Encore peu médiatisé et complexe à prouver aux yeux de la justice, le harcèlement sur le lieu de travail peut ruiner des vies. Portrait.
Le harcèlement au travail n’exclut aucune profession, aucun corps de métier, pas même la fonction publique. En 2022 une étude menée conjointement par l’Organisation Internationale du Travail (OIT), la Lloyd’s Register Foundation (LRF) et Gallup faisait état de 23% de personnes ayant déjà subi une forme de harcèlement, qu’elle soit psychologique, sexuelle ou physique. Et lorsque ce harcèlement systémique devient le quotidien, l’issue a démontré qu’elle pouvait s’avérer fatale.
L’histoire de Linda* pourrait être un cas ordinaire de ce que le harcèlement peut faire de pire. Le harcèlement moral qu’elle subit depuis des années l’a plongée dans un tunnel sans espoir, sa santé est mise à rude épreuve, sa vie ne tient qu’à une veine…
Du rêve au cauchemar
Débarquée de son île natale il y a 22 ans, et après avoir exercé son métier de surveillante pénitentiaire dans le centre de la métropole pendant plusieurs années, Linda* demande à être mutée dans une autre région avec l’espoir prégnant de trouver un cadre de vie en accord avec ses valeurs.
Sa mutation est acceptée. En février 2011, elle passe la lourde porte de la maison d’arrêt dans laquelle elle avait postulé quelques mois auparavant. Plus qu’un emploi, il s’agit pour elle d’une mission de vie: accompagner les détenus, les traiter avec la grande compassion qui l’anime, faire le pont entre l’humain et la déshumanisation carcérale. Linda s’inscrit très vite dans les cœurs comme la « mama », celle qui protège, sourit, plaisante, mêlant habilement fermeté et douceur entre ces murs gris où la dignité demeure absente. L’univers pénitencier n’a pas de secret pour elle. Elle navigue parfaitement entre les sombres couloirs, les cours intérieures et les bureaux de ses supérieurs. « Mon métier est une véritable vocation, c’est ma place », révèle-t-elle, pleine de nostalgie à l’évocation de ces moments passés entre les grilles et les « matons ». Le pont entre deux mondes, c’est elle qui le fait. Le faisait. Avec brio et empathie.

En 2013, tout bascule. La naissance de son enfant lui laisse des séquelles qui mettront une année entière à cicatriser. Un an à se battre pour sa santé désormais fragile. «J’ai une plaque de plusieurs centimètres dans le ventre, c’est douloureux, j’ai eu une éventration», une vie qu’elle devra protéger tant celle-ci lui échappe. C’est là où tout commence, lorsqu’elle reprend le chemin de la prison. « Je suis mariée à un chef, les hostilités prennent bien leur source quelque part.» Ses arrêts de travail à répétition ne sont pas non plus au goût de sa hiérarchie et de ses collègues qui se lancent alors dans un sordide jeu : harceler Linda, la pousser toujours plus loin. « On s’en prenait à mon physique, à ma couleur de peau, à mon odeur même!», relate-t-elle, les yeux humides. Et d’ajouter, submergée par l’émotion, « ils continuent encore aujourd’hui, lorsque je les croise en dehors de la maison d’arrêt. » Ses collègues oscillant entre un racisme perceptible et un sexisme non dissimulé, la soumettent toujours plus à leur vindicte. « Ils m’enfermaient avec les détenus. Ça aurait pu très mal tourner s’ils n’avaient pas éprouvé, eux, au contraire des collègues, du respect pour moi et pour mon travail. Je me sentais plus en sécurité avec des djihadistes qu’avec mes collègues !» Ses harceleurs vont jusqu’à lui cacher la clé des toilettes, un peu de perfidie en plus… « J’en étais malade, physiquement, émotionnellement, tout mon corps était blessé.» Elle en a noirci des pages de cahiers, mouillées de ses larmes, chaque soir en rentrant chez elle. « Je me devais de tout noter, pour me libérer en un sens, mais aussi pour garder des preuves. »
Le point de non-retour
Pendant plusieurs mois elle sent que quelque chose en elle tend à se rompre. Elle en fait part à son médecin, puis tout s’accélère, les douleurs qu’elle ressent s’intensifient, son corps n’en peut plus, son cerveau la met en garde une dernière fois. « J’avais mal derrière la tête, une douleur sourde et encore inconnue. » Puis c’est l’implosion : en 2015, tant d’acharnement lui provoque une rupture d’anévrisme.
Elle passera alors plusieurs mois sur un lit d’hôpital dans lequel elle doit réapprendre à parler, à bouger, à se nourrir, en somme réapprendre à vivre, avec une épée de Damoclès au-dessus de sa tête, qui la nargue chaque jour un peu plus. « C’était un enfer, je ne pouvais pas sortir de ma tête. Au moindre stress, la veine peut éclater, encore. » Même la chaleur peut avoir des effets dramatiques, «je m’enferme chez moi dès que les beaux jours arrivent » raconte-t-elle. Elle ne reprendra le travail que trois ans après. Les médecins sont formels : si ses émotions exacerbées par le harcèlement constant et l’emprise du système gravitant autour d’elle perdurent, elle pourrait perdre la vie.
Silence et mépris pour toute réponse
Entre deux opérations, elle ne reste pas les bras ballants. Après avoir déposé plainte en gendarmerie, sans trouver d’oreille attentive, ni de justice, « le parquet n’a pas suivi et tout a été classé sans suite», elle s’acharne à se faire entendre, veut faire connaître son histoire, sans doute n’est-elle pas la seule à vivre cet enfer comme elle le caractérise à juste titre. Elle a tout tenté : écrire aux élus de sa région, allant même jusqu’à envoyer une lettre «à Madame Macron, voyez où j’en suis…» puis à différents journaux dans l’espoir de faire médiatiser son calvaire, de trouver une porte de sortie: «je frappe partout où je peux pour sauver ma santé, ma famille, mon job et mes crédits!»

Elle a tenté de se rapprocher de l’UFAP, le syndicat pour lequel elle cotise depuis son entrée dans le monde carcéral, ainsi que de la CFDT. Elle a également rencontré des médecins du travail afin d’obtenir des justificatifs. Dernière chance, l’association AVHT (Association d’aide aux victimes de harcèlement au travail) : «je leur ai dit de venir à mon secours, qu’on voulait ma peau», mais les honoraires d’avocat dépassent largement ses faibles revenus.
Ses demandes sans fin demeurent lettres mortes, invariablement. « Je suis en arrêt maladie depuis janvier 2022 pour dépression suite au harcèlement moral, je suis suivie par un psychiatre en plus de mon médecin traitant et des neurochirurgiens. Je veux reprendre le travail, je ne retrouverai un certain équilibre sans retourner travailler ». Ce qu’elle souhaite c’est vivre, et cela passe inexorablement par une reprise de poste, « peu importe lequel, il me faut évidemment une place adaptée, je suis travailleuse handicapée à vie. »
Alors qu’elle passe en commission devant un psychiatre expert auprès des tribunaux, l’arrêt de travail est confirmé. En revanche, un an plus tard la direction régionale rejette la dite décision. Linda en est certaine, sa « hiérarchie bloque le dossier. » Outre le fait de ne pas être entendue sur le harcèlement moral et les intimidations vécues, sa demande de reclassement reste invalidée. « Mon dossier disciplinaire est vierge, je n’ai pas de pathologie psychiatrique, je n’ai jamais eu aucune difficulté, c’est incompréhensible.» On lui impose d’effectuer un bilan de compétence, ce à quoi elle est pour le moins réfractaire, « chaque collègue ayant demandé un reclassement ne s’est pas vu offrir un bilan de compétence! On m’a toujours fait sous-entendre que j’étais idiote, souvent on me disait que je ne savais pas m’exprimer, pas lire, pas écrire. » Et d’ajouter : « j’ai une conscience professionnelle, j’ai toujours fait mon travail avec cœur et on a détruit ma vie. »
Quand le délit reste impuni
Cette vague qui la submerge depuis tant d’années, que l’on nomme harcèlement moral, est devenu son quotidien. C’est également celui de milliers d’autres personnes. La loi numéro 2014-873 du 4 août 2014 stipule qu’«est incriminé le fait de harceler une personne par des propos ou comportements répétés ayant pour objet ou pour effet une dégradation de ses conditions de vie se traduisant par une altération de sa santé physique ou mentale». Les peines peuvent être lourdes, d’autant plus s’il a un « impact sur les conditions de vie. » Le harcèlement moral est puni d’un an d’emprisonnement et de 15.000 € d’amende lorsque ces faits ont causé une ITT inférieure ou égale à huit jours ou n’ont entraîné aucune incapacité de travail. Elles sont portées à deux ans d’emprisonnement et 30 000 € d’amende lorsque l’ITT occasionnée est supérieure à huit jours, si la victime est un mineure ou une personne dont la particulière vulnérabilité, due à son âge, à une maladie, à une infirmité, à une déficience physique ou psychique.
*Son prénom a été modifié afin d’assurer sa sécurité
Par Jessica Combet
