D’origine libérienne, Mohamed raconte l’interminable attente, les espoirs et les déceptions qui font sa vie depuis quatre mois. Quatre mois à espérer la sentence d’un juge, qui le reconnaîtra ou non comme mineur.
Comment définir un mineur ? Rien de plus simple : il s’agit de quelqu’un qui a moins de 18 ans. Et qui dispose de la nationalité française. Un critère implicite, mais tout aussi fondamental, lorsque de jeunes étrangers arrivent en France et demandent à être pris en charge par la protection de l’enfance.
Nous devions nous retrouver en extérieur, un dimanche matin. Mais tout juste sorti de l’hôpital, affaibli par le froid, il était plus pratique pour lui de discuter par téléphone. Ce « lui » anonyme, c’est Mohamed, un jeune Libérien qui, depuis septembre, attend son audience de recours pour faire reconnaître sa minorité par un juge. Arrivé en France en septembre, il a vécu près de deux mois dans le parc de Belleville, à Paris, avec plus de 400 autres migrants qui attendent, comme lui, d’être reconnus mineurs non accompagné (MNA), et pris en charge par l’aide sociale à l’enfance (ASE).
Après de multiples réunions et des adresses à la mairie du XXème arrondissement, les jeunes de Belleville, désormais organisés en collectif, sont parvenus à obtenir que l’État les mettent à l’abri… pour la majorité d’entre eux, du moins. Mohamed fait partie de ceux qui sont parvenus à monter dans les bus de la préfecture. Il gagne le centre d’accueil et d’examen des situations (CAES) de Sarcelles le 19 octobre 2023. Un soulagement, après des semaines à dormir dehors, mais l’éclaircie ne dure pas. À peine un mois plus tard, le voici de nouveau dehors, expulsé du centre sur un ordre de la préfecture au prétexte qu’il ne « [relève] pas d’une prise en charge au titre de l’asile ». Retour à la case départ, alors que la météo s’est rafraîchie et que les jeunes avec lesquels il vivait ont été dispersés en Île-de-France.

Deux continents, une mer et un dossier
Mohamed vient du Libéria, une République située sur la côte nord-occidentale de l’Afrique, entre le Sierra Leone au nord et la Côte d’Ivoire au sud. Il a quitté son pays en juillet dernier. Pourquoi ? Pas demandé. Il y a quelque chose de très pudique dans la manière qu’il a d’esquiver les questions sur sa famille, ou de n’évoquer qu’à demi-mots le Libéria où la situation n’était « pas facile ». Toujours est-il qu’il part et gagne l’Italie. Il s’agit d’une étape pour lui, d’un point de passage avant de se rendre en France, sa véritable destination. « Je veux aller à l’école en France, explique-t-il. En Italie, on allait à l’école, mais pas tous les jours, et la langue est compliquée. » Le français lui paraît plus facile à apprendre, lui qui parle déjà un anglais fluide. « Je comprends 20 % de ce qu’on me dit quand on me parle en français. J’ai déjà entendu du français avant. C’est plus facile de comprendre quelque chose qu’on a déjà entendu. »
Après deux mois en Italie, il franchit la frontière et arrive en septembre à la Gare de Lyon, un peu perdu. « Je ne sais pas où aller, je ne sais pas où commencer, se souvient-il. Alors je demande aux gens. Quelqu’un me dit que je devrais demander à la police. Je trouve un policier, je lui explique ma situation. Il me dit : “Pas de problème”. Il n’a rien sur lui pour m’aider, mais il m’indique où aller, il écrit une adresse où on va prendre soin de moi. Il me dit quelle ligne prendre pour aller de Gare de Lyon à Tolbiac. »
Tolbiac, c’est l’Accueil pour Mineurs Non Accompagnés de Paris (AMNAP), un lieu géré par l’association France Horizon qui accueille, rue de Tolbiac, les jeunes migrants en-dessous de 18 ans et les met à l’abri le temps que leur situation soit évaluée. Mohamed s’y rend, on l’emmène à l’hôtel où il reste huit ou neuf jours, tandis que le conseil départemental examine son dossier. Un drôle de mot, « dossier », quand on a tout laissé derrière soi pour gagner un pays où l’on vous demande de prouver que vous êtes bien mineur, et bien sans ressource. L’objectif de Mohamed est en effet d’être reconnu mineur non accompagné, c’est-à-dire comme un « enfant étranger (…) présent sur le territoire français sans être accompagné d’un parent titulaire de l’autorité parentale ou d’un représentant légal », selon le ministère de la justice. Les MNA peuvent résider en France sans titre de séjour, bénéficient des droits de la Convention internationale des droits de l’enfant et sont pris en charge par la protection de l’enfance.

« Les gens de l’association m’ont parlé, se souvient Mohamed, ils m’ont expliqué ce qu’il fallait faire, ce qu’il ne fallait pas faire. Ils m’ont encouragé à remplir ma demande. Ils m’ont dit : “On a un endroit où tu pourras rester en attendant. On a beaucoup de personnes comme toi.” Je me suis dit que c’était le meilleur moyen d’être accepté. » Mais le couperet tombe : le conseil départemental lui refuse le statut de mineur. On lui conseille de faire un recours, ce à quoi il consent, mais, du fait du rejet de son dossier, France Horizon ne peut plus prendre en charge son hébergement. Faute de mieux, les membres de l’association orientent Mohamed vers le campement du parc de Belleville en attendant son audience. Deux mois, lui disent-ils, trois maximum. Septembre, octobre, novembre, décembre. Quatre mois, et toujours aucune nouvelle.
Un espoir déçu
Direction Belleville. De nombreux jeunes étrangers, principalement d’origine africaine, ont élu domicile là-bas, en attendant d’être reconnus mineur et pris en charge par l’Aide Sociale à l’Enfance (ASE). Associations de solidarités et habitants du quartier s’organisent pour distribuer des petits-déjeuners et des tentes, tenir des permanences médicales et assurer le suivi administratif de ces mineurs contraints de dormir en extérieur. Des réunions d’information se tiennent plusieurs dimanche matins à la Maison de l’Air, en haut du parc.
Le 15 octobre, après avoir écouté les déclarations de soutien de la mairie du XXème, des habitants solidaires proposent, à bout de patience, d’occuper les lieux et d’organiser un squat pour que les jeunes, au moins, puissent dormir à l’intérieur. Mais les jeunes eux-mêmes, désormais organisés en collectif, s’y opposent. Ils tiennent avant tout à rester dans la légalité : leur situation est déjà assez compliquée comme ça, pas besoin de rajouter une obligation de quitter le territoire français (OQTF) en sus.
Enfin, l’information tant attendue tombe le 18 octobre au soir : la mise à l’abri des jeunes du parc de Belleville par la préfecture, annoncée depuis plusieurs semaines, aura lieu le lendemain, très tôt. Les associations font aussitôt passer le mot et le 19 octobre, à 6h, plus de 400 jeunes migrants font la queue devant les grilles du parc, dans l’attente des bus qui les enverront un peu partout en Île-de-France. 428 d’entre eux seront pris en charge, 47 resteront sur le carreau. Mohamed, lui, est monté dans l’un des deux bus à destination du CAES de Sarcelles. Arrivés au centre avec d’autres jeune, « ils nous ont fait signer un contrat pour rester un mois. Pour rester plus longtemps, il fallait signer un nouveau contrat. » Les CAES, qui font partie du Dispositif National d’Accueil (DNA), accueillent en effet les demandeurs d’asile – majeurs – pour une durée maximale de 30 jours, le temps que l’Office Français de l’Immigration et de l’Intégration (OFII) « procède à leur orientation vers une structure aval du DNA », selon un arrêté de 2021.

Durant son mois de résidence en centre, Mohamed reçoit une lettre de la préfecture. L’audience de recours tant attendue ? Non, il s’agit d’une convocation pour déposer une demande d’asile. Or, en tant que jeune Libérien, Mohamed n’y est pas éligible. Son avocate lui conseille de ne pas s’y rendre. « Elle m’a dit de ne pas y aller, qu’ils allaient m’embrouiller pour que je signe un papier qui signifierait que je ne suis pas mineur. Elle m’a dit de ne me rendre à aucune des convocations, et qu’avant qu’on nous mette dehors, les associations trouveraient un endroit pour nous. Je ne comprends pas. Les gens qui nous accompagnent savaient qu’on allait être remis à la rue, mais pourtant ils nous ont encouragés à ne pas signer. »
Un mois plus tard, cependant, un document issu par la préfecture et l’OFII indique à Mohamed que, n’étant pas éligible à l’asile, il ne relève pas du DNA et doit quitter le centre. Il se retrouve de nouveau dehors, sans solution d’hébergement. Retour à la case départ, lui semble-t-il, alors que les températures ont chuté et que le campement de Belleville a été démonté. « On a vraiment été laissé tomber, explique-t-il. Quand on est arrivé à Sarcelles, on était très heureux. On nous a dit qu’on pouvait se concentrer sur nos démarches médicales et tout. On avait l’impression que tout allait bien se passer. »
Un grand pays indifférent
Les associations le soulignent toutes : le nombre de personnes à la rue ne cesse d’augmenter, malgré un nombre de places d’hébergement d’urgence qui n’a jamais été aussi élevé. De fait, peut-être nous sommes-nous habitués à voir des sacs de couchage sous les porches, des empilements de carton et des couvertures de survie à l’entrée des magasins clos pour la nuit. Peut-être y voyons-nous un décor. Ça rend la chose plus confortable, pour ceux qui ont un toit, du moins. Pour les personnes à la rue, l’habitude ne facilite pas les choses, bien au contraire. « Ce n’est pas facile. » J’imagine. Mais c’est le problème, dit Mohamed : on ne peut qu’imaginer. « Vous voulez comprendre, mais vous ne savez pas comment c’est, parce que vous, vous avez un endroit où dormir. Nous, on est dehors. Ce n’est pas facile, qu’on soit mineur ou non, ce n’est bon pour aucun être humain d’être dehors dans ce froid. » Et d’ajouter : « Je ne m’attendais pas à ce que ce soit aussi horrible, je ne m’attendais pas à ce que ça m’arrive en France. Pas seulement à moi, mais à beaucoup de gens : si c’était seulement moi, je pourrais dire que c’est de ma faute, ou que je n’ai pas de chance, quelque chose comme ça. Mais beaucoup de gens sont dehors. Si quelqu’un m’avait dit qu’on peut dormir dehors en France, je ne l’aurais pas cru. »
Parce que la France est un grand pays, en Europe. Un grand pays qui détourne les yeux. « Je n’ai jamais dormi dehors de toute ma vie », déclare le jeune Libérien, comme s’il peinait encore à réaliser ce qui lui arrive. En aucun cas il n’aurait imaginé un tel accueil ici. Curieux. Quand on sait avec quels efforts une partie du gouvernement entend limiter les « appels d’air » migratoires, on peut s’étonner que la saturation du DNA et la situation de grande pauvreté dans laquelle se retrouvent nombre de migrants, majeurs comme mineurs, sur le territoire français, ne soit pas connue dans les pays de départ. Si cela se savait, la perspective de vivre dans la rue découragerait-elle les nouveaux arrivants ? Mohamed n’en croit rien. « La situation dans laquelle nous nous trouvons en Afrique est pire. »

Plusieurs associations et collectifs d’habitants, notamment du XXème arrondissement de Paris, continuent de se mobiliser pour obtenir de la mairie, sinon de la préfecture, l’ouverture d’un lieu qui puisse accueillir les jeunes de Belleville, expulsés un par un de leur centre d’hébergement. Le dimanche 3 décembre, après une occupation de la Maison de l’Air, la municipalité a mis à la disposition de 33 d’entre eux un local d’hébergement, et des rassemblements sont régulièrement organisés pour demander une remise à l’abri de tous, comme devant le lycée Charles de Gaulle, mercredi 13 décembre. Mais les déclarations de soutien des élus de la mairie s’accompagnent souvent de rappels d’impuissance : l’hébergement des personnes sans-abri, qu’elles soient étrangères ou françaises, relève des préfectures, c’est-à-dire de l’État. Et l’État traîne la patte.
En outre, même si les associations se démènent, les semaines de négociations et d’intercession sont des semaines passées dehors pour Mohamed et les autres jeunes du parc. « Ils disent qu’ils vont nous aider, mais je ne peux rien croire jusqu’à ce que j’en aie la preuve. Ils nous ont dit que nous resterions dans les centres jusqu’à nos audiences, et pourtant on nous a remis à la rue. Pour le moment, je suis choqué. Je suis choqué par ce que je traverse. Donc ils peuvent dire ce qu’ils veulent, je ne le croirais pas avant de l’avoir sous les yeux. »
Rester, envers et contre tout
Ça semble un peu idiot de demander à Mohamed s’il est en colère, après les espoirs déçus et les épreuves subies. Ça semble encore plus idiot face à la sérénité de sa réponse. « Non, je ne suis pas en colère. Quand on s’énerve, on devient stupide. Alors j’accepte la situation. Je dois juste l’accepter, en fait, parce que c’est comme ça. » C’est comme ça. Il ne partira pas, il ne retournera pas en Italie, où il n’est pas certain d’être accepté de nouveau. « Chacun fait ses choix dans la vie. Je ne peux pas parler pour tout le monde, je parle seulement pour moi et moi, quand je suis arrivé en Europe, j’ai décidé de m’installer en France. C’est le rêve que j’ai construit, et c’est pour ça que je continue encore. Certaines personnes, peut-être, quand elles arrivent en Europe, décident de rester en Italie, ou d’aller en Allemagne. Moi, le lieu où je veux rester et faire ma vie, c’est la France. » Une France aux nuits glacées où il dort sous une tente.
Mohamed l’a dit, on ne peut pas comprendre ce que signifie vivre à la rue quand on a un toit au-dessus de la tête. On peut simplement imaginer, et l’imagination glace le sang, elle fait paraître fou cet acharnement à rester, à attendre peut-être des mois encore un recours à l’issue incertaine. Le jeune Libérien poursuit avec simplicité, sans emphase, sans résignation non plus. « C’est ce en quoi je crois, et c’est pour ça que je fais ça. Alors ce n’est vraiment la faute de personne, c’est de ma faute. Mais je ne m’attendais pas à ce que ce soit aussi difficile. » Et immédiatement, comme pour ne pas s’appesantir sur ce constat : « Certains partent. Mais moi, je crois que ça va s’arranger. Je me fiche de comment, je suis sûr que ça va s’arranger. »
Il existe un curieux contraste entre le récit des épreuves traversées, des désillusions, et l’affirmation de cette foi inébranlable, en Dieu ainsi qu’en sa propre décision de s’installer en France. Mohamed ne veut plus espérer pour ne pas être déçu, alors il ne croit « qu’à 50 % » que peut-être, peut-être il recevra une convocation pour sa reconnaissance de minorité avant la fin de l’année. Peut-être. Parce que malgré avoir traversé l’Afrique, l’Italie, la France pour arriver jusqu’à Paris, seul, Mohamed reste un mineur. Quel âge, au fait ? Quinze ans. Quinze ans.
Il l’a dit lui-même, personne ne devrait vivre à la rue. Pourtant, les propos d’un jeune de quinze ans résonnent à ce sujet plus douloureusement encore. « On a besoin d’aide, témoigne-t-il. C’est vraiment difficile d’être à la rue, ça peut retourner l’esprit des gens. On a pas de famille ici, on n’a pas de soutien, on ne peut pas bien se nourrir, on dort mal. C’est très difficile. Difficile et douloureux. On ne voit pas de chiens dormir dehors en France, mais on voit des gens dans la rue. Au moins laissez-nous être quelque part où on est des humains, parce que la façon dont on se sent, parfois… » Il est rare qu’il ne termine pas ses phrases. Mais il poursuit malgré tout. Un jeune de quinze ans qui lance cet appel, entre espoir et désillusion. Un jeune de quinze ans qui ne demande qu’à aller à l’école, qui y croit, envers et contre tout, avec une fermeté qui force le respect. « C’est comme ça que fonctionne la vie, répond-il. Tu dois juste croire en toi et en ce que tu fais. Et je crois que ça va s’arranger. Je crois que je vais y arriver, que je vais aller à l’école. Je sais que je vais y arriver. »
Il semblerait que la résolution inébranlable de Mohamed ait payé : depuis jeudi 21 décembre, suite à l’occupation des locaux de la mairie du XXème arrondissement – une action jugée « incorrecte » par les élus – une dizaine de places d’hébergement ont été débloquées dans un gymnase du XVIIème. Enfin ! Il en rit presque de soulagement : « Je peux prendre une douche ! » Pour son audience, toujours aucune nouvelle, mais l’avenir semble déjà plus radieux avec un toit au-dessus de sa tête et des murs pour le préserver du froid mordant.
Nombre de ses camarades d’infortune, cependant, n’ont pas sa chance. Eux et d’autres. Selon les associations, à Paris, à Lyon, à Lille, le nombre de mineurs étrangers – ou non – à la rue ne cesse d’augmenter, parce que l’État ne prend pas ses responsabilités et que les associations sont à bout de souffle comme de ressources. Ces jeunes ne se résument pas à des silhouettes endormies sous un porche, ils ne font pas partie du décor. Et il y a toujours moyen de les aider. De nombreuses associations organisent des collectes de vêtements, de nourriture et de fonds pour financer les titres de transports qui leur permettront de se rendre à leurs rendez-vous administratifs. Il y a toujours moyen d’aider, en attendant que l’ASE les prennent en charge. « Si la France pouvait faire ça pour nous, disait Mohamed, on apprécierait. Vraiment. »
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