Cette semaine à l’occasion de la projection du film Transition écologique : un raid anthropologique dans le Queyras, Combat vous propose de faire un saut dans le passé, afin de comprendre comment la montagne est devenue un enjeu politique et économique majeur.
L’histoire se lit à présent sur du papier jauni. En 1880, l’écrivaine suisse Johanna Spyri brosse le portrait espiègle et attachant de la petite Heïdi. Les aventures de cette orpheline, élevée entre les alpages suisses et la ville, s’accompagnent d’une vision romantique de la montagne. Indomptable, majestueuse, essentielle. En cette fin de siècle, elle symbolise une quiétude parfaite. C’est l’endroit où l’on se soigne de tous les maux, où l’enfance peut s’éclore sainement, où l’humain renoue avec la nature.
Exit cette image d’Epinal. En France, elle est désormais synonyme du « tout tourisme ». A partir de quand la montagne est-elle devenue un supermarché à ciel ouvert ?
L’artificialisation de nos montagnes prend sa source dans les années 60-70 sous l’égide de plusieurs décisionnaires politiques qui comprenaient alors la formidable opportunité financière qu’offraient les zones montagneuses vierges. Au détriment de l’humain que l’on a exproprié, de ceux qui vivaient de l’agriculture ou de l’artisanat, mais également au détriment de la nature. C’est ce que l’on a appelé le Plan Neige.
La fuite en avant, sans regarder autour
L’imaginaire compte, plus que nous le croyons. Alors imaginons des pans de montagne vierge, des sapins, des animaux, des fleurs en été, la blancheur de l’hiver, les couleurs chatoyantes l’automne venu, les bourgeons au printemps, des ruisseaux aux torrents, des lacs naturels, des glaciers en bonne santé, des éleveurs suivis par leurs troupeaux, des cabanes de bergers, peut-être ici ou là des petites maisons, des enfants qui courent et connaissent leur territoire par cœur.

Tout ceci devra disparaître pour laisser la place à des bâtiments tous plus impressionnants les uns que les autres, entre hôtels, palaces, restaurants, barres d’immeubles, commerces, remontées mécaniques, des centaines de kilomètres de tracé de pistes, sous l’œil morne des pelleteuses qui détruisent la beauté des paysages pour la remplacer par l’incongruité du béton. Imaginons des pans entiers de montagne dégagés par la main de l’homme, massacrés pour les beaux yeux d’un tourisme de masse, d’une internationalisation des mœurs. Le tourisme va très vite évincer les autres activités économiques de la région en laissant la place à une mono activité : le ski, soumis aux aléas climatiques et au marché de l’immobilier.
Voilà où nous en sommes à l’aube des années 70. Franck Piccard, champion de ski et montagnard en fait un constat amer dans la réedition de La neige empoisonnée, écrit en 1975 par Danielle Arnaud: «(…) j’avais toujours vu et vécu la montagne et le ski en France comme un conte de fée, comme un truc utopique au départ, fondé sur l’amour, la liberté… J’ai déchanté.».
Les avant-gardes du plan neige sont des enfants du pays, Maurice Michaud ingénieur des ponts et chaussées et Laurent Chappis, architecte et urbaniste, tous deux Savoyards, dont voici les prémices de l’histoire racontée par Danielle Arnaud : « Emprisonnés dans un Oflag en Autriche par les Allemands, deux hommes rêvent, dans leur cellule, d’équiper la montagne. Ils confrontent leurs espoirs et leurs idées. (…) Leurs noms seront bientôt célèbres. D’amis intimes, ils deviendront ennemis jurés. Mais ils ne le savent pas encore. Pour l’instant, leurs thèses se rejoignent. Ils partagent un goût et une passion commune : la montagne. » Libérés en 1945, ils vont pouvoir mettre leur plan à exécution, poussés par le Conseil Général de la Savoie qui entrevoyait pour son territoire une popularisation des espaces montagnards.
1946, Courchevel. Comme explicité dans notre article d’hier, la belle est rapidement devenue LE lieu de prédilection des plus riches (Giscard d’Estaing « s’y pavanait » fréquemment), et engrange aujourd’hui un chiffre d’affaires colossal. Elle était pourtant prévue, qui l’eut cru, pour être une station populaire au sortir de la guerre, dans une politique sociale et solidaire. En devenant la première station française aménagée en site vierge, elle ouvre la voie officieuse au grand Plan neige.
1962, il fallait viser haut, toujours plus haut. La peur d’un enneigement insuffisant en moyenne montagne a poussé politiques et promoteurs à se servir de coins plus reculés et difficiles d’accès. On a supprimé l’économie locale pour inventer une vingtaine de stations dont Flaine, Les Arcs, Avoriaz, Tignes, Méribel. Pour ce faire, Georges Pompidou, alors premier ministre, lance les investissements du Plan neige, sur le modèle de Megève ou de Courchevel. Le plan s’étale sur quinze ans et 152 millions de francs sont investis pour la création prévisionnelle de 350.000 lits. « Seulement » 150.000 seront finalement aménagés dans l’ensemble des stations. A cette époque, «la quasi-totalité des terrains au-dessus de 1800 mètres sont acquis par le département. »
Désenchantement et prise de conscience environnementale
Si l’engouement général semblait primer, les années 70 vont marquer un tournant dans les politiques d’aménagement des territoires de montagne. France Soir titrait fin janvier 1972 « Nos montagnes en danger. Le béton dévore la neige » dans une enquête-vérité sur « Le danger qui menace nos montagnes ». Les avalanches de l’hiver 1970-1971 et la mauvaise presse qui a suivi semblent refroidir considérablement l’attrait pour les stations de sports d’hiver « pour la première fois depuis dix ans, la courbe de la clientèle, au lieu de progresser de 15% par an comme on l’avait juré, promis, pique du nez : moins 3%. »

Bien que les hivers d’après furent de nouveau chargés en touristes sur les pistes, le discours de Giscard d’Estaing à Vallouise finira d’enterrer les différentes strates du Plan Neige, en 1977, où il déclarait, presque visionnaire : « Trop de résidences secondaires s’éparpillent au gré des ventes de terres agricoles. Trop de stations de ski furent implantées sans tenir compte suffisamment des populations locales et des contraintes de l’environnement. L’effort de l’État portera dorénavant sur un tourisme intégré à d’autres activités, accessible au plus grand nombre, respectueux des sites et des paysages ». C’est officiellement la fin des grands aménagements, comme on peut le lire sur GISetudes touristiques. « Il n’est plus question de construire de nouvelles grandes stations, en particulier au-dessus de 1.400 m dans les Pyrénées et 1.600 m dans les Alpes comme le révèlera le discours de Vallouise en 1977. La loi Montagne de 1985 rend inconstructible les sites vierges en haute montagne et le long des rivages lacustres. Les opérations touristiques doivent dorénavant prendre l’aspect de hameaux intégrés à l’environnement ou en Unités touristique nouvelle (UTN) en continuité avec le bâti existant. » Et pourtant, presque cinquante ans après, il n’est nulle station où l’on ne voit de chantiers, de nouveaux hôtels, de nouvelles infrastructures, dévorant petit à petit tout ce qui reste de sauvage.
Valery Giscard d’Estaing semblait porteur d’un projet novateur, en évoquant lors du discours de Vallouise un tourisme à taille humaine, respectueux de l’environnement. C’était sans compter sur le lobbying qui s’est alors emparé plus intensément de la montagne. Et aujourd’hui, c’est elle qui en paye le prix.
Par Jessica Combet
Pour aller plus loin:
La neige empoisonnée, Danielle Arnaud 1975
Touche pas au grisbi, Guillaume Desmurs
