Victime de grossophobie depuis sa jeunesse, Aurore a pu renouer avec son corps grâce à la scène.
Un soir de septembre, dans un petit cabaret grenoblois investi pour l’occasion par la troupe burlesque Cherry-Chérie. Une scène minimaliste aux lumières bleutées, une chaise à gauche, une paire d’escarpins noirs à droite, et au centre, couverte d’un long sweat-shirt à capuche gris, elle se tient assise, la tête entre ses mains. Son visage n’est pas encore visible mais tout son corps crie la douleur vécue. « Corps», merveilleuse chanson d’Yseult égrène ses premières notes de piano, la salle retient son souffle. Candelice Sweet ôte sa capuche et dévoile un visage de poupée parsemé de taches de rousseur, encadré par des bouclettes ambrées. Elle palpe ses mains, ses bras, son ventre, ses jambes nues, avec retenu et pudeur.
Un peu d’or dans ses cheveux …
Fuir, c’est aussi guérir. Quel que soit le cheminement, c’est s’ouvrir des portes, planifier de nouveaux horizons, grandir et devenir soi, entièrement.
Aurore a pris la fuite, très loin en avant. Il faut la voir, cette femme magnifique et voluptueuse, s’offrir à elle-même pour devenir son propre trésor, monter sur les planches et se dévoiler sous les paillettes du burlesque.
Aurore était une petite fille différente des autres, une sensibilité à fleur de peau à laquelle bon nombre ont tenté d’arracher les pétales. Mais Aurore ne s’enferme pas dans les carcans imposés par nos sociétés. Elle est, elle vit, elle danse, elle s’effeuille même, une fois la nuit tombée.
Aînée d’une mère surprotectrice et d’un père bipolaire, Aurore grandit entourée d’un amour qui va l’empoisonner petit à petit, comme on instille un venin. Petite fille aux boucles brunes et au sourire malicieux, elle aime manger, croquer la vie à pleines dents. Mais mordre l’existence de cette manière, ça ne plaît pas à sa mère. Aurore est ronde, belle et adorable, et l’écho qu’elle recevra face à sa beauté solaire, ne sont que violence et brimades. « On a mis la sauce salade à côté, Aurore n’en aura pas!», «les œufs à la neige que j’ai préparé sont pour nos invités, pas pour toi, regarde-toi!», «une petite part de lasagnes pour Aurore, ça suffira, n’est-ce pas?», «fais un effort Aurore regarde ton frère!». Les termes sont implicites, l’époque est à la stigmatisation de la différence mais il faut faire bonne figure quand même. Pourtant, c’est une grossophobie sous-jacente qui piétinera son cœur de petite fille et abîmera de manière durable les relations avec sa mère.

« Je me trouvais énorme, difforme, je ne voyais pas d’harmonie, tout était disproportionné. Je qualifiais mon corps d’horrible », confie-t-elle, et c’est avec cette image insufflée par l’histoire familiale qu’elle s’est construite, tant bien que mal. « J’étais trop grosse pour ma mère, elle me disait de cacher mon ventre et ma poitrine » tout en lui assénant des « c’est quand même dommage, tu as pourtant de belles jambes et un beau visage ! » « Je faisais tout l’inverse !», dit-elle dans un demi sourire, puisque les marques de rébellion étaient systématiquement critiquées et synonyme de violente répression : « quand je voulais m’habiller un peu sexy elle m’insultait. » Les régimes ont commencé alors qu’elle n’avait que onze ans, en sixième, en pleine croissance. « Je devais toujours me limiter au niveau des repas. J’avais un tableau à remplir, il fallait justifier un en-cas en plus, avec la culpabilité et la frustration qui allaient de pair. » Une obsession constante de sa mère au sujet du poids de sa fille combinée à une pression énorme sur les épaules de cet enfant qui devait également s’occuper de la santé de son père. Aurore, le regard ailleurs ajoute : « j’étais une déception. »
Et puis non, stop, la douleur doit changer de camp. Elle fait voler son sweat-shirt à la couleur qui ne lui ressemble pas. Et fait glisser ses mains sur son corps, à nouveau, mais cette fois avec tendresse, douceur, réconfort et patience.
… Et du rose sur ses joues.
Son manque de confiance en elle provient de ces remarques permanentes, de ne jamais être assez bien pour sa mère, pour ses proches de manière générale. Dans sa peau de victime des diktats de beauté qui avaient cour dans les années 90 et 2000, devenir adolescente puis femme, a été un long chemin. Lorsqu’elle rencontre son amoureux tout juste sortie de l’adolescence, qui « m’aime comme je suis, et que j’aime comme il est, avec son physique atypique », le sourire lui revient, et les larmes amers commencent à sécher sur ses joues roses.
Deux petits garçons pleins de vie plus tard, Aurore rencontre le burlesque et en tombe amoureuse. Tout d’abord elle évolue au sein des bénévoles puis petit à petit, de rencontres en confiance, elle se lance sur scène. Lors de ces soirées, elle se pare de résilles ou d’une perruque rose, tantôt en lutin de Noël, tantôt femme fatale. Aurore se découvre. Le burlesque, cet art extravagant né dans au milieu du 19em siècle où les corps se dévoilent, se dénudent, bougent, dansent, où les plumes colorées deviennent affriolantes, où la musique se joue des paillettes, des froufrous, des sequins, où les perles roulent sur les épidermes comme le maquillage farde les visages, avec douceur et malice.

Le burlesque lui va si bien. « L’ouverture d’esprit est telle que chaque émotion peut y être jouée. C’est sensuel, plein d’humour, on se sent libre d’être qui on veut, sans affronter de jugement. Dans notre troupe nous prenons soin les uns des autres. Nous nous aidons mutuellement à nous épanouir», confie Aurore les yeux brillants de fierté.
Son rapport à la féminité, à sa féminité, depuis qu’elle monte sur les planches a été bouleversé, et elle aime à dire « je prends soin de moi, je me maquille, je porte des bijoux, des robes, ça fait partie de ma façon d’être, et j’apprécie de plus en plus d’attirer les regards. Au fil des années j’ai appris à aimer les compliments. » Le burlesque a été salvateur dans sa guérison : « il m’aide à révéler des parties de mon corps mais surtout à exprimer ma féminité. »
La voix caressante d’Yseult l’enveloppe, «je retrouverai les clés d’la raison», elle se lève et enfile un collier de perles. Ouvre-toi petite fille, sois la femme que tu désires être. Elle se pare de bijoux, de couleurs, d’une jupe crayon et de talons, un blazer rose et quelques pas de danse plus tard, ce corps tant détesté est devenu sa maison. Face au public qui joue ce soir le rôle de miroir, elle maquille ses yeux, peint ses lèvres en rouge, et sourit. Aurore et Candelice Sweet ne font plus qu’une.
Par Jessica Combet
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