Alexis Brus, ermite des temps modernes

Prendre la fuite pour s’extraire d’un monde qui ne nous ressemble pas peut prendre des chemins bien divers. Sur les sentiers d’un (sur)vivalisme dont il a sa propre définition entre bivouacs, randonnées, travail du cuir et spectacles viking, le youtubeur a choisi de faire de la nature son chez-lui.

Depuis une dizaine d’années, Alexis Brus partage avec les quelques 100.000 personnes qui le suivent sur les réseaux sociaux, ses expériences, ses aventures et son savoir-faire pour vivre de la manière la plus autonome, poétique et philosophique dans la forêt. De retour d’une année d’ermitage dans les Alpes, filmée sous forme d’épisodes publiés sur Youtube, la série L’ermite lui a tracé la voie pour réaliser un film, son film, L’ermite, un voyage immobile (disponible ici).

Autour du feu

Arrivé en Haute-Savoie à l’âge de sept ans, Alexis Brus comprend bien vite que la forêt va devenir son abri. Un abri, un vêtement même, au sens où Thoreau l’entendait, l’endroit qui le réchauffe et le réconforte, le préserve d’un monde duquel il ne s’est jamais senti appartenir. « Je n’ai pas vécu longtemps à Paris, mes parents ont toujours eu une attache à la nature sans pour autant être de grands randonneurs. Ils m’ont apporté cette sensibilité. » Toute son enfance, il la passe dans la forêt, il apprend à faire du feu, à se nourrir de ses trouvailles, et c’est tout naturellement qu’il entreprend des études de gestion forestière, « après un an d’échec total en fac de bio », sourit-il.

Il n’y pas de hasard… « Les deux ans et demi que j’ai passé au sein de l’armée en tant que réserviste m’ont apporté de l’expérience dans le domaine du bivouac et du sport de défense. » Une fois son BTS en poche, Alexis décide de créer son entreprise. « Je n’étais pas en accord avec le fait d’avoir un patron » explique-t-il. Le voilà formateur en vie sauvage. « Avoir une communauté sur les réseaux me permet de filtrer les clients, ils me connaissent, témoigne-t-il. Et même si cela peut s’avérer être à double tranchant, ils sont toujours respectueux. Une fois tous autour du feu, il n’y a plus ni classe sociale, ni différence d’âge, ni prises de positions politique. Même les plus mascu, de qui je me méfie, finissent par s’adoucir. »  Alexis aime ce rapport privilégié qu’ils entretiennent ensemble après avoir fait « tomber la barrière de l’écran. »

Thoreau n’est jamais très loin

Alexis se définit lui-même comme quelqu’un de solitaire. « L’ermitage, le fait d’être seul ne m’a jamais fait peur. » Déjà tout petit, lors de ses aventures d’enfant des bois, il avait besoin « d’aller en forêt, de cette introspection. » C’est toute la philosophie de l’ermite qui coule dans ses veines, un besoin constant de connexion avec la nature qu’il s’autorise aussi souvent que nécessaire.

Arrivé en Haute-Savoie à l’âge de sept ans, Alexis Brus comprend bien vite que la forêt va devenir son abri. Photo : Alexis Brus

Pour ce grand timide, la notoriété n’est pas facile à vivre. « J’ai une certaine communauté qui me suit, et de fait je peux être amené à être reconnu lorsque je sors. Dans ces cas-là je me sens observé, je suis sous contrôle. Il tempère : « mais j’aime le fait de voir que des gens me soutiennent. » Bien que 110.000 personnes soit difficilement concevable, « pour la niche dans laquelle j’évolue, qui est un milieu assez restreint c’est assez inédit. » Cette niche dont il est issu pourrait s’apparenter à du survivalisme, en revanche cette notion ne lui plaît pas. «Je suis dans la vie, pas dans la survie. J’apprends à vivre de façon pérenne avec la nature, alors que les survivalistes font des réserves et stockent du matériel. C’est une sphère anxiogène. Alors que si tu apprends à être minimaliste, à te soigner et à te nourrir, tu n’as pas besoin de tout ça. Avant de gérer une situation de survie il faut apprendre à éviter cette situation. »

C’est l’autonomie et la résilience qui le portent. C’est dans son expérience d’ermitage qu’il a puisé ce détachement du matériel, « avec deux t-shirts je suis aussi heureux qu’avec une armoire pleine ! » Il qualifie volontiers ce confort minimaliste de « moins stressant, quand on discute avec tous ces gens enfermés dans ce modèle de société consumériste, on se rend compte qu’en vivant simplement on n’a besoin de rien

Cette année d’ermite, il l’a expérimentée dans un tipi, avec un poêle à bois pour se chauffer, une station de recharge électrique, un ruisseau à proximité. Il a fait pousser quelques légumes, de quoi subvenir à ses besoins primaires. Il retient « cette acclimatation du corps au froid. Les premiers jours ont été difficiles mais j’ai vite oublié la sensation. Le sommeil et la faim s’adaptent aussi », et cette connexion plus forte de jour en jour, « les oiseaux m’indiquaient l’heure au fil de la journée. » Il a pourtant vécu un hiver, et la peur du poids de la neige qui écrase le tipi, il a été soumis à chaque tempête, à la pluie, aux orages, mais rien n’a pu entraver son esprit d’ermite, ni gâcher ce sentiment « de ne faire qu’un avec son environnement », de vivre au rythme de la nature, de profiter du moment présent, d’être avec soi-même. Et cette question du « temps qui file, et qui s’arrête » pour le laisser l’espace de quatre saisons mettre « la main dessus, d’avoir prise sur lui. »

Solitude choisie

Dans ce bar bondé où nous nous rencontrons, ABBA en fond sonore, Alexis réalise que l’on peut vivre coupé de la civilisation, mais que celle-ci « revient à nous, même au plus profond de la forêt on entend les avions voler, on croise des promeneurs. » Thoreau consacre un chapitre de Walden au son, à la société qui tendait à se rappeler à lui coûte que coûte, par le bruit de ferraille, dont il se délecte pourtant, des trains de marchandises qui passaient à proximité. Gabrielle Filteau-Chiba l’évoque également dans ses livres : ces sons ont quelque chose de perturbant dans cette quête de silence intérieur.

Si les bruits humains ne l’ont que trop peu laissé tranquille, être seul a parfois été difficile pour lui. Malgré tout, cette «extrême liberté» constitue son souvenir le plus marquant. 

Profondément proche de la nature, Alexis avait pour habitude, le soir, d’aller se recueillir et réfléchir au pied de l’arbre le plus majestueux de sa forêt, « un résineux de basse altitude planté dans les années 50 dans un lieu inadapté à la croissance que l’on appelle des stations. » Lors d’une de ses visites à son épicéa refuge il a ressenti que la vie l’avait quitté. « J’ai eu des frissons, je suis tombé en larmes. » Pour lui, « nous sommes touchés par ce que nous voyons, les humains s’ils n’ont pas la preuve devant les yeux, quelque chose de tangible, matériel, s’en foutent de la Terre. » Mais lui le voit, le vit « tous ces arbres sont en train de crever, parce qu’ils sont stressés par le manque d’eau et sont, de fait, plus impactés par les maladies », la faute aux dérèglements climatiques, et à l’homme.

Retour à la société

Après une année à observer la vie, il a fallu retourner dans un parallèle de réalité, avec regret. « J’étais triste lorsque j’ai quitté mon tipi, la dernière nuit a été extrêmement difficile. Quand on quitte un morceau de son existence c’est la peur de l’avenir qui prend le dessus. » Alexis se tient loin des actualités du monde pour garder un certain recul sur les événements, mais aussi et surtout pour se préserver. Ce retour à la civilisation marque la réalisation de son film, « monté en deux semaines » tant il avait de matière. Il sourit : « j’avais noté toutes mes pensées dans un calepin, que j’ai perdu en quittant le terrain !», et d’ajouter « finalement c’était peut-être mieux, cela m’a permis de synthétiser, de rester sur l’essentiel », d’ouvrir encore plus grand les portes de l’introspection. Son objectif est de présenter L’ermite, un voyage immobile dans des festivals, de partir à la rencontre du public mais aussi de montrer qu’il est possible de s’affranchir d’un monde qui n’est pas celui de toutes les sensibilités.

Depuis qu’Alexis a laissé son tipi, il parcourt les forêts et montagnes du coin, dans son van aménagé, il marche, joue de la guitare, se produit avec sa troupe dans des spectacles historiques, travaille le cuir, filme ses aventures, en attendant de trouver son Walden.

« Le seul héritage que nous pouvons avoir est celui de la surconsommation », et la véritable survie semble résider à garder la tête haute face à cette société qui embourbe et noie. Si tout perd de son sens, prenons le large, au propre ou au figuré, reconnectons nous, trouvons notre Walden, notre antre, notre abri, c’est là que se trouve sans doute le vrai.

Par Jessica Combet

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