Les personnes sans-abri qui dormaient sous les arcades de la Cité des Arts, près du Pont Marie, à Paris, ont été délogées le 17 décembre au soir par les forces de la préfecture. Sans solution d’hébergement, elles ont été contraintes de se disperser sur les berges de la Seine et dans les rues du 4ème arrondissement.
On trouve beaucoup de choses le long des quais de la Seine, à Paris. Des bouquinistes, des buvettes, des amoureux, des fanfares, des mégots de cigarettes, des vélib’ couverts de vase. Des tentes. De nombreuses personnes sans-abri dorment sur les berges du fleuve, au plus près de l’eau ou en surplomb, au niveau de la route. Une centaine d’entre elles s’était installée depuis plusieurs mois quai de Sully, à proximité du Pont Marie, sur le terre-plein qui accueille quelques arbres et une bouche de métro, ou sous les arcades de la Cité des Arts, juste à côté. Parmi elles, des Français aussi bien que des exilés, dont certains des mineurs non accompagnés qui dormaient jusqu’en octobre dernier dans le parc de Belleville, dans le 20ème arrondissement.
Dimanche 17 décembre 2023, les forces de police sont intervenues pour déloger ces gens, suite à des plaintes du voisinage, semble-t-il. Combat était sur place, et a pu recueillir le témoignage de ceux qui ont assisté à ou vécu la scène.
Une intervention plus que soudaine
Le dimanche soir, il n’y a souvent pas grand-monde le long des quais de la Seine. Quand les températures avoisinent les cinq degrés, comme c’était le cas le 17 décembre, les berges du fleuves passent de « peu fréquentées » à « désertes ». Dario Nadal, photographe indépendant, se trouvait là presque par hasard. Ayant couvert la vie et les épreuves de plusieurs mineurs isolés guinéens et ivoiriens alors qu’ils dormaient dans le parc de Belleville, il apportait du thé à la menthe à ceux d’entre eux qui s’étaient installés depuis près du Pont Marie, histoire de prendre des nouvelles. À part lui, cinq jeunes de Villiers-le-Bel, venus distribuer les trois cents repas que leurs mères se sont cotisées pour cuisiner, mais aucun représentant d’associations.
Le photographe discute avec les « gars » depuis une petite demi-heure, lorsqu’il remarque une voiture banalisée qui roule au pas le long du trottoir, deux hommes pourvus d’oreillettes à son bord. « Ils ne se sont pas arrêtés, mais un moment après, une autre voiture banalisée s’est garée et deux hommes sont sortis. Ils avaient l’air de compter les jeunes. Ensuite, une première voiture non banalisée est arrivée, les policiers sont sortis, et d’un coup, dix camions ont débarqué. »

Parmi les sans-abri, c’est la confusion. Certains rassemblent leurs affaires à la hâte et s’éloignent, de peur de se faire embarquer puis expulser. L’un des jeunes du parc de Belleville, arrivé en France en septembre 2023, un Guinéen qui préfère demeurer anonyme, se souvient de l’incompréhension parmi ses camarades. « On ne savait pas ce qui se passait. On ne savait pas si on allait nous mettre à l’abri ou pas. »
Les policiers sortent, « entre cinquante et cent », estime Dario Nadal, matraque et gazeuse au poing. Ils forment une nasse autour des gens installés sous les arcades de la Cité des Arts, sans trop se préoccuper du groupe de sans-abri, principalement des mineurs non accompagnés, qui a planté ses tentes à côté de la bouche de métro. « Ils nous ont dit de partir, raconte le jeune Guinéen, ils nous ont dit que c’était interdit de dormir ici. » Jeunes, exilés et sans-abri se dispersent en criant, certains sans parvenir à rassembler leurs affaires, dans les rues adjacentes où les forces de l’ordre les poursuivent. Dario Nadal se souvient avoir entendu des « cassez-vous », des « ferme ta gueule », des « dégagez » de la part des policiers. Le jeune Guinéen, quant à lui, nie que les forces de l’ordre aient déclenché les hostilités verbales. « Ils répondaient juste : certains parmi nous parlent mal aux policiers. »
Repoussées depuis les quais vers la rue de Rivoli, les personnes délogées s’éparpillent dans les petites rues. Certaines se retrouvent devant l’ancienne mairie du 4ème arrondissement, qui accueille désormais l’Académie du Climat. « Ils étaient plusieurs dizaines à se rassembler là, quand la BRAV-M a débarqué, ainsi que plusieurs voitures de police », explique Dario Nadal qui a suivi les policiers. De nouveau, les sans-abri du Pont Marie se voient repoussés, éblouis par les lampes torches. Le manège dure près d’une heure, au bout de laquelle les personnes délogées sont autorisées à se reposer, à condition de ne pas se rassembler à plus de trois au même endroit. Les bénévoles d’associations, accourus sur place, tournent dans le quartier pour les prévenir qu’elles peuvent aller chercher leurs affaires abandonnées près du Pont Marie.
Éparpiller les tentes plutôt que de mettre les gens à l’abri
D’après les policiers présents sur place, les forces de l’ordre ont reçu une plainte de la part du voisinage suite à des altercations entre personnes sans-abri pour l’obtention de place. « Il y avait eu une bagarre la veille, confirme le jeune Guinéen. Les policiers nous ont dit que c’était pour ça qu’ils nous forçaient à bouger. » Depuis quelques jours, le nombre des sans-abris près du Pont Marie avait en effet sensiblement augmenté, d’après Dario Nadal sous l’afflux de gens qui dormaient jusque-là devant l’école St-Merri-Renard. Une décision prise par la mairie de Paris Centre, le 5 décembre 2023, avait permis de mettre à l’abri certains d’entre eux tandis que les autres, faute de place, se voyaient contraints de quitter le parvis de l’école et de s’installer ailleurs.
En janvier 2023, la Mairie de Paris recensait plus de 3.000 personnes laissées chaque soir sans solution de logement, du fait de la saturation du dispositif d’hébergement d’urgence. Tout porte à croire que ce nombre a encore augmenté. De plus en plus de jeunes exilés, notamment, se retrouvent à la rue suite au refus de reconnaissance de leur minorité. D’où une certaine tension pour les places, quai de Sully ? Parmi les « gars » de Belleville forcés de rassembler leurs affaires, une autre explication circule : à l’approche de Noël, peut-être s’agit-il surtout de « nettoyer » les rues de Paris. « On nous dit que c’est interdit de dormir à cet endroit, répète le jeune Guinéen, on nous poursuit jusqu’à Hôtel de Ville, mais nous, on ne sait pas où on va. » En l’absence de point de chute, face à l’interdiction de se rassembler, les sans-abri du Pont Marie s’éloignent et s’éparpillent dans le 4ème arrondissement.

Qu’est-ce qui peut justifier de déloger une centaine de personnes qui survivent tant bien que mal dans le froid, sans leur proposer d’autre solution que d’aller planter leur tente plus loin, si encore celle-ci n’a pas été perdue dans le branle-bas général ? « C’est interdit de dormir dehors », répondent les deux policiers que Combat a interrogé sur place. Certes, mais lorsqu’on a nulle part où aller ? Haussement d’épaule fataliste. « On le sait bien, mais qu’est-ce que vous voulez ? » C’est toujours le même problème : il n’y a pas assez de places pour héberger tout le monde. Même avec la brusque chute des températures en ce début de janvier, et le déploiement du plan « Grand Froid » qui prévoit d’ouvrir 274 places d’hébergement supplémentaire, l’État se refuse toujours à mettre certains espaces à disposition des mairies, comme le lycée Charles de Gaulle, dans le 20ème arrondissement, pour y accueillir les personnes à la rue.
Ainsi, quelques jours après l’intervention de la préfecture, la plupart des sans-abri du Pont Marie y sont retournés pour installer leur tente sous le pont, ayant désormais l’interdiction de dormir sous les arcades de la Cité des Arts. Le jeune Guinéen, lui, a pu être mis à l’abri par la mairie de Paris Centre, dans un gymnase réquisitionné dans le 17ème arrondissement pour héberger, entre autres, des mineurs non accompagnés. Là, il peut se laver et dormir au chaud, en attendant son audience de recours devant un juge, pour faire reconnaître sa minorité et être enfin pris en charge par l’aide sociale à l’enfance.
Outre l’acte de violence que constitue en soi l’expulsion de personnes installées où que ce soit, un jeune exilé a été frappé durant l’intervention policière par des membres de la BRAV-M, dans une rue proche du Pont Marie. Le jeune Guinéen, même s’il n’a pu voir de qui il s’agissait, a assisté de loin à la scène. Dario Nadal, retourné au niveau du campement déserté pour retrouver les bénévoles d’associations qu’il avait contactés, n’en a quant à lui pas été témoin. Mais quelqu’un attablé à une terrasse a filmé la scène. L’association Utopia 56, qui accueille et accompagne les personnes migrantes, a saisi l’IGPN pour faire la lumière sur les agissements de certains policiers durant l’intervention. Le jeune victime de violences a, de son côté, porté plainte.
