La projection organisée par Combat ce samedi à Chambéry, au coeur de la Savoie, est l’occasion de faire la lumière sur les conditions de travail des saisonniers.
Alors que la neige recouvre les sommets, les stations, si ce n’est déjà fait pour certaines, s’apprêtent à ouvrir grand leurs portes. Chaque hiver dans les Alpes du nord les quelque 250 stations de sports d’hiver ne reçoivent pas moins de 10 millions de touristes, de novembre à fin avril suivant l’enneigement. Et pour satisfaire ces vacanciers venus de France et du monde entier, il faut du personnel…
D’après Domaines Skiables français, en 2022, 120.000 emplois saisonniers étaient pourvus dans l’ensemble des stations de ski du pays, dont 90.000 rien que pour les Alpes du Nord. La majorité est employée dans la restauration, l’hôtellerie ou encore les remontées mécaniques, en majorité des hommes (56%) dont les 2/3 ont plus de trente-cinq ans. Plus de la moitié d’entre eux effectuent des semaines de quarante heures, 5% avouent travailler sept jours sur sept, en toute illégalité donc. Bon plan d’être saisonnier? Pas forcément. Pourtant, ce n’est pas faute de moyens.
Un business juteux
La fin des années 70, avec la mise en place du Plan Neige (article à venir sur Combat) marque la fin de la création de toute pièce des stations de Tarentaise, en Savoie, dont une poignée représentent plus de la moitié du chiffre d’affaires du sport d’hiver dans l’hexagone.

Prenons l’exemple de la très réputée station de Courchevel. Celle-ci fait partie de la société des Trois vallées, qui à elle-seule comptabilise 28% de touristes français (parisiens et régionaux presque à égalité) pour 72% d’étrangers. Selon l’étude G2A concernant la fréquentation de l’hiver 2022/2023, le Top Trois des internationaux qui dévalent les 102 pistes du village et profitent du cadre magnifique de la région, comprend 45% d’européens, 12% venus tout droit du Moyen-Orient et 11% d’Américains, dont l’avion reste évidemment le moyen de locomotion privilégié. Hôtels de luxe, palaces, spa, activités en tout genre, restaurants, animations, tout est fait pour permettre aux touristes de passer une semaine de rêve au pays de la tartiflette. Pour un forfait de ski hebdomadaire à 375 euros, auquel il faut ajouter l’hébergement, l’alimentation, les sorties, le matériel, le touriste doit en avoir pour son argent! En 2022 le chiffre d’affaires de l’entreprise Courchevel s’élevait à 73,803,422 euros, juteux dites-vous…
La palme de l’emploi précaire
Seuls 11% des saisonniers signent un contrat à durée indéterminée. Pour tous les autres, c’est petit contrat sur petit contrat, de l’intérim pour certains, des CDD pour les autres.
Les moniteurs sont soit des travailleurs indépendants, soit employés par l’Ecole de Ski Française. Avec un revenu hivernal compris entre 10 et 15.000 euros net, ils semblent faire partie des mieux lotis. En revanche, les professions telles que gardien de refuge en montagne, cuisinier, commis, pizzaïolo, plongeur, serveur, barman, réceptionniste, employé d’étage, agent de maintenance, d’entretien, animateur, vendeur, employé libre-service sont bien moins mises en valeur, bien que nécessaire à la survie des stations qui fondent leur économie sur ces quelques mois de neige. Pour ceux-ci, malgré les conditions difficiles, les heures supplémentaires (« elles donnent droit à une majoration que les patrons oublient souvent de payer en profitant du manque d’expérience de leurs employés», peut-on lire sur le site Skiinfo), les conditions climatiques, les horaires parfois (souvent) improbables, le salaire équivaudra au SMIC.

Après la pandémie, nombre de ces saisonniers se sont dirigés vers d’autres secteurs, pour des emplois plus durables, ou avec des conditions moins difficiles, mettant en difficulté les recruteurs qui rivalisent d’ingéniosité pour remplir leur staff. Et s’ils sont si nombreux à s’être réorientés, c’est qu’il y a anguille sous roche.
« J’avais le sentiment d’être un sherpa de la bourgeoisie, j’ai travaillé comme serveur durant quatre saisons à La Plagne, et entre les invectives des clients, les horaires, la pression constante des patrons, j’ai fini par m’en détourner», dévoile Thomas, Haut-Savoyard. Astrid, quant à elle, a évolué dans ce monde plusieurs années en tant que femme de chambre dans un palace dont la clientèle principale est constituée de Russes. «Vous n’avez pas idée de ce que l’on pouvait trouver dans les hôtels, et qu’on trouve toujours d’ailleurs, murmure-t-elle. Préservatifs usagés, excréments sur les murs, restes alimentaires dispersés aux quatre coins. Tous ces gens que nous devions traiter comme des rois, nous traitaient eux comme des moins que rien.»
Armelle, originaire de Toulon, a longtemps été employée par un couple d’Anglais à Méribel. « Ils possédaient un immense chalet, des gens gentils, mais ils pouvaient m’appeler à toute heure du jour et de la nuit, même pendant mes jours de repos. Je me souviens d’une fois où ils m’ont appelé à 23 heures pour aller vider leur lave-vaisselle », parce qu’il était « complètement logique que je m’en charge! Dans leur propre résidence secondaire ils ne savaient pas où étaient rangés les couverts, les draps. Je me sentais esclave. ».
Concernant les saisonniers de l’extérieur, le constat peut être rude également. « Je passais facilement dix heures par jour dehors, aux remontées, dans le vent, le froid, la neige. Alors oui j’avais choisi d’être là, tout du moins je connaissais les conditions. Mais on n’est jamais vraiment préparé, surtout lorsque c’est la première saison », confie Antoine, enfant du pays.
Une avalanche de lois précarisant les saisonniers
Carrières physiques et hachées, ils sont eux-aussi en première ligne des secteurs pour lesquels la réforme des retraites promet un gel des droits. Ils étaient d’ailleurs nombreux à se mettre en grève et à manifester l’hiver dernier.
Erick Becker, secrétaire général FO des syndicats de remontées mécaniques et des saisonniers, pointait au lendemain de la première mobilisation de janvier contre la-dite réforme le fait que l’«on va maintenir des seniors en permanents alors qu’ils ne pourront plus accomplir les tâches qui leur sont demandées. Et, dans le même temps, on va bloquer les jeunes dans les contrats saisonniers. »
S’ajoute à cela la réforme de l’assurance chômage. « Selon une étude d’impact de l’Unédic, ce passage à six mois (contre quatre) allait conduire, au cours de la première année d’application de la réforme, à retarder l’ouverture de droits de 475.000 personnes, notamment des jeunes ou des saisonniers, lesquels multiplient les contrats courts. Selon les profils et les parcours, les saisonniers pourraient avoir perdu entre 20 et 30% du montant antérieur de leur allocation, quand ce n’est pas plus.» (Source site FO).
L’imaginaire de la station de ski (comprenez société, entreprise, pas village, tout est dans la sémantique, et le sport d’hiver appartient à de grands groupes, à des patrons, pas aux élus) avec ses chalets en bois décorés de rouge et de blanc, ses sommets enneigés, ses lumières de fêtes de fin d’année éternelles, ses pistes de ski, ses feux de cheminée, ses ambiances familiales et agréables, ses spots magnifiques, ses raclettes à l’ancienne, ne sont que mirages. Ils remplissent d’images, d’impressions de douceur et de respect de la nature. Nature qui permet tout de même à ces millions de touristes de profiter de ses joyaux plusieurs mois par an. Mais la réalité est toute autre. Si les politiques doivent revoir leur copie en transformant l’économie pour changer de paradigme afin de réhabiliter la montagne, de la sauver, il en va de même pour l’aspect social et humain de ceux qui font tourner ces usines à vacanciers, au détriment de leur santé, de leur bien-être et parfois même de leurs valeurs.
Par Jessica Combet
Image à la Une : Les Bronzés font du ski, 1979
