Dernier hiver

Le vendredi, une nouvelle ou un bout d’histoire…

Hier au lever du soleil, le Bruit est arrivé. Je le pressentais. Les Autres sont venus avant la nuit, ils discutaient entre eux, comme si nous n’étions pas là. Lorsqu’ils ont ouvert la porte, le Bruit était plus fort encore, j’en frissonnais. Ils ont levé la grille, dans la rangée en face de la mienne, ils ont poussé quatre de mes camarades, pour les faire sortir. De dignité, il n’en était plus question, je sentais leur peur, je savais qu’elles pleuraient, en silence. Toujours en silence. Nous n’avons pas le droit de nous plaindre. Ils disent que nous n’avons pas de sentiments. Et pourtant…

Quand je suis née, ici, dans cet enfer gris et froid, je ne savais pas que nos vies seraient vouées à ça. À leur servir. Nous ne savons pas ce qu’il advient des camarades qui partent les jours de Bruit. Oh, nous en avons une vague idée, puisqu’elles ne reviennent pas. Ce sont toujours des adieux étouffés.

Pendant mes premières semaines de captivité, ma mère était encore près de moi. Je me souviens de sa chaleur, de sa tendresse, de son lait. Le Bruit a fini par l’emmener, un jour de pluie.

La pluie, je ne l’ai jamais vue, seulement entendue, sur le toit, contre les murs. Je sais la morsure du froid, qui nous pousse à nous pelotonner les unes contre les autres. Je ne connais pas le soleil non plus, je sais simplement qu’il chauffe et qu’il illumine le gris. Ajoutant une touche de vie là où il n’y en a pas. Parfois on peut apercevoir un rayon passé par la grande porte, alors nous nous tournons toutes vers elle, espérant croiser un reflet, quelque chose qui fait du bien à nos corps fatigués. Mais l’éclat reste dehors, là où nous n’allons jamais. Et cette odeur, âcre, qui prend aux tripes, monte, descend, nous englobe, nous entraîne avec elle dans ses profondeurs infâmes.

Quand maman est partie, j’ai tant pleuré. Les Autres m’ont demandée de me taire, m’ont fait mal, m’ont malmenée, alors j’ai appris à rester calme. De révolte, il ne peut en être question, ici.

Puis il y a eu le viol. Ils n’appellent pas ça comme ça, mais je crois que c’est le terme approprié, j’ai entendu mes compagnes le dire, tout bas. Ils me tenaient, me blessaient, s’introduisaient, je ne pouvais ni bouger, ni rugir. Mes larmes coulaient, et ils continuaient. Quelque temps après j’ai senti remuer dans mon ventre. Une vie grandissait en moi. Lorsque j’ai mis au monde mon petit, quelle joie, quel bonheur ! Enfin quelqu’un pour m’aimer ! Il était là, chaud, doux, vivant, et si beau. Mon tout petit. Je l’ai câliné, allaité, de toute mon âme.

Un matin, ses cris m’ont réveillée, les Autres étaient dans notre minuscule enclos, ils tenaient mon petit, qui se débattait. J’ai rugi, chargé, non ne touchez pas mon enfant ! Ils m’ont repoussée, fort, ils étaient plusieurs sur mon pauvre corps meurtri. Et ils l’ont emmené. Mon bébé, ils l’ont emmené. Je ne l’ai jamais revu. C’était un véritable drame. Mes camarades subissaient le même sort, tour à tour. On les violentait, leur ventre poussait, elles donnaient naissance à leurs petits, les allaitaient, les réchauffaient, reprenaient vie, puis mouraient à nouveau lorsqu’on leur retirait. Que faisaient-ils de nos bébés ? Où les emmenaient-ils et pourquoi ?

Les Autres sont venus me brancher à une machine, plusieurs fois par jour. Il leur fallait mon lait, mon or blanc, celui qui nourrissait mon bébé. Une torture, une de plus. Mes amies aussi souffraient, nous étions ensemble dans la douleur. Pour quoi, pour qui le veulent-ils ? Il serpente dans de longs tuyaux qui remontent à une cuve, immense. Remplie de nos laits à toutes. Nos laits malades, blafards, comme leurs visages, aux Autres.

D’autres petits sont venus grandir au creux de moi. Ils ont eux aussi disparu. À chaque fois la même tragédie. J’avais si peur dès que mon ventre s’animait. Je connaissais l’issue. Malgré tout je ne pouvais m’empêcher d’être heureuse de donner la vie. Avec cette atroce ambivalence que de savoir qu’ils me seraient arrachés, eux aussi, avec toute la hargne dont les Autres pouvaient faire preuve.

Notre vie était rythmée par la peur, les viols, les naissances, les départs, la machine, et le Bruit.

Après l’enlèvement de mon cinquième petit, je suis tombée malade. Mon lait s’est appauvri. Les Autres profitaient de ma faiblesse pour me blesser, et crier que je n’étais plus bonne à rien. Oh, ça je le savais. Toutes ces horreurs ont eu raison de moi. Je ne me levais plus que pour les séances de torture. Certaines d’entre nous étaient dans le même état que moi, voire bien pire. Les plus faibles se traînaient de leur cage au Bruit, la tête basse, ne voulant pas croiser nos regards. Regards que nous nous gardions bien de tourner vers elles.

Nous avons eu la visite d’un Autre, qui ressemblait aux violeurs. Il nous a ausculté, de ses mains gantées. Lorsque ce fut mon tour il a dit un mot que je ne comprenais pas. « Infection ». L’Autre, celui qui nous branche à la machine, a levé les yeux au ciel avant de répondre quelque chose qui ressemblait à « on va faire venir le camion ». Le camion ?

Il faisait déjà presque nuit quand nous avons tressailli. Nos cœurs battaient la chamade. Le Bruit. Et j’ai compris.

La grande porte s’est ouverte, le Bruit était assourdissant. Les Autres sont entrés, se sont dirigés vers moi, ont ouvert la grille. Je n’ai même pas eu la force de me rebeller. À quoi bon ? Chaque semblant d’acte d’insurrection de notre part ne menait qu’à plus de fureur de la leur. Je me suis levée, péniblement, et ai traîné mon vieux corps décharné le long de l’allée. Moi non plus je n’ai pas cherché le regard de mes compagnes.

Dehors.

C’est comme ça alors ? J’ai levé le museau au ciel, il y avait des tas de petits points lumineux, et un plus gros, tout en rondeur, d’une couleur incroyable, laiteuse. C’était si beau, j’en ai eu le souffle coupé. J’ai humé l’air frais, presque exempte de cette odeur qui me colle à la peau, de cette fin d’hiver. De mon dernier hiver, je l’ai laissé me caresser doucement. Ce furent les secondes les plus délicieuses depuis bien longtemps. Les quelques camarades derrière moi devaient ressentir ces mêmes émotions, je les sentais hypnotisées par le spectacle qui s’offraient à nos yeux. Puis le retour à la réalité. A leur animosité, après ces instants de douceur. Les Autres s’impatientaient, il fallait avancer.

Il se tenait là devant nous, menaçant, bruyant. Un monstre noir et fumant. Silencieuses, résignées, presque soulagées que notre aventure ici se termine bientôt, nous sommes entrées dans sa gueule béante.

Chacune à sa place, le monstre noir a rugit, il a le droit, lui, s’est mit en branle et s’est éloigné de la maison. Adieu le gris des murs, adieu l’odeur de mort, adieu les Autres, adieu mes camarades d’infortune.

Il s’est arrêté, au bout d’un temps qui m’a paru être une éternité. Nous ne savions toujours pas ce qu’il allait advenir de nous. Nous sommes descendue, le froid nous gelait les naseaux, l’heure n’était plus à la contemplation de l’astre perdu dans l’obscurité. Notre funeste procession avançait au pas.

Aveuglées par des lumières blanches, nous avons été réparties dans des box, puis la porte s’est refermée, nous laissant là, dans une torpeur sans nom. Aucune n’osait s’exprimer  et je pense qu’aucune n’a pu dormir cette nuit-là.

Le jour a du se lever, il se lève toujours, même pour ceux qui ne le voient pas. Un Autre s’est approché de moi, m’a passé une corde autour du cou et m’a traîné dans un couloir sombre et glacial. Il parlait, éructait. Il était de mauvaise humeur. Il m’a installé dans une pièce vide aux murs délavés. Je ne savais pas par quel procédé il allait s’y prendre, mais j’avais compris. Mes pensées allaient de mes bébés, à ma mère, mais aussi vers toutes celles qui m’ont précédées.

Il a pointé un appareil sur mon museau, me regardant de ses yeux avides de pouvoir.

Clac !

Tout mon corps a été parcouru de décharges. Je me suis effondrée, il riait à pleine gorge. Il avait donc retrouvé sa bonne humeur. J’étais toujours vivante, je ne pouvais plus bouger, mais ce n’était pas fini. Pas encore. Je n’étais plus en mesure de me révolter, de le pousser à terre et de m’enfuir. Il avait gagné. Gagnent-ils toujours, les Autres ? Je me suis laissée aller, je devais m’endormir, pour ne pas sentir, pour ne pas voir comment j’allais finir.

Alors j’ai fermé les yeux.

Par Jessica Combet

Laisser un commentaire