Après une fiction sociale sortie en 2022, le réalisateur revient sur grand écran avec un étrange projet : La ferme des Bertrand, documentaire sur une ferme tenue par la même famille depuis cinquante ans, en salles le 31 janvier. De transmission en passation, cette propriété agricole évolue, en même temps que ceux qui la gère. Mais que nous dit-elle de l’agriculture d’aujourd’hui ? Combat a rencontré le cinéaste, alors que les agriculteurs grondent aux portes de Paris.
Dans votre documentaire, des images tournées en 2022 et en 1997 se mêlent. Pourquoi avoir voulu filmer la reprise de la ferme des Bertrand dès la fin des années 1990, vous amenant à réaliser votre premier film Trois frères pour une vie ?
Vous avez vu quels personnages ils sont, on a envie de les filmer. J’étais surpris dans la qualité, la liberté et la force avec laquelle ils ont accepté de se prêter au jeu et de témoigner. J’ai habité, et j’habite toujours, dans ce petit hameau. J’ai toujours grandi et ai eu des discussions avec eux. Quant à les filmer, il restait le doute de savoir si c’était bien ou non.
Comment s’est passé le tournage à l’époque ?
C’était mon premier documentaire, et je ne savais même pas ce qu’était un documentaire. J’étais cameraman mais par des biais détournés, car je ne viens pas de ce milieu. Je filmais de l’actualité, de l’éphémère, et j’en ai eu marre de l’éphémère. Je me disais qu’avec eux on pouvait faire un truc super, mais en autoproduction, car personne ne m’avait commandé ce film. J’ai emprunté une caméra et je les ai filmés sur un an, au moment où il passait la main à Patrick et Hélène. C’est seulement quand le film a été fini qu’un copain de France 2 m’a dit que c’était un documentaire. Il a été primé dans des petits festivals, et puis on l’a projeté chez nous et ça a été un grand succès, mais très local. Donc personne ne l’a vu, mais il m’a permis de faire les suivants.

Pourquoi y être retourné vingt-cinq ans plus tard ?
Avec Marion Richoux, ma co-scénariste, on avait très envie de ressortir Trois frères pour une vie, parce qu’on s’y connait un peu mieux en cinéma. Mais plutôt que de faire une ressortie, on a décidé d’y retourner pour filmer la nouvelle génération. Et puis, quand Hélène a annoncé qu’elle prenait sa retraite, et qu’ils voulaient mettre des robots de traite, on s’est dit qu’il était temps de ressortir la caméra. Et par chance, ça faisait pile vingt-cinq ans entre les deux, une génération. On a décidé dès le début de les re-filmer, et de mêler les trois périodes sans réaliser un film chronologique. Par l’entremêlement des différentes périodes on voulait montrer l’évolution et les similitudes dans les gestes, dans la façon d’appréhender le travail et le territoire, et puis ce qui change dans leur vie et dans leur matériel.
Vous avez aussi tourné pendant un an ?
Quasiment, il y a des images des quatre saisons. Dans le montage, on a décidé de naviguer de la manière la plus fluide possible, ce qui était notre principale difficulté : comment rendre fluide des sauts de 25 ans dans le passé ou dans l’avenir. En cela, le boulot du monteur était peut-être le plus difficile, pour que le spectateur n’ait pas l’impression que ça freine, qu’il soit bousculé ou surpris. Il fallait qu’on trouve le bon rythme.
Pour votre premier film, vous aviez le matériel minimum. Avec vingt-cinq ans de carrière dans les jambes, avez-vous changé votre manière de travailler pour filmer les images de 2022 ?
Pas vraiment. J’aimerais dire que je me suis professionnalisé, mais le principe c’est toujours d’être le plus simple et le plus direct, avec une technique de montage qui soit la plus minimaliste possible. Je suis à l’aise pour le faire, j’aime bien être souvent seul, sans preneur de son, pour être le plus proche des gens et le plus direct. Quand j’ai fait mes films avec François Ruffin, j’étais seul aussi à la caméra. J’aime bien, car il y a un rapport très simple et direct, et j’aime bien qu’il n’y ait pas du tout d’analyse, que seuls les humains s’expriment, sans des tirades ni syndicales ni politiques, ni du copier-coller de ce qu’on entend dans les médias. Il fallait réaliser un film le plus vrai possible. En 2022, l’approche était la même, je tournais avec une caméra un peu plus petite et moins encombrante, mais j’ai gardé la même approche qu’en 1997. Ce qui permet d’avoir un peu plus d’uniformité au montage. Mais peut-être qu’avec le temps je fais moins de découpage et de plans de coupe, et je suis plus rock and roll avec les gens, sans m’embêter avec trop de formalisme.

Ce qui est frappant dans votre documentaire, c’est qu’il présente un monde paysan très différent de celui qui est d’habitude montré au cinéma, très sombre.
Les Bertrand sont fiers de ce qu’ils font, et ils en vivent bien. C’est sûr que ça rompt avec ce qu’on voit, mais ça ne doit pas nier la réalité de ce qui se passe aujourd’hui. Quand on est dans une profession avec un suicide par jour, c’est qu’il y a un problème sérieux dans le métier. Mais ce n’est pas l’histoire que je voulais raconter, parce que quand ça se passe bien il faut aussi le dire. Globalement, je fais plutôt des films qui se terminent bien, qui nous emportent sans nous emmener au fond du trou. Et là c’était plutôt l’occasion parce qu’ils vivent bien. Ils sont dans cette zone Appellation d’Origine Protégée (AOP) Reblochon, où l’agriculture fonctionne bien, où les agriculteurs vivent dignement de leur métier. Cette qualité de vie est une revendication du mouvement des agriculteurs qui est au cœur de l’actualité aujourd’hui, et à raison : ils n’arrivent pas à vivre dignement d’un métier qui les rince physiquement, et ils n’arrivent pas à s’en sortir.
Pourquoi existe-t-il une si grande différence entre les agriculteurs des zones AOP et les autres ?
Le lait dans la zone Reblochon est payé deux fois plus cher que celui des agriculteurs de lait de plaines. J’aime bien mettre ces deux agricultures en perspective. L’appellation AOP est une mesure très antilibérale, qui créé du protectionnisme sur une zone particulière où le lait ne sera pas mis en concurrence avec d’autres venus de Pologne ou d’Allemagne. C’est grâce à ces mesures de protectionnisme, qui s’accompagnent de règles de production drastiques, que le lait leur est payé deux fois plus cher. Ça a aussi un impact sur le respect de l’environnement et sur la qualité du territoire. Dans le cahier des charges, il faut sortir les vaches cent-cinquante jours par an, là où les autres producteurs de lait les laissent dans les étables. Il faut produire et consommer sur la zone, fabriquer le reblochon sur la zone, ils sont plafonnés en céréales pour les vaches, ils n’ont pas le droit à l’ensilage. Ce n’est pas du bio, mais on n’en est pas si loin. Ces contraintes-là permettent de garder les agriculteurs, et de garantir la qualité du paysage : ils ont tout intérêt à respecter la nature car, comme ils le disent plusieurs fois dans le film, d’autres générations suivront. Il y a donc un aspect philosophique, mais aussi un aspect économique, à entretenir un territoire. Et tout ça se fait simplement parce qu’il y a ces règles et ces normes.
Estimez-vous que la profession manque d’encadrement ?
Les agriculteurs qui sont dans la rue disent souvent qu’il y a trop de règles et de normes, mais pour moi il n’y en a pas assez. À leur échelle il y en a trop, parce qu’on leur impose trop de contraintes dans la production, et qu’on les met en concurrence, par des traités de libre-échange, avec des gens qui n’ont pas ces contraintes. C’est là qu’il faut mettre des règles, sur les traités de libre-échange. Les agriculteurs ne sont pas soumis aux mêmes contraintes naturelles, qu’on soit dans le sud de la France ou dans le nord de la Pologne, ce qui tire tout le monde vers le bas. Forcément ils gueulent, mais ils ont raison de gueuler !
Que pensez-vous de la manière dont le cinéma représente l’agriculture aujourd’hui ?
Lorsque j’ai réalisé Trois frères pour une vie, c’est parce que j’avais du mal avec l’image qu’on avait de l’agriculture. Au cinéma, on a vu beaucoup de films documentaires sur le retour à la terre, qui est quelque chose que je cautionne à fond mais qui représente une partie infime du métier. Et puis on a vu beaucoup de films très sombres. J’avais l’impression qu’on ne voyait pas cette agriculture moyenne, qui souffre dans certaines régions mais qui vit bien dans la nôtre. Et il y a aussi des a priori sur ce monde-là : j’ai la prétention, en travaillant chez moi, avec des gens que je connais, de réaliser un film juste. Et je le vois, dans les salles, le film bouscule parce qu’il y a une idée qui est dans l’air du temps que, dès qu’on met des robots et de la technologie, c’est destructeur de l’environnement. Ce que nous on infirme, puisque les robots n’empêchent pas de respecter le territoire, les vaches et leur bien-être. Les robots servent à soulager les corps, et quand la technologie est au service des travailleurs, je suis plutôt preneur. Donc ça bouscule. Ça bouscule aussi que des gens puissent vivre correctement de ce métier-là. Mais c’est la réalité. Il ne faut pas non plus nier les difficultés des autres, je ne veux pas les opposer, d’autant que c’est une profession assez communautaire. Les Bertrand par exemple sont les premiers à être très solidaires de ce qui se passe sur les routes en ce moment.
Vous parlez de la robotisation, qui ouvre d’ailleurs le film avec les nouvelles machines pour traire. Lorsqu’André, le seul des trois frères à être dans les deux époques, explique que les machines sont nécessaires mais qu’elles causent à la ferme d’être taxée d’agriculture industrielle par les écologistes, alors que tout le film démontre que ce n’est pas le cas, ça dénote…
On s’amuse en mettant cette réflexion d’André à la fin sur les écologistes, parce qu’on voit de quels écologistes il parle, ceux qui parfois sont un peu hors sol, même si on s’estime tous être écolo. Mais c’est le fait que ce soit André qui le dise, lui qui est le plus grand écolo de France. En termes de bilan carbone, il n’a jamais bougé de chez lui, il partageait un 4×4 avec ses frères pour aller chez le notaire une fois par mois, il ne consomme que les produits de son jardin et la viande de la ferme. André n’est jamais allé dans un supermarché. Donc, lui, a le droit de se moquer des écolos.

Vous dites dans une interview qu’il est possible de faire des films sociaux qui se finissent bien, et qu’il faut arrêter le climat anxiogène au cinéma. C’est ce que vous vouliez faire avec ce film ?
Avec le long métrage que nous avons réalisé l’an dernier, qui s’appelle Reprise en main, nous voulions tourner une fiction sociale où les gentils gagnent à la fin. On est dans une société suffisamment anxiogène pour que nous ne suivions pas forcément ce courant dominant, et qu’on donne la pêche aux gens. Si on veut que nos films servent à quelque chose, au débat ou à donner de l’espoir, et que les gens se reprennent en main pour affronter les défis qui nous attendent, il faut leur donner la joie collective. Si on leur dit que tout va mal, comment pourraient-ils avoir envie de rebondir ? Si nous avons la possibilité de redonner de l’énergie militante pour faire quelque chose pour les autres, il faut aussi montrer des choses positives. L’approche qu’on avait dans la fiction, c’était vraiment ça, et les gens sortaient de la salle avec la banane, car ils ont cru à notre histoire : ça leur a donné envie de poser des questions sur leur lieu de travail. J’aime faire des films qui servent à quelque chose, qui peuvent animer le débat. Je suis admiratif des gens qui peuvent faire des films avec des idées formidables, moi j’en serai incapable.
Votre carrière est semée de documentaires politiques : comment fait-on un film politique réussi?
En évitant toute la politique. C’est con de dire ça, mais vous pouvez regarder tous mes films, je vous mets au défi de trouver une tirade politicienne dedans. Je fais des films avec des gens, et ils s’expriment sur leur parcours de vie. Et quand tu racontes l’histoire d’une personne, tu racontes celle du monde. Moi, je pars souvent de mes voisins. Et c’est très politique de partir de l’humain. Quand tu racontes d’où il vient, tu parles de l’histoire sociale. Quand je tourne un film sur la sécurité sociale, je pars d’un ancien résistant de chez nous qui a créé les premières caisses de sécurité sociale en 1946, et quand tu racontes son histoire tu racontes plein de choses : c’est une histoire de bagarre collective, syndicale et politique. C’est un film super politique. Mais il y a seulement des gens qui s’expriment, qui témoignent de l’état d’esprit du moment, de leur caractère, de ce qu’ils ont transmis ou non pour qu’on en oublie, aujourd’hui, l’histoire de la Sécu. Un film politique réussi, c’est un film sans slogan. On a vu beaucoup de films qui partent d’un bon sentiment, mais qui se finissent mal et sont bourrés de discours. J’aime bien les regarder, leur histoire m’intéresse, mais je ne suis pas sûr que ce soit ça qui emporte le spectateur. Ce qui est sûr, c’est que quand on fait des films, on fait un film, on ne se dit pas qu’on va faire passer une idée. Par le cinéma, on évite la tirade politicienne et les trucs chiants irréalistes. Il ne faut pas faire rentrer la politique au forceps, il faut emporter le spectateur par ses affects.
Donc, faire un film sur le politique et pas la politique ?
Oui c’est ça. Et puis, quand tu réalises un film avec François Ruffin, qui est identifié comme une figure politique, si on se met à faire de la tirade politique, on est mort. Il faut faire du cinéma tout le temps. Du rire, de l’humain, des pleurs, peu importe. Il faut savoir ce qu’on fait comme métier. Si on fait des sorties de film, il faut faire des films, sinon on va distribuer des tracts ou faire des actes militants qui sont respectables, mais qui tournent dans d’autres réseaux. Il y a suffisamment de films qui sortent en France pour ne pas en encombrer les écrans.
Dans La ferme des Bertrand, il est question de succession, mais aussi de laisser le choix à la jeune génération de prendre le relais ou non. Finalement, l’agriculture est-elle un métier d’avenir ?
Il va falloir, car ce sont quand même les agriculteurs qui nous nourrissent. Mais il va falloir voir à quel prix, à quelles conditions, pour que les agriculteurs puissent en vivre dignement. Si on veut que tout le monde se nourrisse correctement, il faut y mettre des règles, parce que ça passera par la règle, et par supprimer les intermédiaires et ceux qui se gavent sur le dos de ceux qui travaillent. Mais ça, malheureusement, ce n’est pas que dans l’agriculture que ça a lieu. Ça soulève une vraie question de répartition des richesses. Mais de toute façon, il va falloir se poser la question de si on préfère, avec des terrains, nourrir des gens ou faire du business, de l’immobilier ou de l’énergie. Il va falloir vite gérer les priorités. Je pense que c’est aussi pour ça que les forces publiques hésitent à leur taper dessus ces jours-ci, contrairement à ce qu’ils ont fait avec une arrogance et une brutalité incroyable sur les Gilets Jaunes. On sait que ce sont les agriculteurs qui nous nourrissent.
Propos recueillis par Mathilde Trocellier.
La ferme des Bertrand
Réalisé par Gilles Perret. Co-écrit par Gilles Perret et Marion Richoux. Monté par Stéphane Perriot.
Sortie en salles le 31 janvier.
50 ans dans la vie d’une ferme… Haute-Savoie, 1972 : la ferme des Bertrand, exploitation laitière d’une centaine de bêtes tenue par trois frères célibataires, est filmée pour la première fois. En voisin, le réalisateur Gilles Perret leur consacre en 1997 son premier film, alors que les trois agriculteurs sont en
train de transmettre la ferme à leur neveu Patrick et sa femme Hélène. Aujourd’hui, 25 ans plus tard, le réalisateur-voisin reprend la caméra pour accompagner Hélène qui, à son tour, va passer la main. À travers la parole et les gestes des personnes qui se sont succédé, le film dévoile des parcours de vie bouleversants où travail et transmission occupent une place centrale : une histoire à la fois intime, sociale et économique de notre monde paysan.

