Les Contes des frères Grimm consistent en un recueil de plus de 200 histoires, certaines plus connues que d’autres, dont il existe de nombreuses traductions. Celle de Violaine Schwartz, tout juste parue, se démarque cependant par le choix de changer le genre de certains personnages, et de passer leur narration au présent. Avec l’autrice de ce « genre » de traduction des Contes et Marie Demay, traductrice professionnelle, Combat s’interroge sur l’évolution des « classiques », réputés intouchables mais constamment remaniés, retraduits, réadaptés.
« Il était une fois… » Une belle jeune fille soumise, qui subit jour après jour les vexations de sa belle-mère et de ses deux belles-sœurs, jusqu’à ce que le prince voisin organise un bal pour se choisir une épouse. Alors la jeune fille, laissée à la maison par sa belle-famille, en appelle à sa marraine la bonne fée, qui d’un coup de baguette magique lui offre une robe de princesse avec laquelle… Le conteur s’interrompt : un membre de l’audience conteste. Y a pas de marraine la bonne fée dans le conte original de Cendrillon, ce sont des oiseaux et un arbre qui a poussé sur la tombe de sa mère qui lui offrent la robe. Des oiseaux ? intervient un autre. Mais alors, quid des petites souris du dessin animé Disney ? D’ailleurs, s’interpose un troisième qui déteste quand on traduit le nom des personnages, on devrait dire Cinderella, puisque c’est comme ça en anglais. De quoi il parle, lui, les frères Grimm étaient Allemands ! Donc on devrait plutôt dire Aschenputtel. Non, on devrait bien dire Cendrillon, parce que Perrault était français, et qu’il a écrit avant les Grimm. Peut-être, mais ça ne veut pas dire que c’est lui l’auteur ! Bien sûr que non, y a pas d’auteur aux contes, c’est de la tradition orale ! Et alors, ça veut pas dire qu’on peut faire ce qu’on veut !
Vraiment ? Violaine Schwartz est une comédienne férue d’allemand, qui s’était essayée à la traduction sur des pièces de Bertolt Brecht. Mais récemment, c’est sur les Contes des célèbres frères qu’elle a jeté son dévolu, allant jusqu’à publier aux éditions P.O.L une nouvelle traduction des contes de Grimm, fidèle, très fidèle au texte. À la petite différence près que la narration est au présent plutôt qu’au passé, et que certains personnages ont changé de genre. Petit Églantier, plongé dans un sommeil de cent ans, y est secouru par une princesse plus forte que les ronces. Fatiguée d’être un fidèle Jean, la fidèle Jeanne risque sa vie pour protéger et servir son roi. Bref, des filles jouent de l’épée et des garçons pleurent au coin de la cheminée.
De son côté, Marie Demay est une traductrice littéraire professionnelle, qui a traduit aux éditions ActuSF et Olympes des livres d’imaginaire young adult. Le rapport qu’entretiennent ces deux femmes avec la traduction nous donne l’occasion de nous interroger sur ces classiques que l’âge a rendus mi-archaïques mi-sacrés, et sur ce que leur réécriture peut nous dire de notre propre époque.
En attendant le prince…
De quoi parle-t-on, lorsque l’on mentionne les contes de fées ? Ceux de Perrault ? Ceux des vieilles et vieux sages du village ? Dans le cadre de cet article, on parle de ceux des frères Grimm, des linguistes allemands qui ont publié dans la première moitié du 19ème siècle deux recueils de Contes « pour les enfants et la maison », contenant près de 200 histoires. De nombreux chercheurs s’y sont intéressés à la représentation des femmes : les études soulignent ainsi l’importance de la beauté pour les petites filles. La beauté, voilà ce qui pousse le prince à choisir la princesse parmi la foule des invitées du bal, et subir en silence la violence de sa belle-famille est un plus pour séduire son époux.
Oui, car le mariage constitue un dénouement fréquent dans les contes de fées. Un beau mariage, doublé souvent de l’ascension sociale du pauvre mais brave héros ou de la pauvre mais belle héroïne, et éventuellement de la mort du méchant. La clé du bonheur se trouve dans le mariage, bien que la vie conjugale soit rarement décrite dans l’histoire, qui s’arrête sur un dernier « ils vécurent heureux jusqu’à la fin des temps ». Or pour se marier, les garçons doivent se montrer braves et aventureux, les filles passives. Pas besoin d’affronter des dragons si on a la peau douce : un prince de passage s’éprendra bien de nous ! En attendant, allons pleurer un coup sur la tombe de notre mère.

C’est avec cette idée de la représentation des femmes dans les Contes que Violaine Schwartz s’intéresse tout d’abord au travail des Grimm. Elle traduit quelques contes pour la scène, parce que l’allemand, souvenir de sa grand-mère alsacienne, est une langue qui l’attire. De fil en aiguille, elle finit, lors d’une résidence artistique, par vouloir en faire un livre. Elle commence à sélectionner, parmi plus des deux cents histoires rassemblées par les frères linguistes, celles qui parlent des femmes, « soit victimes, soit méchantes, soit vieilles, soit mortes, soit marâtres, soit passives ».
Mais la voilà qui se heurte à un écueil, ou plutôt, à un titre. Dornröschen, littéralement « Petite rose d’épine », traduit en français par « belle au bois dormant » puisqu’il s’agit bien du conte de la Belle au bois dormant, celui de Perrault, rebaptisé par les Grimm. Alors, comment traduire ? Petite rose d’épine est un titre trop long, mais Belle au bois dormant n’a rien à voir avec l’expression allemande. À force de se prendre la tête, la voilà qui décide de s’amuser, en transformant la petite Rose d’épine en un petit Églantier. D’une pierre deux coups : le titre est moins long, et c’est désormais un prince qui dort pendant un siècle tandis que – soyons consistants – des princesses s’attaquent sans succès à la muraille de ronces autour de lui. « Quand j’ai lu ma traduction à une classe en Suisse, raconte la comédienne, les enfants ont dit : “Ça fait penser à un conte qui existe, la Belle au bois dormant. C’est la version originale ?” Et après je leur ai demandé s’ils pensaient que c’était possible, des princesses qui viendraient sauver un prince. Ils m’ont dit : “Bien sûr !” ». De là, peu à peu, l’idée de réécrire certains des contes en changeant les genres, par-ci, par-là.
D’où la question qu’on ne peut s’empêcher de poser à Violaine Schwartz, après avoir lu ce « genre » de traduction des Contes de Grimm : est-ce que transformer certaines princesses en princes et inversement permet d’améliorer le sort des femmes dans ces histoires ? L’autrice sourit. « Oui, quand même. Même si personne n’est bien loti, dans les Contes, les hommes sont plus actifs. » Il faut admettre que lorsqu’une femme prend des initiatives, ou occupe une position de force, c’est souvent qu’elle est méchante. La comédienne s’est ainsi interrogée sur le pouvoir des personnages féminins, notamment au moment de transformer certaines sorcières en sorciers, comme dans Hansel et Gretel. « Pour le coup, Gretel est assez courageuse, c’est elle qui sauve son frère à la fin. Donc j’ai préféré changer le genre de la sorcière. On peut se dire que ça ne change pas grand-chose, mais les sorcières étaient des femmes puissantes, puisqu’elles avaient leur magie. Mêmes si elles sont décrites comme horribles, laides, épouvantables, méchantes, elles restent quand même des femmes de pouvoir. Donc en transformer une en sorcier… je ne sais pas si je suis complètement convaincue, au final. »
Le défi de la traduction
« L’idée du changement de genre m’est venue dans un second temps, souligne l’autrice. Ça n’était pas le plus difficile, de mettre des “elle” à la place des “il”. Le plus difficile, c’est la vraie traduction. » Car en dehors des deux – énormes – libertés qu’elle a prises vis-à-vis du texte original, Violaine Schwartz insiste sur sa volonté de rester fidèle aux Contes, dont elle apprécie l’oralité. Elle n’a rien rajouté, elle n’a pas modifié le moindre passage pour se faciliter la tâche, raison pour laquelle le conte de Blanche-Neige, par exemple, est laissé de côté. La mère de cette dernière mourant en couche, il était difficile de la transformer en homme, afin que la marâtre devienne un parâtre obsédé par son image.
Pour Marie Demay, traductrice professionnelle qui traduit des textes young adult, le fait de changer les genres relève donc, au final, davantage de l’adaptation des Contes que de la traduction en tant que telle. Violaine Schwartz approuve : il existe déjà tant de traductions du travail des Grimm, faire des princes des princesses donnait à son livre une certaine nouveauté sans changer le texte lui-même, « qui marche, qui reste très fort ».
C’est vrai qu’il en existe un paquet, de traductions des Contes, certaines plus savantes que d’autres, certaines qui traduisent les Weisefrauen (littéralement « femmes sages ») se penchant sur le berceau de la Belle au bois dormant par « fées » – un choix de terme qui fait bondir la comédienne. « Les mots, dit-elle, c’est un éventail de sens. Et traduire, c’est toujours un peu rater, d’une certaine manière, puisque c’est choisir ce qu’on décide de mettre en avant. Moi avec les Contes, j’ai décidé d’aller vers l’oralité que je sentais dans le texte d’origine et qui n’est pas toujours traduite en français, à cause du côté très répétitif. Parce que les frères Grimm, ils ne sont pas allés de chaumière en chaumière, ils ont consigné les histoires de membres de la bourgeoisie qui venaient les voir. Ils ont reconstruit un oral. C’est ce que j’ai cherché à saisir. Mais c’est bien qu’il y ait des traductions différentes, c’est comme des reflets différents d’un même texte. » Et Marie Demay de renchérir : « Même si on essaie d’être le plus invisible possible pour rendre justice à l’auteur comme au texte original, il y a toujours un degré d’interprétation, toujours un degré de présence du traducteur ou de la traductrice derrière. »

L’interprétation, la patte du traducteur qui se doit d’être la plus imperceptible possible, tout cela touche à une grande question de la traduction : jusqu’où faut-il être fidèle au texte original ? « À force de vouloir être trop fidèle, on perd le sens de sa propre langue« , explique Violaine Schwartz en se souvenant d’une pièce de Bertolt Brecht qu’elle a traduite il y a quelques années. « On obtient des phrases presque illisibles en français.«
« Une traduction mot à mot n’est pas une bonne traduction, acquiesce Marie Demay qui, elle, traduit de l’anglais vers le français. On perd le message, on perd tout ce qui fait le texte et le plaisir au moment de la lecture. » En outre, si la traduction cherche à rester proche du texte, elle s’adresse cependant à un lectorat qui n’est pas à la base celui de l’auteur, puisqu’il ne parle pas la même langue. Elle revêt donc un aspect d’intermédiation. « La traduction est un peu comme une prothèse de plus au travail de l’auteur », explique Marie Demay. Un compromis entre sens et grammaire, entre rythme et vocabulaire, entre texte d’origine et lectorat de réception. Mais dans le cas de contes, peut-on même parlé d’un texte d’origine ? Les frères Grimm n’ont fait que recueillir les histoires qu’on leur racontait, après tout. Alors, une « fée » de plus, une « belle au bois dormant » de moins… « C’est le propre des classiques d’être réadaptés, réimaginés », estime la traductrice.
C’est dans les vieilles marmites qu’on fait les meilleures soupes
Les frères Grimm ont travaillé toute leur vie sur les contes qu’ils avaient posés par écrit. En 45 ans, ils ont publié deux recueils, réédités six fois. « Au début, raconte Violaine Schwartz, les Contes avaient pour but d’asseoir par écrit la culture allemande, de fonder un socle littéraire commun pour unifier des länders séparés. Au fur et à mesure des années, c’est devenu un livre éducatif à destination des enfants et de la maison, ce qui a entraîné des corrections. Les allusions sexuelles trop marquées, dans Raiponce par exemple, ont été gommées, et la figure de la mauvaise mère a été remplacée par le personnage de la marâtre, tandis que la mère mourait en couches. »
Le classique, héritage immaculé et intact d’une époque révolue, a donc subi au cours du temps de multiples modifications. On serait vite tenté de dresser un parallèle entre l’évolution des Contes vers le politiquement correct et celle de franchises plus contemporaines, comme James Bond – dont les personnages féminins ont gagné en importance au fil des années. C’est dans l’ère du temps. « Ça permet d’ajouter un petit peu de notre monde, un peu plus de réalisme dans les Contes, par rapport à ce que les jeunes lecteurs connaissent, déclare Marie Demay à propos de la traduction de Violaine Schwartz, tout en gardant un texte qui est déjà riche en lui-même. »

Cette démarche lui rappelle les réécritures mythologiques que l’on peut trouver en librairie, ces derniers temps. Le Chant d’Achille, de Madeline Miller, qui fait la part belle à l’amour entre Achille et Patrocle, ou les Pénélopiades, de Margaret Atwood, qui racontent l’Odyssée du point de vue de Pénélope, pour ne citer que ces œuvres. « C’est un parti pris : certaines personnes vont essayer de coller le plus possible au mythe original, en s’inspirant simplement de l’histoire pour faire un roman qui va plaire aux lecteurs et lectrices d’aujourd’hui. D’autres vont replacer l’histoire de tel ou tel personnage dans un décor contemporain, par exemple. »
À ce sujet, on peut également mentionner les pièces de théâtre antiques ou classiques, qui se jouent parfois en costumes d’époque, parfois sur une scène on ne peut plus moderne. Pour mieux rappeler la réalité du public ? Pour remettre des textes « au goût du jour », presque comme des fanfictions qui tiendraient compte des enjeux et des questionnements contemporains ? Après tout, modifier quelques éléments d’une histoire connue permet parfois de mettre en lumière nos propres impensés. Ainsi, Violaine Schwartz raconte : « Dans Barbe bleue, j’ai changé la jeune fille qui l’épouse en jeune garçon. Lors de lectures publiques, ça choquait les gens, qu’un roi arrive et dise : “Je souhaite prendre votre fils pour époux”. Ça les surprenait, et ils trouvaient ça choquant. Parce qu’on est plus habitué à ce qu’un roi dise : “Bah tiens, je vais prendre votre fille”. »
Faut-il donc tout réécrire, au risque d’effacer les inégalités passées ? L’avantage des traductions, c’est qu’elles n’effacent rien : le texte d’origine demeure. Tout juste se permettent-elles parfois certaines libertés, qui nous font réagir en tant que lecteurs et maintiennent, peut-être, la portée politique de certaines histoires. Mais alors, n’y a-t-il rien d’intouchable ? Marie Demay secoue la tête, à la fois désolée et amusée. « Malheureusement, quand on traduit, on est obligé de toucher au texte. Après tout, on passe d’une langue à l’autre, on doit parfois utiliser des périphrases, des choses comme ça. »
Traduire un texte, même un classique, c’est donc forcément le modifier, aussi respectueux qu’on se montre, et apporter, au travers de ses choix, un peu de son époque dans une histoire figée. Une idée qui semble plaire à Violaine Schwartz, qui assume le fait d’avoir, au final, adapté autant que traduit les Contes. « C’est un livre éducatif, alors changeons ! Changeons un peu les codes, disons que les filles peuvent être fortes aussi, disons que les petits garçons ont le droit d’être émus. » Et d’ajouter : « Après tout, les frères Grimm on travaillé toute leur vie sur leurs Contes. S’ils avaient vécu jusqu’à notre époque, peut-être qu’ils auraient changé les genres aussi. »
Propos recueillis par Louise Jouveshomme et Mathilde Trocellier.
Crédits photo : Gustave DORE & Jules FAGNION.

