Les pratiques ésotériques sont de plus en plus mises en avant, sur les réseaux sociaux, dans les magazines féminins, en librairie, sur les sites de vente en ligne, permettant aux sorcières et sorciers en herbe, médiums auto-diagnostiqués, maître oracle ou tarologiens confirmés, de percer dans le monde spirituel post new age.
C’est tout du moins le discours, peu nuancé, de Thierry Jobard dans son dernier livre Je crois donc je suis, le grand bazar des croyances contemporaines, publié chez Rue de l’échiquier. En introduction l’auteur souligne, «…le temps est à l’ésotérisme (…)», mais «pourquoi maintenant?»
Contre l’anxiété générationnelle
Depuis 2021 et l’ère post pandémie, les ventes dans le domaine ont explosé. Certaines maisons d’édition profitent de la vibe magique pour lancer des collections dédiées, les magasins remplissent leurs rayons d’oracles, tarots, pendules, livres, encens, pierres colorées. Le chiffre d’affaires de la littérature ésotérique atteignait en 2022 65,6 millions d’euros, quelques vingt millions de plus qu’en 2019. A la suite des mouvements féministes des dernières années, la période Covid-19 s’inscrit comme un élément déclencheur de la prise de conscience sur la question de la santé mentale et de la place de chacun dans nos sociétés. Et si le marché surfe sur ces vagues sociétales il est l’heure pour la spiritualité de s’afficher en tête de gondoles.
Au-delà de ces airs de nouvelle mode à suivre, cachée sous des chiffres faramineux mais aussi en proie à d’importantes dérives, croire et vivre ses propres croyances pourrait permettre une prise de recul et l’intégration mentale que l’univers est un tout à protéger. Le monde tel que nous le vivons aujourd’hui n’assure pas la sécurité et l’ancrage nécessaires au bien-être d’une partie de la population. Il suffit de regarder l’augmentation des comptes Instagram et TikTok se revendiquant adeptes de «pierres et cristaux, cercles de lune, (…) aura, chakras, géométrie sacrée, angélologie (…)» (Thierry Jobard). Sous le prisme d’un profond besoin de reconnexion à la Terre, aux traditions, aux coutumes ancestrales, aux sagesses anciennes, toutes ces pratiques visent à offrir une part de liberté de croyance et d’être, de créativité, mais aussi de donner l’illusion que l’intention donnée peut tout changer. C’est l’art de la Pensée magique. Certains se créent alors une réalité, non pas parallèle, mais sacrée, de laquelle ils peuvent tenter de reprendre la main sur ce qu’ils vivent, se reposer d’une vie toujours plus rapide et angoissante.

L’historien des religions, Mircea Eliade, entendait le sacré comme « quelque chose d’opposé au monde profane et à la routine de tous les jours, une faille par laquelle peut se manifester la dimension extraordinaire de la vie. »
Nous vivons une perte de repère spatio-temporel mais également sensitif, imputable aux changements climatiques. Un été de plusieurs mois, l’automne et ses couleurs qui se font attendre, la quasi-disparition de la neige sous nos latitudes, les arbres qui bourgeonnent en octobre, le bal des migrateurs qui change de date, les récoltes qui en font de même, tous ces signaux avec lesquels nous évoluions auparavant ont été remplacés par une angoisse latente de ne plus jamais reconnaître la nature. Célébrer les saisons malgré tout, à l’image des traditions païennes, permet de se réapproprier ces cycles, de s’aligner avec la saisonnalité. La nature est au cœur de l’ésotérisme. Fêter les saisons, les cycles lunaires, c’est se rapprocher de son environnement, de soi, c’est célébrer la Vie. La représentation moderne de l’Univers n’est plus en faveur d’un ensemble, d’un tout formé par chaque particule qu’il contient, effaçant dans un même mouvement les liens tissés par les précédentes civilisation et cultures, et de fait, la spiritualité qui en découlait. La philosophe Gisèle Siguier-Sauné avance : « certains systèmes dogmatiques qui visent à donner, voire à imposer, une certaine représentation de Dieu ou de la divinité, ont largement évacué le spirituel au profit du dogme et d’un moralisme mortifère », signifiant ainsi que la place mais aussi le rôle de la spiritualité tendent à changer. Moins de verticalité, plus d’unicité. Odile Chabrillard, autrice du Manifeste d’une sorcière d’aujourd’hui, en est certaine : « en ces temps parfois chaotiques, notre conscience spirituelle peut constituer une véritable ressource : on y trouve une forme de réconfort, mais aussi une perception qui va au-delà de nos questionnements».
«S’il nous faut respecter la Terre dans sa globalité, ce n’est pas seulement parce qu’elle nous est vitale, mais, plus fondamentalement parce qu’elle est sacrée.»
Croyances et féminisme
Odile Chabrillard fait le parallèle entre l’écoféminisme et la pratique ésotérique dans son Manifeste d’une sorcière d’aujourd’hui: «ce courant cherche à retisser un lien entre les femmes et la nature, entre l’écologie et le féminisme». Dans les sociétés primitives européennes du néolithique, on fabriquait déjà des calendriers lunaires correspondant aux différentes phases de la Lune. Ils servaient à calculer les périodes de menstruations, les dates de grossesse, liant ainsi féminin et univers. Cette période est également marquée par le culte de la Grande Déesse. On en retrouve des symboles sur des vases ou des statuettes représentant la fertilité, l’eau, la magie, la mort et la Lune. Une fois n’est pas coutume, à l’horizon de la christianisation du monde, le féminin est jeté dans les oubliettes ancestrales, et avec lui, les formes de croyances qu’il contenait.
Les précédentes périodes n’ont fait qu’accentuer cette « désolidarisation » du corps à la spiritualité, à celle d’antan, qui rythmait la vie, la communauté, qui rassemblait et célébrait. Le récent mouvement des sorcières peut expliquer ce besoin de renouer avec les femmes du monde, en créant des cercles de parole, des ateliers pour se réapproprier son « féminin sacré », (ré)inventer un féminisme plus en lien avec leurs principes et leurs valeurs, ensemble. L’idée de « faire alliance » est très présente dans le Manifeste d’une sorcière d’aujourd’hui, en s’opposant au sexisme, mais pas au masculin, pour « aspirer à une chute du patriarcat. » Simone de Beauvoir le disait dans La force de l’âge : « nous avons tous le pouvoir de mettre en question le choix collectif, de le récuser ou de l’entériner. »
Les femmes, puisqu’elles sont massivement représentées lorsque vient le sujet de la spiritualité ésotérique et du fameux mouvement des sorcières, quoi que l’écart demeure assez faible (75 % des moins de 35 ans se disent adeptes des pratiques, dont 63 % de femmes), connaissent « le châtiment qui les attend si elles osent lever la tête. » C’est pourquoi il leur faut procéder autrement, jouer la sororité et trouver des alternatives, des plateformes, pour se retrouver, cheminer et faire communauté.
L’autrice va même plus loin, en politisant la spiritualité, en ce sens où le collectif peut prendre le dessus. Evidemment, nul besoin de croire aux elfes pour se rassembler. Mais si nous pouvons nous unir dans un esprit bienveillant et sécuritaire, de par nos croyances communes, et sans parler de religion dogmatique, alors nous serons sur « la construction d’un collectif où chacun a sa vérité à exprimer, où chacun, s’il le souhaite peut s’asseoir à la table de la coconstruction puis à celle des décisions. » C’est ce que l’on nomme DEMOCRATIE. Politiser de manière laïque ses positionnements de lutte, puisque croire en la nature ne constitue pas une idéologie et encore moins un dogme religieux, est primordial pour l’autrice : « nous n’avons pas le choix : il nous faut répondre à la mondialisation d’une pensée unique par une insurrection des consciences. » En cela, les différentes crises que nous traversons créent de nouveaux terrains d’action.
Sans entrer dans les sordides détails des dérives sectaires associées, soulevées par la Miviludes et relayées par bon nombre de médias, la spiritualité peut rassembler et permettre de se lever. Outrepasser les dogmes religieux et politiques ainsi que leur verticalité, c’est laisser toute une créativité se mettre en mouvement, c’est ressentir l’humain faisant partie intégrante de la nature que décrivaient les philosophes grecs, c’est refuser la domination capitaliste et patriarcale. Être et croire, comme autant de libertés que nous devons prendre et conserver, précieusement.
Par Jessica Combet
