance de ces chevaliers d’un autre temps. Quoi que l’inventivité avec laquelle ils se servent des animaux pour parvenir à se hisser en haut de la chaine ultime, peut sembler plutôt intemporel comme méthode.

Et que dire des pratiques ancestrales de nos amis internationaux ? En Chine, le solstice d’été vaut bien le sacrifice de plusieurs milliers de canidés. Lors du festival du chien de Yulin, ils sont bouillis vivants dans le plus pur esprit traditionnel. En Espagne, les chiens qui ne sont plus assez vaillants pour la chasse sont pendus, jetés dans les ravins ou brûlés, au feu ou à l’acide, c’est selon, ou bien encore noyés.

Vous en prendrez bien une autre tranche? Non?

La Fontaine avait le génie d’humaniser nos compagnons à poils, à plumes, à quatre pattes, à deux pattes, il peignait si bien nos péchés, mêlant à la perfection nos émotions, nos hontes, nos travers, que s’ils pouvaient les lire, nos compagnons, se révolter, contre nos lubies humaines, ils prendraient sans doute le pouvoir, mettant à leur merci toute une frange d’individus bipèdes, chevelus ou chauves, petits ou grands, s’assiéraient sur la margelle d’un puits, et riraient de les voir si peu intelligents, de l’eau jusqu’aux genoux, d’avoir tant bu l’eau, qu’à la fin ils s’y noieraient. Parce que la raison du plus fort…

Par Jessica Combet

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