« Pierre Feuille Pistolet » : Anatomie d’une guerre

Débutée en février 2022, la guerre en Ukraine est malheureusement passée au second plan au regard des événements actuels. Avec un premier documentaire touchant sorti le 8 novembre dernier, Maciek Hamela la remet au centre des discussions.

Road trip inhabituel que celui que propose Maciek Hamela dans son premier long métrage documentaire. Né à Varsovie, le cinéaste polonais s’est embarqué au volant d’un minivan de huit places sur les routes d’Ukraine. Le pays est alors en guerre, subissant l’invasion russe depuis le mois de février. Faisant office de chauffeur, traducteur et confident, cet homme-orchestre s’est donné pour mission d’accompagner des exilés ukrainiens vers des jours meilleurs, bien loin du conflit. Au rythme des trajets, que la caméra accompagne comme un hublot sur la réalité de cette guerre, Pierre Feuille Pistolet dévoile ce qu’est vraiment le conflit en Ukraine.

Raconter le conflit

En salle depuis le 8 novembre, le film se joue des cadres, pour présenter un hors-champ monumental : la guerre. Officiant dans la voiture, devenue havre de paix le temps d’un trajet, le long métrage voit passer plusieurs familles en quête d’un après. Enfants, parents, animaux, personne n’est laissé sur le bas-côté, tous les passagers sont les bienvenus. Se glissent alors plusieurs vécus et histoires dans un minivan tantôt rempli et tantôt vidé, secoué par les checkpoints, attaques potentielles, mines et ponts détruits qui jonchent le trajet.

Car les témoignages sont au cœur du projet de Maciek Hamela. Pas question de seulement filmer l’horreur du conflit, il est désormais temps de la raconter. Devant sa caméra, chacun peut prendre librement la parole et raconter ce que la guerre lui a pris. En s’opposant à l’immobilité du champ, la diversité des récits casse la monotonie du film, et le dynamise. Il est souvent question de passé, de ce que la guerre a produit, mais aussi du futur : s’il est incertain, il est toujours plein d’espoir d’un après, d’une reconstruction. « On reviendra en été sauter dans l’eau » disent ces enfants en passant devant leur lieu de vacances habituel, alors détruit.

Crédits : Maciek Hamela.

La guerre c’est pas un jeu d’enfants

Souvent absents des récits de guerre, ou outils d’affirmation de la violence, les enfants sont devant la caméra de Maciek Hamela des témoins essentiels. À plusieurs reprises ils prennent la parole, pour raconter ce qu’ils ont vécu ou vu. Ils incarnent aussi la douleur des Ukrainiens, forcés de quitter leurs racines pour prendre la route de l’exil. Il y a par exemple Sanya, qui ne parle plus depuis les premières explosions qui ont touché l’appartement de sa famille. Son frère, Sasha, a lui perdu un œil à cause d’un éclat de verre provenant des fenêtres détruites de leur logis.

Crédits : Maciek Hamela.

Il y a aussi Sofia, qui incarne tristement ce film : son jeu Pierre Feuille Pistolet lui donne son titre. Âgée de cinq ans, la petite fille trône au sein du minivan, conservant précieusement les coordonnées de ses parents dans sa poche gauche, au cas où il lui arriverait quelque chose. Pas effrayée pour un sou, la petite a parfaitement conscience de ce qu’elle vit. Face à son innocence, la réalité de la guerre frappe le spectateur comme une onde de choc. Grâce aux enfants présents à l’image, la guerre prend une nouvelle dimension, plus humaine. Il n’est plus seulement question d’adultes et de dirigeants, mais bien d’enfants, qu’on prive d’une enfance.

Recomposer ce qui s’est désagrégé

Outre ses services de chauffeur pour des familles, Maciek Hamela est aussi brièvement chauffeur d’ambulance. Appelé d’urgence, le cinéaste doit transporter Sifa, une Congolaise habitant en Ukraine depuis dix ans, vers un hôpital berlinois. S’engage alors une course contre la montre pour ne pas risquer de perdre celle qui a reçu trois balles dans le corps de la part des forces spéciales russes, et dont l’une des trois est toujours logée dans son bassin malgré plusieurs opérations. Maciek Hamela n’est plus chauffeur, il est aussi réparateur de corps et d’âmes. Par ses questions, sa conversation et l’attention qu’il porte à ses passagers, le cinéaste recréé de l’humain là où la guerre a pu tout effacer.

Crédits : Maciek Hamela.

Avec Pierre Feuille Pistolet, il est finalement question de ça : recomposer l’humanité que le conflit a pu détruire. Créer du lien, proposant un temps de jeu et d’espérance, c’est l’exploit que le réalisateur accomplit. Son documentaire se ferme ainsi sur une recomposition émouvante, celle d’une famille séparée, de nouveau unie.

Par Mathilde Trocellier

Crédits photo : Maciek Hamela, Piotr Grawender.

Pierre Feuille Pistolet
Réalisé et scénarisé par Maciek Hamela.
Sortie en France le 8 novembre.
Un van polonais sillonne les routes d’Ukraine. A son bord, Maciek Hamela évacue des habitants qui fuient leur pays depuis l’invasion russe. Le véhicule devient alors un refuge éphémère, une zone de confiance et de confidences pour des gens qui laissent tout derrière eux et n’ont plus qu’un seul objectif : retrouver une possibilité de vie pour eux et leurs enfants.

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